Manuel Obadia-Wills 

un collectif de skate queer (re)politise l’asphalte

Avec son collectif Unity Skateboarding, le jeune skater et artiste américain Jeffrey Chung ouvre le monde du skate aux queers et aux personnes qui ne se conforment pas aux normes de genre. i-D l'a rencontré à l'occasion de la Paris Ass Book Fair.

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avr. 3 2018, 9:12am

Manuel Obadia-Wills 

« J’aime énormément le skateboard et ce depuis que je suis petit, raconte Jeffrey Chung, jeune artiste pluridisciplinaire originaire d’Oakland aux Etats-Unis et qui se définit comme queer , c’est une discipline qui m’a toujours passionné et j’ai rencontré dans le milieu du skate beaucoup de mes amis. Mais à l’adolescence, quand j’ai commencé à prendre conscience de ma différence de genre, que j’étais homosexuel quoi, l’homophobie latente qui y règne m’a violenté. Entendre constamment des « faggots », « that’s so gay » et autres insultes était gênant, pénible même, difficile d’être soi-même et de faire son coming-out dans de telles conditions. » On pensait, naïvement bercé par les images léchées et homo-érotiques des films de Larry Clark, la communauté skate, issue de la contre-culture des années 70, comme un bastion de tolérance et de non-conformisme, comme le mélange réussi entre l’individualisme et le sens de la communauté assorti d’une défiance innée à tout forme d’autoritarisme. On se trompait. « Il y a beaucoup de choses positives dans le skateboard, tempère Jeffrey, c’est un sport accessible, pas cher, qui rassemble et mélange les gens et qui par le passé je pense a beaucoup aidé à casser les frontières raciales et sociales, mais au fil des années le skateboard s’est transformé en quelque chose de très normatif et masculin, plein de mecs cis hétéros qui ont souvent des propos ou des attitudes clairement homophobes et misogynes. C’est tout un état d’esprit renforcé à mon avis par les médias spécialisés sur le sujet. Je pense que le moment est venu de secouer ce mouvement qui ne se remet plus trop en question, de l’ouvrir à d’autres profils et de le rendre plus inclusif. »

Jeffrey Cheung, 28 ans au compteur et originaire d’Oakland, une ville de la côté ouest des Etats-Unis situés dans la baie de San Francisco, est un artiste qui très jeune, inspirée par sa grand-mère chinoise et peintre-coloriste, s’est passionnée pour le dessin, grands ou petits formats, sur les murs ou sur la toile (et désormais sur des planches de skate), avec une prédilection pour les corps nus, de toutes corpulences, couleurs de peau ou sexualités, saisis enlacés ou dans des positions gentiment sexuelles qu’il déploie sur d’immenses toiles de bâches ou des papiers publications DIY assortis de slogans naïfs et caressants façon « Together as one ». Une activité pour laquelle il a créé il y a cinq ans, avec son copain Gabriel, sa propre maison d’édition - Unity Publishing - dont le succès lui permet désormais de faire connaître, outre le sien, le travail de jeunes artistes gravitant autour de la scène LGBT. Une petite entreprise qui s’est soudainement élargie en janvier 2017, après que Jeffrey, sortant d’une dépression suite au décès d’un de ses amis, s'est mis en tête de faire quelque chose de positif et d’extrêmement concret pour sa communauté. Ce sera la version skateboarding de Unity, une association dont le but explique Jeffrey est « d’ouvrir le skate à des gens qui n’y étaient pas bienvenus ou qui avaient peur d’en faire de peur de leur différences. »

En une petite année d’existence, Unity Skateboarding qui organise une virée skate tous les mois réunit plus d’une cinquantaine de personnes où tous les genres sont bienvenus, queers, non-binaires, trans et même certains straights qui y trouvent une décontraction qui manque désormais au milieu. Tout un tas de personnes qui fatiguées des réflexions homophobes s’étaient mis à skater seules quand elles n’avait pas carrément mis leur activité préférée sur pause, comme Jeffrey qui a laissé tomber le skate de nombreuses années avant de s’y remettre avec Unity Skateboarding ou cette jeune fille transgenre, de 20 ans, Mae Ross qui dans le New York Times déclarait : « Faire du skate était devenu trop compliqué pour moi, déjà parce que je devais tenir compte de mon corps de femme qui se développait et ensuite parce que les gens avec qui je faisais du skate avant ma transition se détournaient peu à peu de moi et ne comprenaient pas ma démarche. »

Manuel Obadia-Wills

En un an le succès d’Unity skateboarding dont le compte Instagram affiche plus de 16000 abonnés n’est plus à prouver, l’initiative a déclenché la naissance à Los Angeles et New York de collectifs de skate queer, Jeffrey et son compagnon se retrouvent invités un peu partout, une résidence de plusieurs semaines à Berlin d’un côté, une invitation à la Paris Ass Book Fair (foire d’art et de fanzines) au Palais de Tokyo il y a quelques semaines et une virée prochaine à New York pour prêcher la bonne parole de l’inclusivité montée sur roulettes. Une initiative qui semble tomber à pic au moment même où le milieu médiatisé du skateboard commence tout doucement à se remettre en question et aborder des problématiques contemporaines. Récemment Brian Anderson, superstar du genre a fait son coming-out dans une vidéo pour Vice suivi quelques mois plus tard par Lacey Baker, autre figure de la discipline, annonçant qu’elle était lesbienne. « J’ai été surpris du support et des réactions positives qui ont suivi le coming out de Brian Anderson et Lacey Baker, constate Jeffrey, j’ai l’impression que ça commence enfin à bouger tout doucement. Je désespérais de réaliser que le skate qui à la base s’élève du mainstream soit devenu aussi hétéro normatif. Mais les choses changent, et mon but est que des Unity Skateboarding ouvrent dans toutes les villes du monde. C’est crucial pour la jeunesse LGBT et queer, c’est important de réclamer sa place dans la ville, d’être visible et de ne pas avoir à se cacher. » Une manière en beauté de se réapproprier l’espace public et de remettre au goût du jour le slogan « We here we’re queer, get used to it », inventé par l’association Queer Nation dans les années 90 et qui revêt aujourd’hui, en équilibre sur l’asphalte, tout son sens !

Manuel Obadia-Wills
Manuel Obadia-Wills

Unity Press
https://www.unityzines.com/