sônge, les nouvelles mythologies de la pop française

Des contes bretons aux légendes créoles, dans son premier album, la chanteuse française Sônge évoque les mythes qui l'inspirent.

par Chloé Cosson
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25 Mars 2019, 11:27am

Passionnée de sorcellerie quand elle était petite, Sônge notait dans ses grimoires des recettes de potions magiques. Aujourd’hui encore, la chanteuse franco-camerounaise originaire de Quimper puise du côté d'un monde imaginaire pour composer un univers pop auto-tuné ou brut, selon l'humeur – et l'alignement des astres. Deux ans après la sortie de son premier EP, Colorblind, Sônge livre un premier album, Flavourite Câlâ, sur le label Parlophone. Un mélange d'héritages, allant du R&B emo de Banks, à la dream pop de FKA Twigs, en passant par un répertoire électro tantôt deep, tantôt frénétique comme celui de Machinedrum. i-D l'a rencontrée pour parler des légendes qui l'ont inspirée, des gens qui l'ont accompagnée et des promesses du futur.

Tu sors ton tout premier album. Comment s'est passée sa création ?
Je l’ai composé en Bretagne, à Paris, en Corse et à Cuba. Je travaille toujours dans un lieu très intime, jamais dans un gros studio avec du gros matos. Parfois, c’est dans mon lit avec les enceintes même pas branchées, ou dans le train. Je suis allée enregistrer à Montréal avec Nk.F, l’ingénieur son qui a fait les albums de PNL, Damso et Niska – un véritable alchimiste. On était enfermés dans cet énorme studio avec une ambiance géniale, très deep, une immersion totale : il faisait -17° dehors et le monde était couvert d'une grosse couche de neige.

Si tu pouvais mettre d'autres images que des notes de musiques dessus, tu le décrirais comment ?
Flavourite Câlâ a ce truc iridescent, j’y vois beaucoup d’eau, de différentes sortes. J’ai composé le morceau « Carol of the Bells » en pensant à mon mon dernier Noël à Cuba – il y donc a des bouts de mer et de ciel bleu. Dans « Magic Hairdo » on se trouve à une fête au bord de la piscine. Puis on retrouve l'eau dans « Colorado » où j'évoque le Rio Grande. « One Thing » se dessine plutôt comme un un voyage à bord d’un vaisseau spatial, façon David Bowie. Et puis je me suis beaucoup inspirée des tableaux de Douanier Rousseau, de Paul Gauguin ou de la peinture haïtienne que je trouve très poétique.

Tu sembles avoir voulu y distiller un certain mysticisme...
Je viens de Bretagne, c’est une terre de légende. Quand tu grandis là-bas, on te raconte plein d'histoires sur toutes sortes de créatures invraisemblables qui vivent dans la forêt. Plus tard, je me suis intéressée à des contes fantastiques des autres pays comme ceux qui se transmettent de génération en génération en Mongolie, dans les pays du Maghreb ou en Ethiopie. J'ai voulu évoquer toutes ces légendes en filigrane dans l'album. Le morceau, « Crépuscule des Dieux », est inspiré du mythe de Walkyrie repris par Wagner. « Soukounian », est un esprit maléfique tiré d'un d’un conte créole. Cette chanson parle d’éternité.

Avant de t'embarquer dans la musique, tu as commencé des études de commerce. Comment as-tu décidé de changer de cap ?
Je chante depuis que je suis petite, ma mère aime bien chanter aussi, peut-être que ça joue, mais en fait j’ai effectué mon tournant vers la musique, pendant mes études. J’ai fait un stage chez Crammed Discs, un super label de Bruxelles qui avait pas mal de groupes du Congo, j’ai découvert plein de sons là-bas. J’ai fait une partie de mon cursus à Cologne, en Allemagne. Là-bas, je me suis retrouvée seule, sans musicien, c’est une période où j’ai fait plein de compos. Peut-être que si je n’étais pas partie, j’aurais été moins productive. J’ai aussi vécu à Amsterdam, dans une grande maison avec 12 personnes très différentes, mais tous se questionnaient à fond sur leur vie, c’était très vif, très inspirant pour mes choix et je pense que ça l’est encore maintenant.

Quel type d'héritage musical retrouve-t-on dans Flavourite Câlâ ?
C’est un album qui comprend beaucoup de basses. Elles occupent une place centrale. Petite, j'ai écouté énormément de reggae avec mes parents et leurs amis. Du coup, je recherche la basse partout, tout le temps, à chaque fois que j'écoute ou que je fais de la musique. J'ai intégré des sons dub par bribes, des trucs propres à la trip-hop anglaise aussi. Quand je pense au morceau « Carol of the Bells », je vois aussi du dancehall et du reggaeton. J’en ai beaucoup entendu lorsque j’étais à Cuba pour Noël, ça ne me quitte plus depuis. Concernant les instrus, c'est Jerge, le guitariste de Christine and the Queens qui a joué, pour le reste, les sons électro ont été composés sur un ordi et Myd a fait l'arrangement musical de l'album. Myd, ça a vraiment été une rencontre décisive, on s'est très vite trouvés sur un plan artistique, on a tout de suite pu bosser de manière très instinctive.

Trois artistes interviennent en featuring sur ton album – Ash Kidd, Killason et Pauli Love Joy. Que représentent-ils pour toi ?
Ce sont des gens qui me remuent, me bouleversent. Je les avais déjà rencontrés séparément et je voulais absolument travailler avec eux. Killason a un truc incroyable, il sait tout faire, il produit, il chante, il rappe, il danse. On a une super connexion. Pauli Love Joy a fait de la direction artistique pour FKA Twigs, il produit pour plein de gens, il est excellent batteur, super compositeur… Et je ne voyais pas d’autre personne qu’Ash Kidd dans mon morceau « Soukounian » parce qu’il a un truc sombre et vaporeux que j'admire beaucoup. J'étais persuadée que le morceau était fait pour lui. Je suis très heureuse qu'on ait collaboré dessus.

Quel est ton featuring rêvé ?
Frank Ocean !

Tu as l'impression que les choses ont changé depuis ta première apparition sur YouTube il y a trois ans ?
J’ai un peu de mal à avoir du recul, mais je crois que je m’autorise à plus de douceur qu’avant, et ça me fait beaucoup de bien. J’avais en tête qu’il fallait castagner si tu voulais être entendue, mais en fait je me rends compte que quand je suis plus cool, quand je chante moins fort, on m’entend quand même. C’est comme ça que je me sens plus proche de moi, de ce que je suis.

Sortir un album est un moment important. Comment vis-tu ton ascension ?
L’excitation est permanente. C’est comme si c’était mon anniversaire tous les jours. Ma release party au Badaboum, ça, c’est un méga anniversaire de folie ! Chaque sortie de clip est une nouvelle aventure également, un moment de joie. Pour le moment je reste hyper sereine mais je crains de devenir un jour la cible de commentaire haineux. J'ai peur qu'on juge mon physique, mon corps. Je m'expose et c'est le côté obscur de cette exposition. Tout est scruté, tout le temps, et potentiellement critiquable. C'est le côté hardcore de la musique. Celui qui me fait le plus peur.

2019 s’annonce comme une année charnière pour toi. Tu l'envisages comment ?
J'ai établi un nouveau motto pour cette année : « Si tu hésites, fais-le ! ».

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