à 16 ans, nancy wangue photographie sa banlieue avec tendresse

À Vitry sur Seine, la jeune photographe ne se balade jamais sans son appareil. Elle livre une histoire réaliste et toute en pudeur de son quartier et de ses habitants.

par Emeline Ametis
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23 Mars 2018, 3:51pm

Nancy partage son temps entre le lycée, où elle étudie en première L, ses devoirs, ses amies et son appareil photo, dont elle ne sépare quasiment jamais. « Mes modèles favoris sont ceux avec qui j’ai une véritable relation : mes amis, les membres de ma famille. Toutes ces personnes avec qui j’ai partagé des moments heureux, avec qui j’ai beaucoup ri » raconte Nancy avec candeur. La jeune photographe, qui a appris la photographie grâce à des tutoriels sur Youtube, documente sa vie à Vitry-sur-Seine avec justesse et tendresse. Début 2017, une interview publiée sur atoubaa la révèle à son public. Depuis, deux expositions, pendant les festivals Nyansapo et NMT, sont venues bouleverser ses rituels adolescents. i-D l’a rencontrée.

Pourquoi ressens-tu le besoin de documenter ta vie et ton intimité ?
J’aime bien l’idée de me souvenir, repenser à ce que j’ai vécu avant. J’y pense d’avance avec nostalgie : je sais que quand je serai plus vieille, j’adorerai tomber sur ces photos. C’est sans doute aussi lié à ma personnalité, parce que j’aime apprendre à connaître les autres au-delà de leur surface : savoir ce qu’ils aiment, ce qu’ils pensent profondément. D’ailleurs, j’adorerais m’inviter chez les gens, mais c’est un pas difficile à franchir pour mes modèles. Je pense que c’est sans doute une question d’âge — on n’ose pas forcément inviter une photographe dans l’appartement de ses parents, en plus d’une question de pudeur. Mais c’est vraiment quelque chose que j’adorerais faire parce qu’une personne chez elle peut se révéler plus authentique qu’à l’extérieur, et ça me touche d’autant plus.

Qui sont tes modèles préférés ?
En général, ceux qui aiment bien se faire prendre en photo sont les meilleurs modèles. Même si je préfère que mes sujets ne posent pas, qu’ils fassent comme si je n’étais pas là et qu’ils soient en mouvement.

Comment parviens-tu à les mettre à l'aise et à faire oublier ton objectif ?
Je leur parle, je ris avec eux et surtout, je les comprends. Je me mets à leur place et je sais que je ne serais pas particulièrement à l’aise si quelqu’un pointait l’objectif d’un appareil photo sur moi. Alors je leur explique le projet. Et en général, ça se passe mieux.

Tu as photographiés beaucoup de fêtes. Il y a une certaine musicalité qui se dégage de ces photos. Quelles musiques doit-on imaginer en fond ?
Niska, Aya Nakamura ou la chanson Juju on That Beat, de Zay Hilfigerrr et Zayion McCall. Des chansons très populaires et actuelles. C’est vrai que la musique est un élément qui accompagne beaucoup mon travail : que ce soit pendant la retouche ou même parfois pendant ma prise de photos. J'écoute toujours de la musique, c'est essentiel.

Tu te concentres sur des moments heureux. Quel impact veux-tu que tes photos aient sur le spectateur ?
Je veux qu’elles fassent sourire, qu’elles rendent nostalgiques. Je ne pense pas forcément à leur impact sur le moment, mais si elles font sourire c’est le principal.

Raconte-moi tes débuts en photographie.
Je suis allée au Salon de la photo pour la première fois à 12 ans. J'avais demandé à mon père de m’y amener. L’année suivante, en sortant du Salon, il m'a fait la promesse que la prochaine fois qu’on y viendrait, j'aurais mon propre appareil photo. Et un an plus tard, il a tenu parole : j’ai fait nettoyer le boîtier de mon tout nouvel appareil pendant l’évènement. Depuis, j’étudie la photographie sur Internet, grâce à toutes les sources qui me tombent sous la main. À 13 ans, j’y passais déjà toutes mes journées : j’étais toujours en train de regarder comment reproduire différentes techniques — comment contrôler le contre-jour, par exemple, ou comment travailler en studio, même si je n'en ai pas encore eu l'occasion.

Qui sont les photographes qui t'ont inspirée ?
Au début quand je n'avais pas d'appareil je regardais principalement ce qui était présenté dans les revues françaises, c'est à dire des séries de photographes européens. J'ai découvert des photographes américains en m’inscrivant sur Instagram. Ils ont cette approche journalistique qui me plaît. C’est d’ailleurs en tombant sur le travail d’Andre Wagner que le noir et blanc de la photographie documentaire m’a plu. Et depuis, je me concentre sur ça. En ce moment, je m’intéresse beaucoup au travail de Joseph Rodriguez et Dawoud Bey.

Quelle importance donnes-tu à la photographie documentaire ?
Ces photos ne sont pas simplement belles, elles racontent des histoires qui parviennent à nous toucher. Et c’est cette intimité qui m’intéresse. D’ailleurs, les photos documentaires me marquent plus facilement que la photographie de mode. Je peux me souvenir d’une photo qui m’a touchée des mois après l’avoir vue.

On voit de plus en plus de barres d'immeubles dans les magazines de mode. Tes photos les présentent sous un prisme plus réaliste. Dénonces-tu une forme d'appropriation culturelle ?
Ces représentations donnent l’impression que l’on te vole sans te valoriser. Ces personnes viennent, portent les vêtements qui ne sont en rien destinés aux habitants de ces quartiers, prennent quelques photos puis repartent.

« Pour nous, par nous » donc ?
C’est par nous… Et c’est pour nous. Donc oui, c’est exactement ça. Même si tout le monde a le droit de regarder, bien sûr…

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