Photo courtesy of Erika Lust.

3 réalisatrices de films pornos analysent les conséquences du coronavirus sur leur industrie

Bien que la consommation soit en hausse depuis que le monde entier est confiné, la production de films X fait face à un avenir incertain.

par Beatrice Hazlehurst
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17 Avril 2020, 7:30am

Photo courtesy of Erika Lust.

Lorsque l’Italie a annoncé un confinement généralisé du pays face au COVID-19, Pornhub offrit un accès premium gratuit à l’ensemble du pays. En un seul jour, la consommation italienne de contenus pour adultes a bondi de 57%. La France a suivi, avec une augmentation de 33% et l’Espagne a vu son audience porno augmenter de... 61%. Le 17 mars, quand la majeure partie du monde est entrée en confinement, le trafic mondial de Pornhub a augmenté de 11%. Une semaine plus tard, la plateforme faisait don de 50 000 masques aux personnels soignants new-yorkais.

Auto-confinement, auto-amour : on en est tous là. Même les achats de jouets sexuels indiquent une accumulation de stocks (le vibrateur MVP, le "Womanizer", a enregistré une augmentation des ventes de 175 % rien qu'en mars), et lorsque votre imagination est épuisée, il existe une pléthore de contenus stimulants pour adultes répondant à tous les désirs. Si vos clics contribuent peut-être à ce pic historique pour l'écosystème du divertissement pour adultes, tous ces records n'empêchent pas les producteurs d'être confronté à une dure alternative, commune à beaucoup d'industries: être créatif ou bien affronter des temps très difficiles.

Tous ont vu venir le problème. Filmer des adultes plus ou moins inconnus en train de copuler ne fait pas nécessairement partie des "activités indispensables au fonctionnement du pays", pour reprendre l'expression du ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire. Ainsi, la pandémie de COVID-19 a mis à l'arrêt du jour au lendemain toute l'industrie du cinéma pornographique. Les tournages programmés ont été annulés, les sorties prévues ont souvent été reportées et les réalisateurs comme les interprètes se sont retrouvés au chômage, partiel ou total. Certes, les sites de webcam ont été inondés de travailleurs du sexe qui se disputent les nombreux clients en ligne afin de compenser leurs revenus. Mais les studios indépendants, tout en appréciant la hausse du trafic, sont obligés de trouver de nouvelles façons de filmer l'intimité, au risque de se retrouver très prochainement en manque de vidéos.

A quoi ressemblera le porno après la crise ? A travers une table ronde virtuelle, trois réalisatrices, Erika Lust, Jacky St. James et Bree Mills, nous expliquent comment l'industrie va surmonter le coronavirus, discutent de la place du porno dans l'éducation sexuelle, et quelles en seront les nouvelles tendances.

Tout d’abord, comment vous êtes-vous retrouvées dans le porno ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’industrie?
Erika Lust: J’étais fan de porno mais j’avais du mal à trouver du contenu qui me parlait vraiment. Le porno était très centré sur l’homme et la plupart des personnages féminins étaient là pour satisfaire le fantasme masculin. J’ai très vite senti que je voulais voir des choses où les femmes seraient plus et mieux représentées. J’étais étudiante en cinéma et je me suis juste dit, "Est-ce que je peux faire quelque chose en accord avec mes valeurs ?"

Jacky St. James: Je consomme du porno depuis mes 18 ans, à l’époque il fallait aller derrière le rideau des sex shops pour en obtenir. J’en regardais des tonnes parce que j’avais principalement des amis masculins et nous nous partagions des vidéos. Je ne voulais pas travailler dans le porno, mais, quand un ami m’a envoyé une vidéo centrée sur la femme et romantique, j’ai voulu en savoir plus sur la boîte de production. Ils organisaient un concours de scénario, j’ai donc envoyé le mien et j’ai réalisé depuis une centaine de films.

Bree Mills: Je travaillais dans le marketing pour des sites de e-commerce quand j’ai été recrutée par Gamma Entertainment. Je n'avais aucune intention de m'impliquer dans la production mais nous voulions tester nos propres contenus. Ils ont décidé de m'attribuer celui lesbien, vous savez, étant “la” lesbienne de service. J'ai commencé à parler aux fans, qui disaient littéralement : "Nous voulons vous donner notre argent, faites simplement quelque chose qui en vaut la peine." J'ai donc commencé à travailler directement avec eux.

Comment avez-vous géré la stigmatisation ? La société n’a pas toujours été très bienveillante envers l'industrie du sexe - cela a dû vous demander beaucoup de courage.
JSJ: Certes, je ne peux plus faire de bénévolat auprès d'enfants handicapés à cause de ma carrière. Et évidemment, ma famille ne me soutient pas. Quand j'ai gagné mon premier AVN (Adult Video News Award), j'étais folle de joie, mais je ne pouvais même pas appeler mes parents parce qu'ils ne voulaient rien à voir avec moi en tant que "pornographe"...

EL: C’est très stigmatisé, encore aujourd’hui. Ma mère n’est pas très contente. Je peux vraiment sentir que mes parents ont une relation très différente avec ce que je fais et qui je suis, en comparaison avec ma petite soeur. Elle est influenceuse fitness, et à chaque fois qu’elle apparaît sur une boîte de céréales ou dans un magazine ma mère dit “Regarde ta soeur!” et quand moi je fais un TED Talk, on ne me dit rien. En tant qu'industrie, nous avons des problèmes auxquels d’autres secteurs ne sont pas confrontés. Comme ouvrir un compte bancaire dans une bonne banque ou faire des dons à des organisations qui ne les acceptent pas. Nous sommes également confrontés à une censure sévère en ligne, surtout pour ce qui concerne le contenu féminin et plus globalement la sexualité féminine.

Parlez-moi de vos expériences en tant que femmes réalisatrices, est-ce qu’il y a des inégalités de genre dans l’industrie ?
JSJ: Je pense que beaucoup d’hommes diraient “Endurcis-toi!”. Mais de mon côté je veux m’assurer que le sexe est consensuel et respectueux les femmes - par exemple en m’assurant que les scènes d’anal sont toujours tournées le matin, parce que je sais que sinon la fille sera épuisée. Nous savons ce que c’est qu’une mycose ou une infection urinaire. Tout compte fait, il ne s'agit que de corps humains qui ont des relations sexuelles. Une fois j’ai eu un cameraman qui s'était énervé parce que les seins de la femme n’étaient pas montrés dans les quatre premières minutes de la scène. Je pense que qu'il s'agit là d'un manque de compréhension. Nous, on regarde la connection entre ces deux personnes avant tout.

BM: Tout ce que nous pouvons faire, c'est encourager de meilleurs comportements et montrer l'exemple, c'est ce qui va permettre à de plus en plus de mauvaises personnes de quitter le secteur. Vous avez besoin de personnes qui sont prêtes à envisager les choses différemment. Il faut laisser tomber les personnes qui sont restées coincées en 1995.

EL: C'est ainsi que l'on change tout un secteur.

Avez-vous vu une évolution par rapport au contenu hyper centré sur le regard masculin et les stéréotypes “ Beau-père / Creampie”?
EL: Cela dépend considérablement d'où vous allez. Je pense que quand on parle de “porno” la plupart des gens aujourd'hui pensent aux sites de vidéos gratuits en ligne. Mais ce n'est pas vraiment gratuit, c'est plutôt du porno volé qui a été renommé. J’ai fait une vidéo qui apparaît sur un site qui a été rebaptisé “Pute à gros seins baisée par son patron” - alors qu’il porte un autre nom. Nous faisons donc face à un langage très misogyne et raciste. Payer pour le porno aide les productions indépendantes à garantir des conditions de travail équitables pour les talents et pour l'équipe.

JSJ: Je travaille pour un studio, donc je tourne et je réalise le contenu qu’on me dit de faire, et je travaille avec un budget serré parce que les sites gratuits ont créé un monde où le retour sur investissement est extrêmement faible. Alors oui, il finit par arriver que je mette en image des faux incestes, mais je m'assure que le scénario écarte absolument tout élément de viol. C’est la seule manière dont j’arrive à sentir que j’ai du contrôle sur le cours des choses. Comme Erika, mes vidéos sont constamment renommées en "Pute agressée par un gars," et elles obtiennent alors des millions de vues.

Donc vous pensez être les esclaves des sites gratuits et de la demande de ceux qui les fréquentent ?
BM: On a élevé toute une génération de consommateurs qui ont grandi avec un Internet où l’option de payer pour du porno n’existait même pas. Avec Adulttime, on s’est dit : créons une plateforme qui attire ceux qui veulent soutenir un certain type de contenus. Ce qu’il faut qu’on fasse sur notre plateforme au cours de l’année prochaine, c’est supprimer tous les termes racistes et trans-phopiques. On veut être sûr de ne rien à voir avec ça.

EL: Je reçois des emails de gars très variés qui me disent “ Hey, tu as ruiné le porno pour moi !”. Je ne dis pas que le porno ne puisse pas être sale et pervers, bien sûr qu'il le peut, mais ayons des valeurs.

Comment le COVID-19 a affecté vos productions ? Est-ce que le porno peut continuer sa vie au beau milieu d’une pandémie ?
JSJ: L’industrie a vraiment été remarquable et a réagi rapidement à tout ce qui pouvait nous affecter en matière de santé, mais le coronavirus a naturellement créé beaucoup de confusion. J’ai annulé tous mes tournages, je n’ai rien de prévu et ne vais avoir aucun revenu avant la fin du confinement. Malheureusement, le gouvernement américain ne va apporter aucune aide aux gens de l’industrie, et il peut donc discriminer ainsi des gens qui ont un travail légal et qui paient des impôts. Je vais me concentrer sur l’écriture de scénario et essayer de trouver des manières créatives de me faire de l’argent.

BM: Quand il est devenu évident que le coronavirus était une pandémie, on a temporairement suspendu toutes nos productions physiques et on a décidé d'échelonner notre inventaire afin qu’il dure plus de mois que prévu, tout en travaillant sur une programmation alternative pour garder un calendrier de sorties pertinent. Tout cela comprend des séries en direct que nous pouvons enregistrer avec des acteurs en sécurité chez eux, et des commandes de projets sur-mesures à des gens de l'industrie qui vivent seuls ou ensembles afin qu'ils tournent du contenu tout en restant confinés.

EL: Mes tournages ont été reportés mais heureusement notre production est en avance donc on peut tenir notre calendrier de sortie sur les six prochains mois. Je suis aussi en train de collaborer avec six acteurs et actrices sur un film sur le “Du sexe et de l’amour en temps de Covid-19”, un mix de personnes seules et en couples vont tourner eux-mêmes des scènes de sexe coquin… ensuite ils le monteront eux-même afin d'en faire un film.

Comment pensez-vous que le virus affectera plus globalement le porno ? Quels seront ses impacts sur le long-terme ?
JSJ: L’impact sur le long-terme pourrait être terrible pour certaines entreprises. J’ai peur que les petits studios ne soient pas capables de survivre à un arrêt total et prolongé de la production.

EL: J'espère que cette urgence conduira les productions de porno à être encore plus responsables en ce qui concerne la santé et la situation médicale des acteurs. Il est en fait essentiel de prendre soin de leur état, de leur histoire et de leurs limites, avant de tourner un film. J'espère qu'une conversation ouverte sera encouragée afin de créer un environnement sexuel de confiance sur le plateau, dans lequel les interprètes peuvent sentir que leur sécurité et leur liberté sont des priorités. De plus, maintenant que les acteurs sont financièrement vulnérables comme de nombreux autres professionnels, je souhaite que le public ouvre les yeux sur le fait que leur travail est un vrai travail qui mérite d'être payé.

BM: Une nouveauté pourrait être la généralisation des tests du COVID-19 sur tous les acteurs et toutes les personnes travaillant sur un plateau. Je pense aussi que l’arrêt des productions traditionnelles en ce moment va ouvrir la voie aux formes de création de contenu alternatives comme le camming, les films sur-mesures et auto-filmés. Ce qui sera nouveau, c’est que les studios professionnels adapteront leurs productions pour mieux travailler avec des talents, non seulement acteurs, mais aussi créateurs.

Je pense que cette crise est aussi un révélateur de la manière dont les gens se traitent les uns les autres. Sur nos vidéos et réseaux sociaux il y a beaucoup moins de commentaires négatifs et de jugements.

Je vous laisse toutes les trois. Est-ce qu’il y a des questions que vous souhaiteriez vous poser ?
JSJ: J’ai reçu des commentaires assez violents récemment après avoir témoigné sur une radio publique, où je disais que cela n’était pas la responsabilité du porno de faire de l’éducation sexuelle. Je suis curieuse de savoir ce que vous pensez, est-ce qu’on devrait penser davantage à l’impact sur les spectateurs ?

BM: Que nous en soyons responsables ou non, je pense que le porno est aujourd'hui la principale source d'éducation sexuelle. En raison de problèmes systémiques plus importants, nous ne prenons pas le sexe et la sexualité au sérieux - il est tellement stigmatisé que cela pose de nombreux problèmes. Tout ce que nous pouvons faire en tant que créateurs, c’est d’améliorer le contenu. Peut-être qu’il n’y aurait pas autant de suicides ou de problèmes de santé mentale si la société parlait librement de sexe.

EL: J’essaie d’avoir un regard genré sur mon script et mes personnages, mais on ne peut être responsable que de ce que l'on crée et pas de tous les pornos qui existent sur Terre. Il faut aussi reconnaître que le porno est devenu un média de masse. La plupart des jeunes, lorsqu'ils n'ont pas accès à une éducation sexuelle correcte, ont des relations sexuelles très inspirées par la fiction et donc faussées. C’est compliqué d'apprendre à connaître le corps de l’autre et de trouver cette alchimie commune. Au final, je pense qu’il faut une meilleure éducation sexuelle et commencer à davantage parler d’intimité.

Les réalisateurs et acteurs de porno font partie des nombreuses personnes actuellement confrontées à d’importantes difficultés financières. Vous pouvez les soutenir en vous abonnant à leurs chaînes personnelles via les réseaux sociaux, et si vous pouvez vous le permettre, payez votre porno.

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