Dans le rétro d'i-D : Kim Chapiron se souvient des clips qui ont marqué sa jeunesse

Le réalisateur et clippeur français revient sur les vidéos qui ont forgé son rapport à l’image. Entre trip sous LSD, croisement techno-rap et hommage à Chris Cunningham, une seule certitude : le fondateur de Kourtrajmé est un homme de goût.

par Maxime Delcourt
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28 Janvier 2022, 3:38pm

Roger Glover & Guests - « Love Is All » (1974)

« Ça me tenait à cœur de commencer cette sélection avec ce clip qui, j’en suis sûr, a dû marquer tous les gens de ma génération. Celle née au croisement des années 1970 et 1980. C’est à la fois psychédélique et bizarre, inquiétant et beau. Avec ces animaux qui parlent, on pourrait même penser par instants à un dessin animé Disney si on ne ressentait pas autant l’influence du LSD. Tout ça pour dire que, bien avant que j’en prenne, les psychotropes faisaient partie de mon inspiration. « Love Is All », c’est mon premier trip. Avec, en prime, une musique exceptionnelle, très pop, qui avait la volonté de prouver la possibilité de lier l’étrangeté à la pop culture, tout en restant accessible, sans tomber dans l’œuvre trop pointue. Et puis ce clip fait sens avec mes premiers émois de cinéma, très ancrés dans les années 1970. »

The Prodigy - « Smack My Bitch Up » (1997)

« Lorsqu’on a découvert ce clip avec les gars de Kourtrajmé, on était assommé. Il y a ces grands angles, complètement fous, mais il y a surtout cette façon de se servir d’une caméra argentique comme d’une GoPro, à une époque où cet outil n’existait pas. C’était c’était si moderne, si innovant. D’ailleurs, je trouve que l’on retrouve le même type d’énergie et de nervosité dans certains clips que l’on a pu réaliser, comme « Stress » de Justice. Et puis il y a ce côté interdit qui est excitant : à l’époque, le clip de « Smack My Bitch Up » ne passe pas sur MTV, qui était alors la chaîne musicale la plus importante. Pour nous, qui passions toutes nos journées ensemble, c’était une révolution. »

Aphex Twin - « Windowlicker » (1999)

« Avec Romain Gavras, on avait la VHS et on la regardait en boucle. La musique était exceptionnelle, mais alors ce clip… Avec ce visage, ces sourires et ces corps sensuels, on sentait encore une fois qu’un nouveau dogme venait d’être posé. Surtout, à une époque où personne n’osait mélanger les genres, c’était peut-être la première fois qu’un mec de l’électro reprenait les codes du rap avec ce côté ride, ces looks très marqués et ces femmes aux formes clairement mises en avant. C’est Chris Cunningham à la réalisation, ce n’est donc pas un hasard que l’on ait été séché par ces images : avec les gars de Kourtrajmé, ce mec était notre Dieu. Il a posé les bases d’un monde qui nous a donné envie de réaliser des clips à notre tour. »

The Knife - « Pass This On » (2003)

« Avec ce clip, je trouve que The Knife a également posé les bases d’un style qui a été repris des milliers de fois par la suite. Dans les années 2000, on retrouvait partout les mêmes lights, les mêmes couleurs ou le même type de casting que dans « Pass This On ». Et ça se comprend : avec cette drag queen qui fait un long solo, ces vieilles personnes amorphes qui squattent dans un karaoké chelou et ces mecs en survêtements qui dansent de façon improbable, ce clip est une œuvre d’art. Pour moi, c’est du Fellini à l’ère moderne. De toute façon, j’ai toujours été admiratif de ces artistes capables de bousculer les codes avec très peu de moyens. Sans vouloir paraître prétentieux, c’est ce que l’on a réussi à accomplir avec « Pour ceux » de la Mafia K’1 Fry, qui est un peu le point d’orgue du style Kourtrajmé. On avait nos deux petites caméras, on avait préparé 2-3 conneries à filmer et on est parti en vadrouille avec le groupe, dans l’idée de ne capter rien d’autre que de l’énergie pure. C’est tout ce que j’aime : intégrer un peu d’attitude punk dans des milieux a priori éloignés de cette culture, ce qui est sans doute un héritage de mon père (Kiki Picasso, fondateur du mouvement Bazooka, ndr). »

Chase and Status - « Blind Faith » (Director’s cut - 2011)

« Il faut avant tout voir la version “director’s cut”. C’est incroyable la façon dont Daniel Wolfe est parvenu à recréer les années 1990. C’est ma décennie, et, à travers ce clip, j’ai l’impression de voir nos films de souvenirs, réalisés au caméscope. C’est assez remarquable, d’autant que l’on sait bien ici que tout est faux, mais l’effet miroir fonctionne à merveille. Surtout, Daniel Wolfe raconte avec une réalisation contemporaine et une vraie sensibilité les rave party des années 1990. Ça me touche, j’ai l’impression de retrouver l’esprit que l’on avait avec mes potes quand on allait en teuf. Mention spéciale à la conclusion du clip qui traduit parfaitement cette sensation : celle du soleil qui fait son retour alors que tout le monde est en descente de taz, la bouche pâteuse mais bien conscient d’avoir passé une soirée de dingue. C’est très émouvant, et c’est génial de voir des réalisateurs mettre autant d’amour dans ce genre de moments, très fédérateurs, qui marquent des amitiés. D’autant que c’est très dur de filmer une fête sans être ringard. J’ai moi-même beaucoup filmer les soirées dans mes longs-métrages, et c’est très technique : il faut que les acteurs se lâchent mais pas trop, il faut leur dire où ils doivent se mettre tout en leur laissant pas mal de liberté pour s’exprimer, etc. Tout ça pour dire que Daniel Wolfe est ici au top de la réalisation, et de la défonce. »

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