Photographie @mitchell_sams

les 17 défilés qui ont fait la fashion week homme à paris

Humble et réfléchie, à Paris, la mode masculine avance à pas feutrés vers le futur.

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23 janvier 2019, 10:56am

Photographie @mitchell_sams

Tantôt bipolaire, tantôt totalitaire, optimiste, mystique ou bilieuse, il était impossible de cerner la mode masculine à Paris cette saison, du moins, de l'envisager comme un tout. On pourrait néanmoins tracer une ligne de clivage, une médiane séparant les créateurs qui jouent le jeu du buzz, du clic et du bruit, et les autres, plus calmes, qui préfèrent se poser en marge pour observer le monde et esquisser la suite. Quoi qu'il en soit, dans le contexte politique parisien actuel, personne ne s'est vraiment permis d'établir de grandes théories politiques et c'est peut être mieux comme ça. Sans verser dans le superficiel ou les non-dits, la mode est juste restée à sa place. Belle et gracieuse.

Dries Van Noten, calme comme neige

Dries Van Noten

Comme la neige en ville, Dries Van Noten a ce pouvoir-là d'imposer une forme d'humilité sourde, un BPM plus lent. Dans le chaos ou sur le verglas, le créateur belge sait se tenir vertical – comme sa mode, probe et romantique. Cette saison, pour guider les pas de ses mannequins, les voix de John Lennon, Jean Cocteau ou encore Kurt Cobain et David Hockney résonnaient dans la pénombre. On imagine volontiers Dries Van Noten s'asseoir à la table des sages et prendre part à la discussion – le verbe mesuré, lancé dans de grandes déclarations – pendant que le monde s'abîme dehors. Il faut bien penser l'après.

Celine, suis-moi ou quitte-moi

Celine

Le décor : une box noire posée place de la Concorde, parée de baies vitrées. Les mannequins Celine défilent littéralement dans Paris, devant l’Obélisque, au milieu de la circulation. La sécurité autour de la zone est à son maximum. Hedi Slimane livre ici sa toute première collection homme pour la marque du groupe LVMH. L’homme Slimane file, avec sa silhouette d’un seul trait, son pantalon feu de plancher prolongé de chaussettes blanches, ses lunettes de clubber, ses shoes en cuir, sa micro-frange de teenager et son pardessus d’homme pressé. C’est du Slimane pur jus et c’est son style, pourquoi en démordrait-il ? Il ne cède à rien, ni aux réseaux sociaux (son compte Instagram est inactif), ni au streetwear galopant (du tailoring en masse et aucune sneakers), ni au conformisme ambiant (le tiède, le mou, le « cool »). Suis-moi ou quitte-moi. La bande-son sur-mesure comme à chaque fois est signée Crack Cloud et clou du spectacle : le saxophoniste James Chance est venu jouer un solo à la fin du show. La salle manifestement conquise a chaleureusement applaudi le show.

D'une planète à l'autre chez JW Anderson

JW Anderson

Souvenez-vous, il y a quelques mois, quand JW Anderson faisait défiler Nora Attal pour Loewe, une petite terre discrètement peinte dans le bas du dos. S'il paraissait anodin sur le coup, ce petit geste se lit aujourd'hui comme le teaser d'un nouveau trope chez Anderson. Cette saison, pour le défilé de sa marque éponyme, de larges globes gonflables flottaient dans les airs, traçant l'itinéraire des modèles coiffés de camails en laine médiévales. Le reste des silhouettes dissonait, associant des pagnes à franges à des pantalons techniques, sous des piles de laine, des tuniques à lavallières et des chaussures dépareillées. Une chose est sûre, JW Anderson n'est jamais aussi pertinent que lorsqu’il manœuvre le chaos.

Jacquemus, « mangez ce pain, ceci est mon corps »

Jacquemus

Un morceau de pain enroulé dans une serviette blanche accompagné d’un petit mot signé Simon : « Bonjour je vous invite à mon petit déjeuner. Dimanche matin à 11h. Vous embrasse. Simon ». La collection s’appelle « Le Meunier ». Au Palais de Tokyo, sur une table en bois, tout l’attirail rustique est là : vieille cafetière, cruche, bocaux, bouteilles en verre, croissants, pain et fromage géants, chocolat chaud. Un p’tit déj paysan pensé par la chef cuisinière Alix Lacloche. Autour de la table, une armada de jeunes éphèbes. Simon s’est inspiré d’un poème de Marcel Pagnol, « Le pain de l’amitié », c’est désuet et moderne, cliché et personnel. Le lookbook est dans la même transe : des poses devant des bottes de foin, agneau dans les bras, une vareuse épouvantail, un berger auprès de son troupeau. Un workwear pratique, un univers brut, sans rien de fantasque qu’on retrouve dans les lignes carrées aux poches massives. Un touche romantique dans l’imprimé brin de romarin. Qui pour installer du fromage XXL pour présenter sa collection au Palais de Tokyo, sinon Jacquemus ? Le seul à regarder au-delà de Paris.

Hermes, au beau fixe

Hermes

C’est dans le bâtiment moderniste du Mobilier National édifié en 1936 par Auguste Perret, sur les anciens jardins de la Manufacture des Gobelins, qu’Hermès a élu domicile. Un sans faute pour Véronique Nichanian, élève surdouée. Un vrai shoot de bon goût et d’élégance (oui, oui ça existe encore). Hermès, c’est un peu notre boussole à tous. Une aiguille fixe dans la confusion actuelle. Car quelques fois c’est bien d’avoir des repères. Pas de conservatisme pour autant, non, simplement une constance mesurée, créative. Pantalons en cuir patiné, tailleurs façon caban, pardessus en cuir façon latex, cols auréoles en peau lainée, micro blousons de cuir : tout tombe parfaitement, comme des vêtements seconde peau. La couleur phare du défilé ? Le bleu. La plus pacifique des couleurs selon le spécialiste Michel Pastoureau.

Le fan club de (Virgil Abloh) Louis Vuitton

Louis Vuitton

Devant les jardins des Tuileries, près du carré des Sangliers, des centaines de kids jouaient des coudes pour s'approcher des balustrades. Offset, Dev Hynes et Thimothée Chalamet réunis en un même lieu, forcément, ça excite tout le monde. Très bien entouré donc, Virgil Abloh présentait jeudi dernier sa deuxième collection à la tête de la maison Louis Vuitton et invoquait le spectre de Michael Jackson pour lui porter soutien. Dans une reconstitution du décor du clip iconique « Billie Jean » – Ambiance new-yorkaise et eighties, bouches d'égouts fumantes et tags fluo sur les murs – les mannequins de Virgil Abloh incarnaient une mode on ne peut plus milleniale : de grands sacs à dos monogrammés (plein), des total-looks interchangeables, des accessoires pensés comme des fétiches. Abloh est parvenu à gérer cet équilibre scabreux entre streetwear et luxe, devenu l'eurythmie chimérique de toute la mode, grâce à un tailoring parfaitement dosé. Il a tout compris de la nouvelle génération, de ses désirs, de son futur et de ses obsessions.

Rick Owens, rock transi

Rick Owens

Dans la pénombre, on devine les pièces. En découvrant plus tard les photos du défilé, on se rend compte que parfois l’imagination a débordé. Cette saison, Rick Owens s’est inspiré du créateur américain Larry Legaspi qui a signé les looks de groupes de rock des années 70, dont KISS, LaBelle, Divine etc. Beaucoup moins dystopique que ses derniers défilés, le show met l’accent sur le vêtement et dévoile une bonne dose de tailoring et de coupes franches, nettes. Les mannequins hissés sur des plateforme shoes ou posés sur des baskets vegan Veja, arborent des doudounes plates comme passées au lavage, des peaux lainées à épaulettes, de grandes vestes de cuir avec sacs intégrés. Certains visages sont peints en blanc : des revenants, des illuminés, des êtres transis ?

Commes des Garçons, only goths forgive

Comme des Garçons

Trouver de la beauté dans l’obscurité, c’était ça l’idée de la collection Comme des Garçons Homme Plus de Rei Kawabuko, appelée, donc, « Embracing Beauty in the Dark ». La créatrice japonaise s’est plongée dans la pénombre et en a tiré un show « goth-punk ». Dans une salle très peu éclairée et sur un live du groupe du groupe Los Angeles Vowws, s'enchainaient les pièces hybrides, lanières de cuir, toisons en mailles ou en métal, tenues noires luisantes portées par des mannequins au maquillage puissant et subtil. Avec des silhouettes tour à tour vampiriques, allant parfois piocher dans l’extravagance du glam rock, Kawakubo nous laissait entendre que, là où il y a les ténèbres, la lumière n’est jamais bien loin. Une idée à garder bien plantée en tête à l’entame d’une nouvelle année déjà tumultueuse.

AMI de toujours

AMI

Après les champs de blé et les toits de Paris, le podium est une simple et impeccable moquette couleur crème assortie aux grands rideaux de scène. Au théâtre de Chaillot, le décor est volontairement épuré, feutré, comme à l’abri du monde. « Voyage dans le temps » entonne Flavien Berger (Léviathan) au moment où apparaissent les premières silhouettes ton sur ton aux dégradés de textures. S’ensuit une flopée de manteaux carapaces, de layerings protecteurs, d’éclats de camel fumé, vert chewing-gum, rose cuisse de nymphe, rouge feu. Les traditionnels bonnets sont troqués contre des Fédora de gangster gentillet. Les mecs (et les filles de plus en plus nombreuses d’ailleurs) d’Ami « sont sortis toute la nuit au Peripate mais ils vont chez leur grand-mère à midi pour le déjeuner du dimanche » raconte Alexandre Mattiussi au micro de Loïc Prigent. À mi-course, coup de théâtre, les grands rideaux qui séparaient les rangs de spectateurs s’ouvrent : les invités se retournent, s’observent et se jaugent discrètement du regard. Les défilés sont un jeu de présentation (le créateur) mais aussi de représentation (les invités). On y assiste pour voir ou pour y être vu ? Devant nos yeux, la tour Eiffel se dévoile : la vue est prenante depuis le Grand Foyer du théâtre. Un bel hommage à la capitale qui rappelle qu’Ami c’est aussi et avant tout Paris.

Sur les bancs de la fac avec Études

Études

Les petites créatures imaginées par l'illustrateur Keith Haring semblaient prendre vie sur les combinaisons amples, les renforts, les capuches et les sautoirs XXL d'Études. Comme des petits glitches animés. Les références aux années 1980 ne manquaient pas, appliquées à des désirs contemporains : du baggy discret, des jupes crayons feutrées, des vestes aux carrures à peine exagérées. Le laboratoire le plus new-yorkais de Paris – qui présentait d'ailleurs sa collection à l'école de Médecine de Paris – concluait donc une nouvelle épreuve (réussie) et une troisième saison mêlant mode homme et femme, prolongeant sur le podium une vision unisexe juste et sincère, qui n'a rien d'une posture ou d'une revendication. Qui se vit pour de vrai.

Dior déroule le tapis

Dior

Il y a ceux qui craignent le futur et ceux qui foncent dedans. Kim Jones fait sans aucun doute partie des derniers. Loin de se tenir passif face à l'Histoire, Jones a bien compris que la meilleure façon d'appréhender la suite, c'est encore de l'écrire. Depuis son arrivée chez Dior, le créateur anglais ourdit sa propre théorie transhumaniste et dote les corps de nouvelles fonctions, les augmente, les équipe et les prépare au futur. La semaine dernière, sagement posés sur un tapis roulant infini, les mannequins n'avaient qu'à regarder droit devant, vers l'horizon. Comme des allégories. Le vêtement, de la même façon que les silhouettes – immobiles – prenaient une tout autre dimension, et soulevaient des questions existentielles. Quel devenir pour les corps ? L'homme sera-t-il garder la technologie à sa mesure ? Et la masculinité, sera-t-elle s'affranchir de ses chaines ? La solution se trouvait peut être dans le costume qui s'imposait sur le podium de Dior comme l'élément liant, la réponse à l'énigme du temps, réconciliant classicisme et futurisme, sportswear et couture, savoir-faire et technologie. Ou encore dans la réédition du Saddle Bag (mon amour) on ne peut plus adapté au futur de l'Homme. Et c'est la reine Honey Dijon qui s'est chargé d'improviser la symphonie de ce nouveau futur.

OFF-WHITE sur-sollicité

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Un set mi-végétal mi-bloc de béton dans les arcanes du Carroussel du Louvre. Quelques arbrisseaux (pas d’arbres abattus, la leçon a été retenue) et un étroit de chemin de mousse pour un défilé baptisé « Public Television ». A l’orée du bois, le rappeur Offset défile en doudoune couleur lilas avec banane intégrée et Playboi Carti apparaît en pantalon vert flash et pull griffé Off. La bande-son oscille entre titres de Ghostface Killah, DJ Shadow et des annonces de tweets de Trump ; on zappe de looks en looks, de combis-doudoune à du tailoring en néoprène. Le défilé parlait de la fausse neutralité télévisuelle, de l’influence inconsciente à laquelle elle nous soumet. A l’heure des news algorithmées et des fake news, la réflexion redouble d’intérêt. Qui croire ? Comment faire le tri quand 2,5 quintillions de bytes de données sont générés chaque jour sur Internet. Trop d’information, trop de sollicitation. Les têtes des mannequins sont enfouies sous des casques de football américain car parfois on a juste envie d’être en edge : « Votre connexion au wifi a échoué ».

OAMC, vous reprendrez bien un morceau de nineties ?

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Musical, contre-culturel – grunge. Voilà comment l’on pourrait, rapidement, décrire le défilé OAMC qui se tenait la semaine dernière sous les plafonds recouverts de fresques du Palais des Beaux-Arts de Paris. Pour autant, la référence n’était pas un gadget : Luke Meier, à la tête du label, a passé ses années 90 à Seattle, où régnait Kurt Cobain. Il n’y avait donc rien d’innocent à retrouver une citation de l’éternel artiste en ouverture de la note d’intention du défilé. La bande-son, parsemée d'extraits de la musique alternative de l'artiste Daniel Johnston (dont on retrouvait aussi les dessins sur certaines pièces) semblait toute trouvée. Côté vêtement, c’est un néo-grunge que le créateur anglo-suisse avait à proposer. Passé par Supreme, Luke Meier n’oublie jamais l’attrait du sportswear et vient mêler le confort d’un baggy à l’élégance d’un costume en flanelle sur des silhouettes souvent oversized mais toujours millimétrées. Doudounes, lainages, tartan, latex, grosses baskets… ce qui aurait pu être chaotique s’exprimait dans un équilibre insouciant.

Yohji Yamamoto tout en cadence

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Dans la petite salle de la rue Saint-Martin, Chris Brown et Gunna sont en front row. Des guest stars aptes à élargir le public de la marque. Les néons clinquent, la lumière est blanche presqu’aveuglante. Gunna finit son pétard, la salle s’enfume. Le show peut commencer, la musique est basse, presque plaintive, les talons claquent, on entend les flashs crépiter entre les silences. Le vestiaire noir, comme à son habitude, est d’inspiration militaire : de grands manteaux et des vestes d’uniforme se parent de motifs toile d’araignée en fils de soie, de brandebourgs XXL et de boutons gold – comme une lueur d’espoir dans un monde dark.

Trip dominical chez Kenzo

Kenzo

Un dimanche sous champi ? Ok. Chez Kenzo, le cadre était parfait : une jungle hallucinée, labyrinthique et phosphorescente gesticulant sous les projecteurs, au rythme d'une bande-son exotico-transe. Le trip a démarré avec une collection homme haute en couleurs, quasi fluo, inspirée des origines sino-péruviennes d'Humberto Leon. Sur le dos des mannequins, des habits traditionnels côtoyaient des pièces modernes, des accessoires de voyage et des imprimés qui tournoient dès que l'on pose le regard dessus. La collection femme qui s'en est suivie, elle, assurait une redescente tout en douceur. Les polaires, les ponchos, les cordons de serrage à la taille et les fausses fourrures pastels formaient la panoplie idéale pour descendre à pas feutrés de cette escalade bariolée. Quand tout le monde s'est sagement dirigé vers la sortie, on pouvait encore apercevoir quelques spirales dans les yeux des invités. Certains d'entre eux sont peut être même encore en train de triper.

GmbH ou le Temps des Cérises

GMBH

Entre les murs de béton du Péripate, près de la porte de la Villette, on pouvait encore humer les dérélictions de la veille. Mais ce jour-là, juste avant que le défilé ne commence, l'ambiance était plutôt calme, résignée même. Que fait-on lorsqu'un retour en arrière semble impossible ? Quand l'Histoire se trouve embarquée dans une chute irréversible ? GMBH interrogeait le (non)devenir de notre planète, avec douceur et gravité. Et la réponse se trouvait dans les logos travaillistes qui parcourent la nouvelle collection de la marque berlinoise comme du lierre. « Ouvrier, prend la machine ».

Acne, bipolaire

Acne

Au Carreau du temps, la piste est sobre, la scénographie neutre. Pantalons faussement débraillés qui ouvrent sur de la doublure, boots d’explorateur, gilets sur tailleurs, parka ouverte sur le torse, pantalon fourrure tacheté de feu, écharpes-traînes… Le cuir est lustré ou irisé, les couleurs louches : marron inclassable, violine marshmallow, menthe à l’eau, orange néon. Les pantalons sont bipolaires : une jambe noire ou blanche, bordeaux ou noire… Impossible de trancher, on veut les deux, on veut tout à la fois, le beurre et l’argent du beurre. Une parabole de notre désir insatiable ou un refus de voir le monde de façon manichéenne, tranchée quand tout devient confus ?


Photographie : @mitchell_sams