EJM Copyright Xavier De Nauw 1991_ All Rights Reserve

de ntm à lunatic, j'ai photographié l'émergence du rap français

De NTM à Doc Gynéco en passant par Lunatic, Rohff et Diam’s mais aussi Lauryn Hill ou Lenny Kravitz, le photographe français Xavier De Nauw est revenu sur trois décennies de photos mythiques.

par Maxime Delcourt
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08 Janvier 2020, 9:51am

EJM Copyright Xavier De Nauw 1991_ All Rights Reserve

En 1990, lorsqu’il rencontre EJM au Palais de Tokyo, Xavier De Nauw ne le sait pas encore, mais cette amitié naissante va s’avérer déterminante. Après avoir photographié la scène soul américaine (Curtis Mayfield, Al Green, George Clinton), c’est l’époque où le Français réalise ses premiers portraits de rappeurs français. Certains clichés se retrouvent alors dans les médias ( Libération,L’Affiche, etc.). D’autres ornent directement les pochettes d’album de ces mêmes artistes, prêts à imposer le hip-hop au sein du paysage hexagonal. Parmi les plus mythiques, citons Mauvais œil de Lunatic, Les tentations de Passi, 3x plus efficace des 2 Bal 2 Neg’, Si c’était à refaire de Kery James ou encore Le code de l’horreur de Rohff.

Bien sûr, Xavier De Nauw compte bien d'autres faits d'armes. La direction artistique de Diam’s, à qui il permet de performer pour la première fois sur scène, des photos mythiques pour Lauryn Hill, des collaborations avec Keren Ann, Henri Salvador ou Norah Jones, ou encore ces deux projets personnels sur lesquels il travaille actuellement : une exposition interactive en lien avec la culture hip-hop et un livre rassemblant son travail photographique avec une approche visuelle conceptuelle. Car, oui, depuis Los Angeles, où il vit désormais, Xavier De Nauw reste l’un des rares photographes français à avoir esthétisé un genre musical intrinsèquement lié à la rue. Ça valait bien une longue discussion, où il est question de la méfiance des médias envers le rap, de Prince, d'un séjour avec Rohff à Los Angeles et d'un père Noël étranglé par Joey Starr.

Qu'est-ce que tu faisais avant de commencer à photographier la scène rap française ?
J’étais aux Gobelins, l’école de l’image et je photographiais déjà la scène soul, funk et rap américaine : George Clinton, Curtis Mayfield, Ice-T, Al Green, Lenny Kravitz. Je photographiais aussi les murs sur les lignes de train au départ de la Gare de L’Est et du Nord sur les traces de Boxer, Shoe, Bando, Sheek… Ces graffiti-artistes hantaient mes rêves et me faisaient tripper sur le monde du hip hop. Je m’étais incrusté à M6 et littéralement auto-attribué le rôle de photographe de plateau sur leur émission de musique, ce qui m’a permis de rencontrer MC Solaar en avril 1990 et d’être le témoin privilégié de la création de l’émission Rapline où j’ai rencontré EJM avec lequel une amitié s’est développée. Il m’a d’ailleurs fait confiance pour réaliser son premier maxi Je veux du ca$h, ainsi que toutes ses pochettes de disques.

C’est à cette époque que tu assistes au tournage de « Le Pouvoir » de NTM ?
C’était à Saint-Denis, pour un tournage épique de Rapline avec Olivier Cachin. Une de mes photos faites ce jour-là a été utilisée par Olivier, également rédacteur en chef de L’Affiche pour illustrer la cover de son magazine gratuit. Ma joie se mélangeait à une frustration énorme puisque la maquettiste de L’Affiche n’avait pas trouvé mieux que de mettre la baseline du titre sur le visage de Kool Shen… Quelques mois plus tard, je découvrais chez Epic Music ce visuel reproduit sur une PLV dans le bureau de l’attachée de presse de NTM, merveilleusement taguée par Kool Shen et Joey Starr. Cette cover prenait finalement toute sa valeur à mes yeux. Après ça, Olivier Cachin est devenu mon « partner in crime » durant plus de dix ans. Ensemble, on a mis en lumière des artistes totalement inexistants dans les médias français, dont certains en cover : NTM en 1990, IAM en 1991, Shabba Ranks en 1992 ou encore Ben Harper en 1995.

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NTM Copyright Xavier-De Nauw 1996_ All Rights Reserved

À quel moment tu as compris que tu pouvais vivre de la photographie ?
À 19 ans, quand j’ai réussi à faire publier ¼ de page dans Télérama pour annoncer le premier concert de Lenny Kravitz à l’Olympia le 2 mai 1990. À l’époque, je crois avoir perçu 550 francs. J’ai réalisé que si je faisais la Une, je gagnerais 6 500 francs, l’équivalent d’un SMIC. C’était une somme astronomique pour moi : ça revenait à gagner un mois de salaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : quand Justin Timberlake poste une de mes photos de Prince et l’a partage avec ses 159 millions de followers sans me demander mon avis, ça ne m'aide nullement à vivre de mon travail. D’autant que son post a par la suite été reposté à l’infini sans mon contrôle, ni mon consentement, et sans que j'en retire une quelconque gloire étant donné qu'il n’a même pas pris le soin de créditer ma photographie…

Le rappeur qui se donnait le plus sous l’objectif, c’était qui ?
Ol' Dirty Bastard, a priori. Mais ce serait oublier Rakim, qui avait spontanément enlevé son Avirex et son tee-shirt pour se mettre torse nu et faire une photo qui reste un de mes clichés les plus intenses, je pense. Sinon, en France, Joey Starr, bien entendu. Son charisme n’avait pas d’égal, jusqu’à que le Duc challenge le trône. Je savais que ça saoulait sincèrement Joey d’avoir à « poser », il ne manquait jamais l’occasion de me balancer une bonne vanne, mais il s’est toujours prêté formidablement au jeu. Comme pour cette couverture de Blast Magazine où on le voit étrangler le Père Noël avec, comme sous-titre : « Joey Starr ne vous souhaite pas un Joyeux Noël ».

J’imagine que tu dois avoir un tas de souvenirs avec Joey Starr ?
NTM est sûrement le groupe que j’ai le plus photographié. Si Joey - comme EJM ou Booba – a beaucoup d’humour, les médias n’ont jamais voulu publier mes images de rappeur en train de sourire ou rire. Joey me l’a d’ailleurs reproché lorsque Libération a utilisé en cover une de mes photos où il faisait un doigt d’honneur. C'était pour illustrer l’article sur la condamnation de NTM à de la prison ferme « pour propos « outrageants » envers la police au cours d’un concert ». En fait, Libé avait cette image inédite dans ses archives, initialement shootée pour L’Affiche, et ils l’ont publiée sans me le dire. Ça m'a sincèrement fait kiffer, sauf que j’ai compris plus tard que ce n’était pas vraiment le genre de communication souhaitée par les avocats de Sony ou du groupe face à une telle situation… Après, pour répondre à ta question, je garde surtout en mémoire cette fois où, en avril 1996, le label Epic m’a donné accès à NTM lors d’un séjour à New York. J’ai retrouvé le groupe en train d’enregistrer avec Kirk Yano où j’ai pu faire des photos pendant trois jours dont la cover de Come Again REMIX.

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IDEAL J Copyright Xavier De Nauw 1998_ All Rights Reserved

En général, qu'est-ce que tu voulais capturer chez ces rappeurs à travers tes photos ?
Leur dignité. Mon approche des rappeurs n’a jamais été différente des autres artistes ou des gens inconnus que je photographiais. Que ce soit Isaac Hayes dans sa suite du Georges V, Ideal J sous l’Arc de Triomphe, ou la famille Yaffa devant le magasin Tati, je leur accordais à chaque fois la même importance, la même dévotion pour saisir un moment de vie particulier. Avec, toujours, une fois le négatif développé, l’envie d’avoir une image positive qui révèle une force et une authenticité indiscutables. Une image qui me donne la sensation d’avoir touché leur âme.

Tu as réalisé une cinquantaine de pochettes pour le rap. Tu as une préférence ?
Pas de préférence, seulement une forme de fierté d’avoir participé à la discographie de la crème de la crème du rap français : NTM, Assassin, Ministère AMER, Kery James, Fabe, Rohff, Passi, Lionel D, EJM, Cut Killer, Diam’s ou Lunatic. Mais en toute franchise, ma préférence va surtout aux pochettes que je n’ai pas réalisées, comme la compilation Rapattitude par Jean-Baptiste Mondino, « Note mon nom sur ta liste » d’Assassin par Nick Knight, ou encore Une main lave l’autre d’Alpha Wann par Raegular. Surtout, je trouve que ces dernières années ont démontré une créativité débordante et des réalisations visuelles incroyables (Lil Yachty, Kekra, Travis Scott, Vald, Young Thug,…). Même si ces visuels ne sont pas ma sensibilité première, j’admire l’incroyable talent qui s’y exprime.

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LUNATIC Copyright Xavier De Nauw 2000 _ All Rights Reserved


Parmi les pochettes les plus marquantes, il y a forcément Mauvais œil de Lunatic. Peux-tu nous parler de ce travail avec eux ?

C’était une journée grise et pluvieuse dans un petit studio photo de Montreuil. J’ai décidé de n’utiliser qu’une source lumineuse, positionnée en douche, légèrement en arrière au-dessus d’eux afin de ne pas éclairer leurs visages de face. Ça me permettait de ne pas révéler leur identité, d’entretenir un côté mystérieux et de suggérer une attitude imprévisible, nécessaire à l’ambiance pesante du disque. Ensuite, le graphiste Laurent Kalzone a finalisé le visuel en incrustant l’œil, le croissant, le filtre bleu, et les effets de lumière sur la typo.

C’était différent au moment de « Temps mort » ?
La pochette du single a été faite à l’arrache, car sans autorisation – que je n’aurais de toute façon jamais obtenue. Le concept du temps qui s’interrompt avait été mis en scène avec le sablier par Armen Djerrahian (avec qui il a fondé Realeyez, une agence de communication, ndr) sur l’album de Booba, et 45 Scientific m’a demandé de faire le visuel du single. Je voulais faire une métaphore autour de cette phrase de l’album (« Mon putain d'quartier a une balle dans le thorax » ) et emmener Booba se recueillir sur les tombes des tirailleurs sénégalais massacrés par l’armée française au Camp Thiaroye, près de Dakar. Malheureusement, c’était bien trop compliqué à produire en termes de délais et de coûts pour un maxi… Alors, j’ai proposé d’aller rendre hommage aux soldats Africains-Americains tombés pour la France et créer une image explicite qui parlait d’elle-même avec une perspective à la Storm Thorgerson.

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Et avec Rohff, pour qui tu as réalisé deux pochettes d’albums, comment ça se passait ?
En totale confiance étant donné que j’étais passé de l’autre coté de la barrière. En 2002, j’ai ressenti la nécessité de m’éloigner de mon activité de photographe/réalisateur : j’avais l’impression d’avoir atteint les limites de ce que je pouvais offrir, et je souhaitais vraiment faire évoluer mes compétences à travers un nouvel angle de travail. Je travaillais désormais pour l’industrie et ma mission était de trouver les meilleurs briefs pour les attribuer aux meilleurs photographes/designers/réalisateurs afin de développer l’image d’un artiste. J'ai accompagné Rohff à Los Angeles en 2007, alors qu’il rencontrait des producteurs ricains pour sélectionner des beats. Notre voiture est passée devant le Beverly Hills Hotel, et j’ai demandé au chauffeur de s’arrêter deux minutes pour faire quelques photos en mode sauvage au milieu de Beverly Drive. Housni a ensuite décidé d’utiliser cette image pour la cover d’Au-delà de mes limites – classics, avec des lettres dessinées par Satur.

Tu as parfois été impressionné par les rappeurs avec lesquels tu travaillais ? Je pense notamment à la Mafia K’1 Fry, ou à Diam’s avec qui tu as également collaboré.
Oui, tous, sans exception. Le choix d’interrompre ma carrière de photographe m’a permis d'entrer encore plus en profondeur dans le monde des artistes. Désormais, je devenais un maillon important du processus de création dans son ensemble, et pas juste l’élément iconographique d’une pochette comme quand j’étais photographe. J’ai accompagné la carrière de Diam’s pendant sept ans et j’en garde un souvenir formidable. Je me suis occupé de son image juste après Brut de femme, j'ai été en charge de ses visuels et de ses clips, dont « Ma France à moi », une des vidéos dont je suis sincèrement le plus fier.

Et la Mafia K’1 Fry dans tout ça ?
Je dois dire que je reste impressionné par ces textes qui prédisaient l’avenir, comme « Guerre », dont la vidéo apocalyptique commanditée à Seb Caudron en 2007 se trouve être exactement l’illustration de ce qu’il se passe en France depuis un an. La Mafia K’1 Fry décrivait exactement la réalité des Gilets Jaunes, à la différence que les gars vivaient cette souffrance et cette pression depuis des décennies. Un peu comme si le clip était l’anticipation visuelle de ce qu’il s’est vraiment passé en décembre 2018 autour de l’Arc de Triomphe. À la fin du tournage, shooté sur fond vert, alors que toute l’équipe était prête à ranger, Kery a donné au réalisateur le titre « Thug Life » pour qu’il l’écoute en vue de shooter la vidéo dans la foulée. Kery s’est assis sur un tabouret et Seb Caudron a respecté sa performance avec un plan-séquence de cinq minutes, rythmé et dynamique, auquel je n’ai fait qu’ajouter les magnifiques portraits signés Wahib pour finaliser cet hymne à la Mafia K’1 Fry.

Avant de commanditer des clips, tu en as également réalisés. Peux-tu me raconter les coulisses du tournage de « Viens voir le docteur » de Doc Gyneco ?
La réalisation était pour moi une industrie à l’opposé de la photographie freelance où tu te suffisais à toi-même, là où la réalisation d’un clip à l’époque nécessitait un monteur, un chef op’, un pointeur, un assistant caméra, etc. Du jour au lendemain, je me suis donc retrouvé avec la responsabilité de diriger une équipe de 45 personnes super qualifiées alors que je n’avais absolument aucune expérience. Je devais commander des professionnels que je ne connaissais pas, mais dont je savais qu’ils étaient des stars dans leur domaine, comme Gigi Lepage, la chef costumière. Lorsque Bruno est arrivé sur le plateau, il était aussi impressionné que moi par l’infrastructure du shoot et, lorsque je l’ai mis devant la caméra pour faire son premier playback, il n’a pas osé rapper. On a dû quitter le set, aller à l’épicerie du coin acheter un flash de bon matin – une bouteille que l’on voit d’ailleurs dans le clip. Pour la suite, il n’a pas eu besoin d’émulation !

Peux-tu nous parler de ta couverture de Rock&Folk avec Lenny Kravitz ou de ta célèbre photo de Lauryn Hill ?
J’ai été commandité par Rock & Folk en 1993, envoyé à New York avec Olivier Cachin, mon binôme même lorsqu’on ne travaillait pas pour L’Affiche. On avait rendez-vous chez Lenny, dans son appartement de Manhattan. Pendant qu’Olivier faisait l’interview, je me suis installé dans son salon à côté de la table de billard et là, je réalise que l’adaptateur 110/220 V que j’avais pour brancher mes flashs allumait les lampes pilotes mais ne faisait pas déclencher les flashs… Je me suis adapté et j’ai fait les photos avec la seule lumière des lampes témoin, ce qui donne ce « mood ». Lenny était à ma totale disposition, il fumait tranquillement son joint et m’a offert une image que j’adore. C’était une sorte de consécration pour moi d’être là : en trois ans, j’étais passé du reporter « paparazzi » qui le photographiait durant le tournage de l’émission Lunettes Noires pour Nuits Blanches à celui de photographe réalisant une cover story chez lui.

Et Lauryn Hill ?
C’était à New York, en juin 1998. Je faisais partie du voyage de presse pour l’écoute de son album dans les locaux de Sony. Après la session d’écoute, nous nous sommes retrouvés à 5-6 photographes des quatre coins du monde réunis sur le même plateau avec, à notre disposition, du matos pour créer un corner et shooter Lauryn Hill qui passait d’un set à l’autre en changeant de style pour chaque photographe. J’ai eu la surprise extrême de me retrouver face à elle, vêtue d’un haut de bikini, d’un jean et d’une chemise en jean nouée à la taille… J’avais préparé un éclairage très soft avec des Kinoflo et, une fois devant la caméra, je lui ai demandé de s’accroupir. Je n’avais pas assez de recul pour faire une image de plein pied, et je tenais à la photographier dans son intégralité. De retour à Paris, son label a tenu à acquérir les droits de cette image pour promouvoir officiellement la sortie de son album en septembre 1998.

Pour finir, il y a un artiste que tu regrettes de ne pas avoir photographié ?
Miles Davis... ! Mais je ne peux pas vraiment parler de regrets puisque j’ai volontairement arrêté d’être photographe pour devenir DA. Après, il est certain qu’aujourd’hui, je serais heureux de photographier des artistes comme J.Cole, Roddy Ricch, Daniel Caesar, Childish Gambino, Schoolboy Q, Tyler, the Creator, Young M.A, SZA, 6lack, Cardy. B, Playboi Carti, Kendrick Lamar, Big Daddy Kane, 50 Cent, Post Malone, Teyana Taylor, A$ap Rocky, 21 Savage, Young Thug, Gucci Mane… Qui sait, ça pourrait bientôt arriver grâce à l'un de mes nouveaux projets.

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