mode et culture rasta : inspiration ou réappropriation ?

Retour sur l'histoire de la religion rastafari et son influence dans la mode, de la collection "rasta" de Dior au début des années 2000 à aujourd'hui, sans oublier la période reggae de Gwen Stefani.

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mai 10 2017, 9:20am

Tommy Hilfiger spring/summer 16. Photography Mitchell Sams.

Adolescente, je ne jurais que par Gap Kids - malgré mon âge relativement avancé. Les murs de ma chambre étaient couverts de photos de magazine la transformant irrémédiablement en un sanctuaire de mode. Sur l'un de ces nombreux posters s'affichait fièrement une amazone au corps huilé vêtue d'un bikini aux rayures rouges, jaunes et vertes (et d'un bob en fourrure accessoirement). Elle avait l'air ridicule, je m'en rendais compte malgré mon jeune âge, mais elle était incroyablement glamour. Aujourd'hui je sais que ce mannequin n'était autre que Gisele Bündchen, qui posait pour la campagne Dior de 2004 dont la collection puisait son inspiration dans la mode rastafari.

Plus récemment, en parcourant la collection de John Galliano pour Dior au début des années 2000 (dont je ne saurais dire si elle est géniale ou tout bonnementgênante), je suis retombée sur cette image, ainsi que sur l'ensemble des accessoires « rastas » imaginés à l'époque le créateur à la tête de Dior. On y trouve des chaussures à talon, des sacoches et enfin, de manière assez improbable, des bottes matelassées hivernales toutes imprimées de rayures rouges, jaunes et vertes. La collection comporte même un snowboard tricolore aujourd'huien vente sur eBay (ça rappellerait presqueRasta Rockett, non?). En faisant scroller toutes ces photos devant mes yeux je prenais progressivementconscience de l'immense fossé qu'il existe entre la mode en 2004 et celle d'aujourd'hui.

Sur le petit écran, l'année 2004 a marquéla fin de la sérieSex and the Cityet donc de l'éducation de mode de toute une génération, assurée jusque-là par l'unique Carrie Bradshaw - grande fan de Dior. Cette même année, Marissa CooperdeNewport Beach s'affichait avec l'un des sacs à main tricolorede la collection John Galliano pour Dior. Mais voir ces couleurs, symboles d'une religion intrinsèquement opposée aux excès du capitalisme, fièrement exhibées par une étudiante aisée de Californie semble aussi déroutant que d'entendre du reggae résonnerà Babylon.

La mode n'a eu de cesse de vouloir déraciner des cultures pour les replanter sur les podiums et de nombreuses fois les créateurs ont essayé de s'approprierles couleurs rasta, les connotations reggae, la Jamaïque et les « bonnes vibes » pour répondre aux fantasmes caribéens des consommateurs. L'an dernier, Tommy Hilfiger a fait défiler ses mannequins avec des bonnets de laine aux rayures rouges, jaunes, noir et vertes. Gwen Stefani (qui portait un béret rasta dans le titre aux inspirationsreggae de No Doubt,Underneath It All, en 2002) s'est, elle aussi, inspirée des couleurs rasta pour la collection L.A.M.B. au printemps 2006. Enfin, Christian Louboutina créé une paire de sandales à talons hauts - que l'on a retrouvée à plusieurs reprises aux pieds de Rihanna - avec des sangles rouges, vertes et jaunes.

Le rouge, le jaune, le noir et le vert sont les couleurs universelles des rastafaris, un mélange des couleurs du drapeau éthiopien et de celles du mouvement panafricain de Marcus Garvey. Dans les années qui ont suivi le sacre de l'Empereur Haile Selassie en 1930 - pour les rastafaris, Selassie est le messie, celui qui mènera le peuple africain vers la liberté - ces quatre couleurs sont devenues le symbole de cette nouvelle religion. Lorsque le mouvement a attiré l'attention du monde dans les années 1970, en grande partie grâce à l'avènement des artistes reggae Bob Marley et Peter Tosh, les couleurs (qui symbolisent le sang des martyrs, la beauté naturelle de la Jamaïque et la richesse de l'Éthiopie) ont acquis un nouveau sens, plus moderne : l'amour, la conscience et la consommation décomplexée de marijuana (qui est sacrée pour les rastafaris).

En 2017, alors que nombres des principes rastafaris - alimentation saine, conscience morale et légalisation de la weed - attirent l'attention de nos générations et politiques, il est compréhensible de voir que le mouvement séduit de nouveaux publics. La différence est qu'aujourd'hui (après les aveux publics de John Galliano en 2011) nous devenons, logiquement, êtreplus conscient de la raison pour laquelle nous portons ces vêtements et nousassurer de rendre hommage à cette culture sans la piller. 

Credits


Texte Alice Newell-Hanson
Photographie Mitchell Sams