on a demandé à la génération Z ce qu’elle pense de l’affaire michael jackson

Depuis la sortie du film controversé « Leaving Neverland », l’un des débats qui déchaîne les passions porte sur la question de savoir si nous devons toujours écouter la musique de Michael Jackson ou pas.

par Alim Kheraj
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22 Mars 2019, 9:51am

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre société ne voit plus Michael Jackson du même œil. Depuis la sortie du très controversé documentaire Leaving Neverland de Dan Reed, le monde médiatique foisonne d’éditos, de débats et d'enquêtes quant au relations inappropriés et aux contacts sexuels que Jackson aurait eu avec des garçons mineurs.

Le film de Reed est spécifique, dans la mesure où il se focalise sur Wade Robson et James Safechuck, qui affirment tout deux avoir été abusés sexuellement par Jackson alors qu’ils étaient encore mineurs. Leaving Neverland est donc davantage un film traitant des abus sexuels sur enfants et de leurs conséquences sur les survivants et sur leurs familles qu’un film sur Michael Jackson en soi. Cependant, leur témoignage ne met pas en cause un oncle, ou un instituteur ; il accuse directement l’un des hommes les plus célèbres de tous les temps.

On pourrait penser que dans ce genre de situations, la compassion du public irait immédiatement aux victimes d’abus sexuels. Seulement une majeure partie de ce public possède également un lien très fort avec Michael Jackson et sa musique. Il semble parfaitement possible de gérer cette relation tout en apportant son soutien aux survivants, mais des légions entières de fans de Michael Jackson – et même, semblerait-il, de non-fans – ne sont pas entièrement convaincus de sa culpabilité. Les héritiers de Jackson, ses fans, et des membres de ses aditeurs en général ont fait des efforts considérables afin de discréditer les témoignages de Robson et de Safechuck. Ils qualifient le documentaire de « lynchage public » et considèrent les motivations des survivants comme purement financières. Ce sont ces mêmes méthodes visant à jeter le discrédit que Jackson utilise de son vivant lorsqu’il est accusé d’agression sexuelle sur mineur en 1993 et en 2004. Robson et Safechuck ont engagé des poursuites à l’encontre des héritiers de Jackson pour dommages et intérêts, Safechuck réclamant 1,3 milliard d’euros. Ils ont été déboutés de leurs plaintes.

Pour ceux qui ont grandi à l’époque où MJ était vivant et au sommet de sa gloire, l’impact de ce documentaire sur son héritage est dévastateur. C’est, notamment, la raison pour laquelle certaines stations de radios refusent dorénavant de jouer sa musique. C’est également la raison pour laquelle les quotidiens nationaux, les réseaux sociaux, les machines à café du bureau et même les dîners en famille sont tous devenus les théâtres d’un débat houleux. En effet, que faire de sa musique ? Pouvons-nous toujours, devons-nous toujours, le surnommer le Roi de la Pop ?

Il existe néanmoins toute une génération de mélomanes qui, en raison de leur jeune âge, ne se souvient pas de l’époque avant la mort de Michael Jackson. Ils ne se souviennent pas du documentaire de Martin Bashir, ni des unes de journaux titrant « Wacko Jacko » (« Jacko le barjo ») en lettres majuscules rouges. Le souvenir qu’ils gardent de Jackson est celui que ses héritiers ont soigneusement entretenu dans la décennie qui a suivi sa mort : celui d’une icône musicale et d’une légende.

« Je me souviens encore où j’étais quand j’ai appris sa mort, se souvient Ellise, 19 ans. C’est l’un de mes souvenirs d’enfance les plus marquants. J’avais 10 ans, et, par le plus grand des hasards, je m’apprêtais à donner une performance hommage à Michael Jackson, avec mon groupe. Je me souviens avoir été totalement choquée, et m’être immédiatement rendu compte que c’était grave, même si ça ne m’affectait pas personnellement. »

Ellise explique qu’elle n’avait aucune idée des accusations d’abus sexuels sur mineurs qui pesaient sur Jackson avant de voir Leaving Neverland. « J’entendais des gens parler de Michael Jackson et des enfants, mais je supposais que c’était à cause de la polémique qui avait eu lieu quand il avait tenu son enfant au dessus d’un balcon dans le vide. » ajoute-t-elle.

Le documentaire, dit-elle, l’a laissée abasourdie, et absolument certaine que Jackson avait agressé des enfants. En revanche, elle n’est pas convaincue que cela aura un impact sur son héritage. « J’ai fait quelques recherches sur Twitter après avoir fini le documentaire, et juste en tapant "Leaving Neverland", je me suis rendu compte qu’il y avait une quantité incroyable de supporters de Jackson qui s’opposaient au documentaire. La majorité des tweets que j’ai lus étaient clairement en soutien à Michael Jackson – et honnêtement, ça m’a fait peur. Il me semble pourtant évident qu’il était un pédophile en série, et ça ne me surprendrait pas si plusieurs autres hommes se manifestaient suite à ce documentaire. »

Sophie a 18 ans, et se décrit comme ayant été « fan de Jackson toute sa vie ». « Je n’arrive même pas à décrire l’excitation que je ressentais quand ses chansons passaient à la radio », se souvient-elle, expliquant qu’après la mort de Jackson, elle s’est replongée dans la discographie et dans tous les clips du chanteur. Cela a changé, à présent. « Je me sens presque coupable de dire que sa musique signifiait tant, pour moi, alors que d’autres ont souffert de ses abus de pouvoir, admet-elle. Je comprends et respecte le fait que certains puissent séparer l’homme de sa musique, mais en ce qui me concerne, ce n’est pas une option. »

« Je crois que la nouvelle génération a davantage conscience de la gravité de ces accusations, alors que le lien des générations plus âgées avec Michael Jackson entrave leur jugement et les rend moins susceptibles de "renoncer" à son oeuvre. »

Sophie n’est cependant pas certaine que le documentaire « annulera » totalement l'oeuvre du chanteur, mais elle croit que son nom devra toujours s’accompagner d’un démenti. « Dans la mesure où bon nombre des débats concernants l’héritage laissé par Michael ont lieu dans le tribunal des réseaux sociaux, j’ai l’impression que ces allégations vont avoir un impact significatif sur sa réputation dans le futur. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour défendre son innocence, et ils s’évertueront à préserver cet héritage. Seulement désormais, ces témoignages dissonants y seront également accolés. »

Noura Ikhlef, 23 ans, se souvient du procès extrêmement public de 2005, où le chanteur était accusé d’abus sexuels sur mineurs. « Je me souviens qu’après ça, tout le monde faisait toujours des blagues le traitant de pédophile, ajoute-t-elle, et je me souviens que beaucoup de gens expliquaient que le fait qu’il passe autant de temps avec des enfants était une conséquence de son enfance tumultueuse. »

Noura explique qu’elle n’a pas regardé Leaving Neverland en entier « parce que c’est très difficile à regarder » - mais qu’elle est convaincue de la culpabilité de Jackson. « Je suis de ceux qui pensent qu’on ne peut pas séparer l’artiste de son art, dit-elle, mais dans le cas de Michael Jackson, ses chansons constituent une partie importante de la musique et de la pop culture. Je ne pense pas que je pourrai continuer à les écouter, mais je comprends pourquoi certaines personnes qui ont grandi en écoutant Michael peuvent trouver ça dur d’arrêter d’un coup, et de tout simplement oublier les souvenirs associés à ses chansons. » Elle suggère que l’opinion que l’on se fera quant à l’héritage de Jackson dépendra de son traitement médiatique. « Ce sont, après tout, les médias qui façonnent les réputations des artistes », souligne-t-elle.

Caitlin, 18 ans, affirme également qu’elle n’écoutera plus jamais la musique de Michael Jackson et reste persuadée que la jeune génération rejettera son oeuvre. « Je crois que la nouvelle génération a davantage conscience de la gravité de ces accusations, alors que le lien des générations plus âgées avec Michael Jackson entrave leur jugement et les rende moins susceptibles de “renoncer" à son oeuvre, suggère-t-elle. Faire de la bonne musique ne fait pas de vous une bonne personne. »

Un jeune homme de 24 ans, qui souhaite rester anonyme après avoir dû faire face à des fans de Michael Jackson sur Twitter, estime que bien que le documentaire lui ait brisé le cœur, cela ne changera probablement rien à l’image du chanteur dans le futur. « La succession Jackson vaut des centaines de millions de dollars, et ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour préserver leur principale source de revenus, à savoir la réputation de Michael. »

Et en effet, c’est justement parce que Jackson est mort qu’Alex, 19 ans, n’a pas regardé Leaving Neverland. « Il ne peut plus se défendre, dit-elle, et je ne voulais pas détruire l’image que j’ai de lui. » Elle explique que Michael Jackson a été acquitté de tous les chefs d’accusation à son encontre lors du procès de 2005, mais que la décision d’arrêter d’écouter sa musique est une décision personnelle qui revient à l’individu seul. « Je crois que s’il y avait des preuves photographiques ou visuelles irréfutables de sa culpabilité, dans ce cas, non, ce ne serait pas bien d’écouter sa musique, parce que cela reviendrait à choisir d’ignorer les faits pour continuer à soutenir l’artiste, ajoute-t-elle. Il y a une large communauté de fans de Michael Jackson qui ne croit pas aux accusations et proteste contre le documentaire, alors je pense qu’il n’y aura pas d’énormes retombées. »

Beth, 18 ans, ne partage pas cette opinion. Elle dit comprendre que cela soit le cas de nombre de ses pairs. « Il y a des gens qui disent que ce ne sont que des accusations qui ne peuvent pas être prouvées, explique-t-elle. Autour de moi, il semble y avoir plus de réticence à accepter la véracité de ces allégations, bien plus que dans les cas de R. Kelly ou de Woody Allen. Mais je suppose que davantage de gens se soucient de MJ. »

Seule Phoebe, 22 ans, dit qu’elle se sent capable de séparer l’artiste de son art dans ce cas. « Je suis complètement opposée à tous ses choix de vie, et j’ai toujours su que quelque chose ne tournait pas rond, mais je ne peux nier que c’était un performeur talentueux et que la musique qu’il a créé a été l’une des meilleures jamais produites par l’industrie musicale, argue-t-elle. Nombre de ses chansons m’évoquent des souvenirs personnels, et je ne veux pas que mes souvenirs soient souillés par ses horribles choix. »

La nature précaire de la culture du « cancel » - soit de l’effacement volontaire de tout signe de vie chez une personne que l’on estime être problématique – est un sujet qui a fait l’unanimité parmi tous les interrogés. Dans le cas de Jackson, cependant, tout le monde s’est accordé à dire que le plus important était qu’un espace d'expression ait enfin été offert aux survivants pour qu’ils puissent raconter leur histoire. « Il faut quand même montrer du respect à ceux qui ont été affectés. En dépit de sa mort, les individus concernés seront toujours hantés par leurs souvenirs. », explique Caitlin.

Il suffit de parler à ces jeunes gens pour se rendre compte qu’en dépit des protestations et des machinations des héritiers de Michael Jackson, le culte jadis voué à la star est bel et bien terminé. L’homme que l’on a érigé au rang de Roi de la Pop a perdu sa couronne. Non pas que son statut ait été un indicateur de son innocence – comme le souligne Ellise : « La plupart des rois étaient également des hommes maléfiques qui avaient bien souvent des relations inappropriées. » À l’avenir, ne nous laissons plus jamais envoûter par le type de pouvoir monarchique dont Michael Jackson a abusé.

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