facebook fête ses 15 ans, on fait le bilan ?

Pour plus de visibilité, cet article vous a (peut-être) été proposé sur Facebook.

par Antoine Mbemba
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26 Février 2019, 3:12pm

Début février, le bébé de Mark Zuckerberg fêtait ses 15 ans. Il est impossible d’établir un bilan d’internet, mais si l’on devait choisir un cheval de Troie argumentaire pour étudier le côté obscur du « web », Facebook tomberait évidemment sous le sens. Facebook ou, comment une très bonne idée (géniale, même) est devenue en 15 ans le miroir déformant et somme toute assez flippant de ce que notre ère numérique – et politique – a de pire. Tout commençait pourtant si bien.

Les mots ont un sens, et Facebook a été une réelle révolution. Le réseau social a pris un léger coup de mou (on insiste sur le « léger » car entre ceux qui « n’y vont plus » et ceux qui pensent encore à « supprimer leur compte », le monde quasi entier est encore inscrit sur « fb ») depuis que Mark Zuckerberg est apparu la bouche pâteuse devant une commission d’enquête parlementaire américaine. Mais il est encore au centre de nos préoccupations, de nos angoisses, de nos métiers et des agissements de ligues de frat boys qui rappellent celles des étudiants d’Harvard où est né le réseau.

Facebook, c’est le genre d’invention dont on se disait, seulement quelques semaines après nos premiers pas dessus : « Mais… on faisait comment avant ? » Mark Zuckerberg a su capter les envies d’une génération, et celles de toutes qui allaient suivre - un combo gagnant fait d’interactions, de compétition et d’espionnage entre amis. À l’époque, poster des photos est envisageable mais pas indispensable (l’iPhone 20 n’existe pas encore). Compter le nombre d’amis de ses camarades de classe, pister les potes des potes des potes et trouver un bon mot à poser sur un mur nous suffit.

Les bases viciées sont déjà là, mais la nouveauté efface le reste. On rejoint les groupes les plus hilarants, on informe le monde de nos goûts cinématographiques, musicaux, parfois même littéraires et politiques, on retrouve son premier amour, on souhaite « bon annif » à des connaissances lointaines et on compile notre vie en phrases aléatoires, ces fameux « statuts Facebook ». Dans le Larousse : « Situation de fait, position par rapport à la société, aux institutions, etc. » Utiliser Facebook devient vite une façon d’être le spin-doctor de sa vie « publique ». Une plateforme où écrire des versions un chouïa déformées de nous-mêmes, mais encore bon enfant, pas forcément plus néfastes qu’un phénomène de bande de lycée.

Avant que les choses ne changent. En 2007 d'abord avec l’ouverture de Facebook à la publicité, et surtout en 2009, avec un ajout d’apparence anodin : le bouton « j’aime ». Avec Facebook tout est dans les mots, et l’intention de nos agissements jusque-là gentillets s’est muée en une quête d’amour vaine. Qui n’a pas, un jour, vu son cœur bondir en se voyant notifier un premier « like » sur une photo tout juste publiée. L’approbation populaire résumée en un pouce en l’air, le nouvel engrais du narcissisme et/ou de l’insécurité.

Logiquement, au fil du temps, Facebook s’est transformé en une base de données, la plus intéressante du monde. Nous y consacrons du temps, nous y reversons des informations, sans que personne nous le demande. Difficile de s'en plaindre. Même si supprimer son compte est une épreuve et que les données vivent presque à jamais derrière, personne ne nous force à alimenter la bête. C'est une mine d’or pour les entreprises désireuses de faire de la pub sur le réseau : ce que l'on y « aime » définit ce que l'on va nous vendre. Facebook a pu être, pendant un temps, un outil générationnel sociologiquement précieux ; mais il a fini par épouser son époque, celle du capitalisme le plus cynique.

Devant la commission parlementaire en avril 2018, Zuckerberg assurait ne pas vendre nos données personnelles. Dans un autre monde, peut-être y croirions-nous - un monde où Cambridge Analytica n'aurait pas recueilli dès 2014 les données de 87 millions d'utilisateurs pour tenter de faire basculer l'une des plus importantes élections américaines de l'histoire.

Aujourd’hui, l’outil auquel nous avons, pour certains, donné le plus de nous-mêmes, en mots, en photos, en « likes » et commentaires, a perdu la confiance d’à peu près tout le monde. Il suffit d’un #10yearschallenge pour éveiller les soupçons – « et si ce n'était qu'un autre moyen de nous surveiller ? » Et l'on ne s'offusque même plus (ou alors pas longtemps), que Facebook enregistre des informations sans que l'on s'en rende compte, via le micro de nos téléphones, pour délivrer sur notre fil d'actu la pub du voyage dont nous parlions la veille à l'apéro, le smartphone dans la poche.

C’est acté : les intentions de Mark et sa team d’actionnaires ne sont pas bonnes. Pourtant, en janvier, on comptait 2,32 milliards d’utilisateurs actifs sur Facebook dans le monde. Une augmentation de 9% par rapport à l’année précédente, pourtant pas glorieuse pour l'entreprise. Et voilà le coup de force de Facebook et du reste des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) : internet, souvent par le biais de leurs propres plateformes, nous a ouvert les yeux sur leurs fonctionnements internes ou l’effet néfaste de leurs offres. Mais pourquoi reculeraient-ils devant quoi que ce soit ? Nous ne pouvons, pour la grande majorité, nous passer d’eux.

Devenir l’un des plus jeunes milliardaires de l’histoire (derrière Kylie Jenner ?) est accessoire. La plus grande réussite de Mark Zuckerberg n'est pas d'avoir racheté Instagram au bon moment, mais plutôt d'être devenu un pilier du nouveau monde. Incontournable ou presque. Il lui aura fallu 15 ans pour y parvenir. Pas sûr que l’on ait autant de temps pour renverser le rapport de force.

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