Courtesy of Ilye

Ilyes Griyeb, la matière et le réel

Dans son livre Morocco, le photographe livre une vision romantique du Maroc, à travers des portraits de ses proches et des agriculteurs de la ferme de son père. Un rapport à l’humain et à la terre qui magnifie le réel sans jamais le transformer.

par Claire Beghin
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20 Juillet 2021, 6:52am

Courtesy of Ilye

i-D l’avait rencontré en 2016 pour évoquer Moroccan Youth, la série de photos qu’il avait démarrée trois ans plus tôt à Meknès, dans le nord du Maroc, entre Fès et Rabat. Dans les livres d’histoire,  elle est l’ancienne capitale impériale de la dynastie alaouite, fondée au 17ème siècle et dont le site Internet de l’UNESCO vante le patrimoine architectural. Pour Ilyes Griyeb, elle est son point d’ancrage au Maroc, celui des terres agricoles de son père et des étés de son enfance, où il a photographié, depuis 2013, le quotidien de son cousin et de ses proches. Pour s’essayer à la photographie argentique d’abord, dont il a depuis fait son métier. Puis pour raconter, de l’intérieur, les lieux et les personnes qu’il côtoie depuis toujours, comme une réponse à la vision parfois fantasmée que les touristes européens et les enfants d’immigrés peuvent ramener du Maroc. 

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

« Je ne vois pas le pays comme un safari où je vais pouvoir consommer des chichas et de la prostitution. Je comprends cette quête d’identité, mais on a tendance à oublier la réalité de nos familles qui vivent là-bas. » Le temps long, le manque de perspectives, la vision un peu utopiste de la France, où les perspectives manquent en réalité tout autant. Ses photos portent un regard lucide, mais pas dramatique, et surtout plein de tendresse. « C’est pas un tire larme, mais plutôt une vision romantique de ce que je connais, pour ceux qui ont cet attachement là au pays. »

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

Cinq and plus tard, il en a fait un livre, paru l’automne dernier et sobrement intitulé Morocco, auto-édité et distribué sur son site Internet. En marge d’un récit photographique du Maroc d’aujourd’hui, entre propos documentaire et artistique, c’est le rapport à la terre qui frappe dans ces images. La lumière dorée des champs à la tombée du jour, les couleurs chaudes des terrains poussiéreux, les reliefs du sol et de la pierre des bâtiments. Né au Maroc, son père immigre à Saint-Rémy-de-Provence dans les années 80, où il travaille comme ouvrier agricole. « Sa patronne lui a prêté quelques parcelles en jachère. Il s’est rendu compte que la communauté maghrébine qui était en France à cette époque ne trouvait pas les produits dont elle avait besoin. » Alors il cultive de la menthe, du persil ou de la coriandre. « La garderie pour nous c’était dans les champs où mes parents bossaient, pendant qu’on courrait entre les serres. » Il grandit dans une culture profondément marocaine, apprend l’Arabe avant le Français, et passe son enfance entre les terres agricoles de Provence et les fermes de Meknès. 

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

Il en a gardé des liens forts à tout ce qui touche à la terre et au travail manuel. « Je me sens en sécurité avec ceux qui ne sont pas constamment en recherche d’une potentielle reconnaissance. Les ouvriers et les artisans en font partie. Où qu’ils soient, j'ai l’impression de les connaitre. » Il trouve les mêmes repères parmi les employés de son père, qui a entre temps acheté une ferme et des terrains au Maroc, chez les ramasseurs de sel du Lac Rose de Retba, au Sénégal, qu’il a photographié en 2016, ou avec les agriculteurs français qu’il a rencontré en reportage pour M, le magazine du Monde. « À chaque fois, je retrouve un mec comme mon cousin, en train de cultiver des trucs dont il se fout, un oncle un peu fataliste, mais qui charbonne, ou un entrepreneur comme mon père, qui veut monter une coopérative pour vendre à l’étranger. C’est partout les mêmes mécaniques, et toujours la même bienveillance. »

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

Et ce rapport terre à terre aux choses, dans lequel il se reconnait. Le travail d’Ilyes Griyeb est à l’équilibre de l’introspection et du reportage. Il photographie le réel, celui qui tient la barre derrière les fantasmes. Aussi bien à Meknès que dans l’intimité des immeubles en briques rouge qui ceinturent Paris au niveau des maréchaux. En 2020, il a consacré une série à ces zones où l’indice de pauvreté est supérieur au reste de la ville et qui en disent long sur l’histoire de son urbanisation, mais qu’on a quelque peu oublié dans le récit idyllique du Paris haussmanien. En 2017, il a co-signé une tribune avec le directeur artistique musical Mohamed Squali, pour dénoncer le regard porté par la création européenne sur les pays arabes et qui, plutôt que de faire appel à des artistes locaux, en exotise souvent les cultures. Dans la foulée, ils fondaient le collectif Naar, pour promouvoir le travail de ces artistes, notamment à travers une compilation de rap. Un projet   de longue haleine étalé sur deux ans, qui a réuni une trentaine de nationalités différentes, dans des conditions pas toujours évidentes. 

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

« Je me projette dans le temps long, même si ça peut être compliqué. » Il choisit consciencieusement ses projets, avec des personnes de confiance, en phase avec ce qu’il est. « J’ai besoin d’être en sécurité affective quand je travaille, c’est ce qui me permet de me transcender. » Et de maintenir une forme d’intégrité qu’il n’est pas évident de conserver quand on jongle entre les projets personnels et les commandes qui font rentrer de l’argent. Quels qu’ils soient, Ilyes Griyeb prend le temps d’aller y chercher du réel et de l’intimité, et de les magnifier. Qu’il s’agisse de ses proches, de mannequins photographiés pour une campagne Jacquemus ou des portraits shootés en backstage, dont il a fait des tirages pour collecter des fonds en faveur du collectif La vérité pour Adama, en juin 2020. Il ne croit pas vraiment en l’art apolitique. 

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​Courtesy of Ilyes Griyeb

« Ton travail, c’est ce que tu es. S’engager c’est le respecter, lui donner de la valeur, avoir de l’estime pour soi-même. » À ce niveau là, Ilyes Griyeb ne triche pas. Il ne shoot pas sur le vif, ses photos sont construites, magnifiées par la lumière, les vêtements ou la posture. Mais ce qu’il en ressort, c’est l’humain et sa matière. La substance de ses sujets. Il travaille sur pellicule, qu’il développe dans un local installé à Pantin, partagé avec un studio photo et une entreprise de scan de négatifs. En terrain connu et de confiance. « L’argentique rend possible ce rapport à la vie, à l’humain, à une matière vivante qui peut surprendre. C’est un travail unique et constant, c’est ta voix, et à travers elle, tu construis ton identité. Cette logique de quête de sens est universelle. »

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