« the simple life », l'émission de télé-réalité qui a prédit l'arrivée de trump au pouvoir

Pauvres vs riches. Monde rural vs monde urbain. Sans le savoir, Paris et Nicole ont braqué les projecteurs sur des divisions sociales qui rongent les États Unis depuis des décennies – et bien avant que Trump arrive au pouvoir.

par Cassidy George
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03 Décembre 2018, 10:17am

Peu de gens incarnent la pop culture des années Bush aussi bien que Paris Hilton et Nicole Richie. En 2018, leur émission The Simple Life n'existe plus mais ces « filles de » et stars de la télé-réalité sont de nouveau dans l’air du temps, surfant sur une vague millenial nostalgique des années 2000. Quel est leur rôle ?

Aujourd’hui, elles sont surtout adulées pour leurs choix mode à l’origine de l’esthétique de toute une génération. Mais leur contribution à la culture dépasse largement l’exploit d’avoir rendu la mini-jupe Von Dutch socialement acceptable. En plus d’avoir inventé le type de célébrité qui a ouvert la voie au règne Kardashian, The Simple Life, l’émission de télé-réalité qui a lancé les carrières de Paris et Nicole est également, rétrospectivement, un commentaire brillant sur l’Amérique blanche – ce qui n'était probablement pas l'intention de départ du créateur de l'émission.

Bien que l’émission ait été initialement diffusée 13 ans avant l’élection de Trump, The Simple Life donne à voir le profond fossé culturel et social qui fracture l’Amérique. L’émission possède cette capacité unique à fasciner ses spectateurs de part et d’autre dudit fossé – le peuple rural et/ou conservateur reste bouche bée devant le nihilisme des riches, tandis que les classes aisées et/ou urbaines hallucinent du traditionalisme pastoral de toute une autre Amérique. Ce que les spectateurs de l’époque n’avaient probablement pas anticipé, c’est que ces fractures, exploitées avec enthousiasme par les producteurs à des fins de divertissement, évolueraient en quelque chose de bien plus sinistre. En ce moment, le monde entier contemple l’Amérique de Trump avec perplexité. Comment en sommes-nous arrivés là ? Paris et Nicole sont peut-être les plus à même de nous fournir une réponse.

L’intrigue de la saison 1 de The Simple Life est d'une simplicité trompeuse : deux héritières hollywoodiennes, l’une née dans une famille milliardaire et l’autre adoptée par le chanteur Lionel Richie se font couper les vivres, avant qu'on ne les envoie vivre et travailler à Althus, dans l’Arkansas, pendant un mois. L’humble population de la ville – 839 âmes – est blanche à 98% et possède un revenu par habitant de 17 376 dollars selon le recensement de 2000. Avec un tel profil géographique et économique, le village d’Althus constituerait l’œil du cyclone populiste qui s’abat sur les États-Unis aujourd’hui. C’est donc au cœur de la future Amérique de Trump que Paris et Nicole s’aventurent. Quand les deux jeunes filles arrivent dans la ferme familiale des Leding avec leur Motorola à clapets, leurs extensions capillaires et leurs chihuahas dans le sac à main, le chaos s’en suit immédiatement. En les montrant tenter d’exercer – et spectaculairement échouer – un certain nombre de jobs de la classe ouvrière (employées d’une ferme laitière ou caissières dans un fast-food), l’émission révèle le gap qu'il existe entre les status socioéconomiques et les positions idéologiques des deux héritières et de leurs hôtes.

The Simple Life s’attaque avec délectation à l’un des sujets les plus tabous de la société américaine : ses écarts de revenus absolument criminels – une injustice souvent expliquée par des fables de mobilité sociale et des mythes de méritocratie, qui forment une exception et absolument pas une règle. En vérité, le personnage principal de l’émission est notre Schadenfreude - ou la joie que l’on éprouve instinctivement en regardant les gens souffrir. Le second rôle ? Probablement la rancœur qui mijote doucement entre les classes sociales présentées à l'écran. Paris et Nicole appartiennent au 0,1% de la société américaine qui détient autant de richesse que les 90% les moins riches. Mais le but de l'émission n'est pas de les faire apparaitre comme les dominantes de ce monde : elles sont continuellement ridiculisées, incapables de s'adapter au style de vie ouvrier. Même les scènes le plus innocentes s’avèrent être des réflexions poétiques sur l’ère du capitalisme débridé. Dans l'une d'entre elles, on aperçoit leurs bagages Louis Vuitton transportés à l’arrière d’un pick-up bleu rouillé – la richesse des plus nantis dépend du dur labeur des masses. Cependant, les habitants d’Althus ne sont pas les héros de cette fable. Leur sévérité, liée à leur condition d’habitant de petite ville, leur vaut également toutes sortes de railleries.

Les mésaventures de Paris et Nicole dans les nombreux jobs auxquels elles s'essayent (et dont elles se font quasi systématiquement virer) ne révèlent pas seulement leur incapacité au travail. Elles mettent en lumière la rancune qu'éprouve l'Amérique rurale envers son élite (inapte). Vous n'êtes probablement pas passés à côté de ce terme qui a surgi dans le débat américain avec la même force q'un joker fatal : « ignorance ». Mais si le qualificatif est généralement employé pour désigner les classes pauvres, The Simple Life a su montrer une autre face de la réalité. À l'écran, en dépit de tous leurs privilèges, ce sont bien Paris et Nicole qui étalent toute leur ignorance. On se souviendra de la fois où Paris interrompt le patron d'un fast food qui vient de l'embaucher pour lui demander ce qu'est une déclaration d'impôts. Ou encore la fois où doit expliquer à une Nicole totalement perdue ce qu’est une laverie (« un endroit où les gens qui n’ont pas assez d’argent pour se payer une machine à laver vont laver leurs vêtements »).

Paris et Nicole étaient encouragées par les producteurs de l'émission à créer des problèmes au travail dans le but de faire rire le spectateur. Mais voilà, l'inaptitude des deux héritières impliquait forcément une baisse conséquente de la productivité aux dépens de leurs employeurs temporaires. Du sabotage pur et simple. Paris et Nicole renversent des litres entiers de lait par fainéantise, avant de combler des bouteilles à moitié remplies avec de l’eau. Elles maquillent un ours empaillé qu’elles sont censées livrer et font des doigts d’honneur aux clients du drive-in de Sonic au lieu de les attirer dans le restaurant. Leur manque de respect flagrant et leurs pitreries révèlent un dédain total envers la classe ouvrière américaine, et il s’agit clairement de la raison d’être de l’émission. Leur indifférence à l'égard de leurs compagnons ouvriers met en lumière une mentalité urbaine et élitiste qui creuse la fracture sociale américaine. AU coeur de la condescendance de Paris et Nicole, il y a une idée : celle que les règles de la vie ne s'appliquent pas à elles. Par conséquent, les règles qui régissent 99% de la population américaine ne concernent en rien les 1% les plus riches. Les villageois veulent éduquer Nicole et Paris au travail, mais celles-ci ne veulent pas apprendre. Le public rit de Paris et de Nicole, mais Paris et Nicole rient des gens d’Althus.

The Simple Life aborde un sujet bien plus complexe que la simple différence entre riches et pauvres : l'émission oppose des systèmes de valeurs radicalement opposés et qui dépendent du territoire, de l'accès à l'éducation, des croyances religieuses de chacun. Dans l’émission, Paris et Nicole sont les prototypes issus d'un mode de vie métropolitain qui suscite l’anxiété rurale. Perçues comme vaniteuses, matérialistes, obscènes, fêtardes et destructrices, elles ne croient en rien et ne se soucient de personne. Leur folie des grandeurs contraste avec les valeurs familiales « saines » et « modestes » des bonnes gens d’Althus, qui incarnent les vestiges des valeurs conservatrices chrétiennes blanches.

Les tenues fort légères de Paris et de Nicole mettent également la question des valeurs au premier plan. Elles posent aussi la question de la place que l'on accorde au corps de la femme dans l'espace public. Leur accoutrement réduit au minimum est la manifestation physique de l’un des thèmes majeurs de l’émission, à savoir la sexualité explicite des deux jeunes femmes. Leur « obsession pour les garçons » est amplifiée et utilisée pour provoquer la détresse de leurs hôtes. La dimension humoristique vient du comportement lascif de Paris et Nicole, qui offense sincèrement les femmes qui les entourent. Elles proposent une partie à trois à leur frère d’accueil, encouragent les pratiques homosexuelles à la foire du village, et arrivent même à se trouver des petits amis à la station-service, ce qui cimente leurs réputations de traînées du village. Paris et Nicole sont comparées à des prostituées et réprimandées par de nombreuses femmes d’Althus, qui prétendent que leur comportement constitue un « manque de respect à l'égard du village ». Il vous paraît probablement impensable, en 2018, de voir des femmes voter pour un parti qui encourage le harcèlement sexuel et fait passer des lois contre les droits des femmes, mais en réalité, il suffit de voir la façon dont la sexualité des femmes est diabolisée dans The Simple Life pour comprendre que l’émancipation sexuelle n’est en aucun cas une cause nationale aux États-Unis.

La question complexe du féminisme se pose d’autant plus lorsque l’on voit des femmes aux valeurs conservatrices, traditionnelles et religieuses (et/ou sexistes), qui cherchent à préserver l’ordre conventionnel (et/ou oppressif) des rôles liés au genre. The Simple Life nous rappelle que l’absence de politisation des femmes tire son origine de différentes croyances (philosophiques ou spirituelles) profondément enracinées sur le rôle de la femme. Le show nous prouve à quel point la guerre culturelle dépasse la guerre des genres. Quand des femmes votent pour un parti qui les méprise, on doit se demander ce qu'elles souhaitent tirer de l'éventuelle victoire du parti. Il s'agit en fait de protéger une position de privilège blanc. En préservant des structures sociales traditionnelles et conservatrices, ces femmes ont en tête de préserver leur privilège blanc quitte à renoncer à l'évolution de leur place dans la société en tant que femmes. Admettre leur propre oppression nécessiterait d’admettre l’oppression des minorités.

La bataille qui oppose l’Amérique urbaine et l’Amérique « profonde » ne se joue pas uniquement sur le terrain des valeurs. C’est surtout la question de « qui » définit ces valeurs qui s’impose à la population rurale, écrasée par une inégalité culturelle et l’impression, justement, que « seule une toute petite élite dans le pays définit les goûts et les valeurs acceptables », selon Alissa Quart du Guardian. Un exemple frappant de cela : quand Paris et Nicole rejoignent un groupe de patchwork et s’ennuient à mourir en observant leur approche classique de la discipline. Nicole demande à ses camarades tricoteuses : « Vous n’en avez jamais marre de faire des carrés ? » avant de les encourager avec enthousiasme à « faire plus avant-gardiste, comme avec des brûlures de cigarettes ou de la peinture, presque comme des graffitis ! ». Les voyant sidérées par sa demande, elle leur répond en gloussant : « Je sais que vous êtes traditionnelles, les filles, mais rendez ça fun, rendez ça excitant ! ». Nicole est sincère quand elle les pousse à détruire partiellement leur travail manuel, et cela en dit long sur la façon dont les privilèges, l’éducation et les goûts sont entremêlés. Il n’est pas ici question de dire que Paris et Nicole ont bon goût ; mais plutôt que leur vulgarité est le produit (ou le rejet) d’une éducation esthétique. Dans de nombreux passages où elle commente son passage à la ferme, Nicole porte un t-shirt marqué : « Dude, where’s my couture ? » (traduisez : « mec, où sont mes fringues de marque ? ») avec d’immenses lunettes de soleil reposant sur ses cheveux aux mèches teintes. La juxtaposition entre le message de son t-shirt et la réalité de l’Arkansas résume à merveille l’hyperbole au cœur de cette émission, et la raison de son succès.

De ce rejet de la culture rurale est né un ressentiment profond, qui nourrit le populisme anti-intellectuel actuel. Pourquoi, en 2016, de pauvres blancs votent-ils pour élire un milliardaire issu de l’élite et qui réduit les taxes des riches ? Il devrait être leur « ennemi » tout désigné dans la bataille dont nous parlions au-dessus. Mais Trump a prêté allégeance à l’idéologie des ruraux dans cette guerre culturelle américaine. Son ton bourru et son mépris pour le politiquement correct touchent au cœur ceux qui craignent de voir leur culture reléguée, et redoutent l’affaiblissement de l’oppression systémique des femmes et des minorités. Ce sont ces protecteurs des privilèges (toutes classes socio-économiques confondues) qui nous ont précipités dans une ère où l’égoïsme grossier passe pour de la grandeur.

The Simple Life s’avère être très parlant sur la façon dont on alimente les luttes de classes et culturelles en bourrant les crânes. Un principe qui n’aura en rien reculé depuis l’avènement des réseaux sociaux. Le statut et les privilèges créent des opportunités, des styles de vie, et construisent un entourage : on s’entoure de ceux qui pensent comme nous. The Simple Life révèle les conséquences les plus drastiques de ce mécanisme. Les princesses d’Hollywood rencontrent leurs antithèses, mais les héritières comme leurs hôtes sont les produits d’environnements restreints et restrictifs (les premières par choix, les seconds probablement pas). La communauté rurale qu’elles rencontrent est le fruit d’opinions, de modes de vie, de races et d’origines peu divers. Pareil pour le monde de Paris et Nicole. Le bourrage de crâne survient quand tous ceux qui vous entourent pensent d’une seule et même manière, et que ce cadre de pensée s’impose à vous comme une réalité indiscutable. Aucune méthodologie alternative, aucune idéologie n’est alors présentée comme une option.

Pourquoi The Simple Life nous a tant fait rire ? Pourquoi le fait de voir deux mondes complètement étanches se rencontrer a-t-il plu à autant de spectateurs ? Pourquoi personne n'a su y lire une prédilection ? L'émission s'amuse de la gravité du fossé qui sépare les pauvres et les riches aux États-Unis. Elle met également en exergue l'ignorance de ces deux Amériques, et les hiatus irréparables qui existent entre leurs systèmes de valeurs respectifs. Dans un monde parfait, la rencontre entre ces deux mondes aurait pu être source d'empathie. Quand les filles pleurent au moment de quitter la ferme, on suppose vaguement que quelque chose de positif a pu avoir lieu. Mais ici, la télé s'empare d'une réalité sociale dont il n'est plus question de rire aujourd'hui. Peut-être aurait-elle dû susciter davantage de crainte et de méfiance pour l'avenir. Aux États-Unis, les attitudes racistes, xénophobes, homophobes et transphobes sont presque considérées comme normales. D'un autre côté, la stigmatisation quasi systématique des classes pauvres est dévastatrice pour l'ensemble de la société. L’absence de voix dissonantes dans ce matraquage permanent a permis à l’extrémisme de s’épanouir et a agrandi des fractures déjà profondes. Vous ne comprenez pas comment la pensée réactionnaire s’est tant banalisée et comment la haine du pauvre a pu devenir un argument de soutien politique aux États-Unis ? Regardez donc The Simple Life ; vous verrez à quel point il est facile de diaboliser les gens que vous ne connaissez pas et d’éprouver de l’empathie pour ceux qui vous ressemblent.

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