à berlin, les jeunes imaginent de (vraies) solutions pour gérer la crise des réfugiés

D'un AirBnb pour les réfugiés à des programmes éducatifs en passant par des systèmes d'emploi, les start ups et les créatifs de la ville sont en train d'inventer un nouvel avenir.

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07 Décembre 2015, 7:00pm

Tout en haut, au dernier étage d'un bâtiment sur Potsdamer Strasse, passée la porte de l'ambassade de Somalie, vous trouverez les locaux de Migration Hub. Une pièce de la taille d'une noix, avec des milliers de pages griffonnées collées aux murs. Ce n'est pas le bureau le plus minimaliste ni le plus chic auquel on s'attendrait pour une start-up montante berlinoise mais Migration Hub a autre chose à montrer que son apparent bordel organisé : c'est l'une des premières communautés créatives allemandes à se pencher sur la problématique des immigrés du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. Depuis sa création, Migration Hub oeuvre à l'insertion des demandeurs d'asile dans la ville. Bref, les jeunes entrepreneurs ont eu accès à ces locaux pour travailler et ils ont désormais du pain sur la planche. 

"Nous avons énormément de nouveaux arrivants, explique la co-fondatrice de Migration Hub, Katharina Dermühls. Nous avons remarqué que les structures préexistantes n'étaient pas adaptées. Nous voulions créer un espace communautaire où les gens puissent joindre leurs forces et dialoguer."

Fondé en mi-Septembre, Migration Hub se donne pour mission de réunir les locaux et les nouveaux arrivants afin qu'ils puissent anticiper le flux des migrants et surtout trouver des solutions afin qu'ils soient bien accueillis. Le centre organise des conférences, des événements et souhaite créer de nouvelles plateformes de dialogues : exclusivement géré par des bénévoles et volontaires, Migration Hub est à l'initiative d'un projet d'éducation : Kiron University, une université gratuite, en ligne et ouverte à tous les réfugiés.

L'Allemagne est sur le point d'accueillir 1,5 millions de demandeurs d'asile cette année et à Berlin, de nombreux efforts ont été fournis pour anticiper leur arrivée, notamment par le biais des start-up. Cette hausse d'initiatives a conduit l'Allemagne à créer un AirBnb pour réfugiés qui propose à des propriétaires de prêter une chambre de leur appartement aux plus en demande. Bref, la ville de Berlin met tout en ordre pour répondre à la problématique de la crise de l'immigration que subit l'Europe. Et, comme le défend Katharina, aider les autres ne veut pas nécessairement dire servir la soupe populaire - autrement dit, tout le monde peut faire un petit effort et mettre sa main à la pate sans trop de sacrifice.

En passant ne serait-ce que quelques jours dans la ville, il est impossible de ne pas voir ce que ces élans de solidarité apportent à Berlin. Et à titre d'exemple, j'ai rencontré ceux qui oeuvrent à cette nouvelle définition du vivre-ensemble.

Migration Hub a beau être la dernière proposition en date, la personne à qui je voulais m'adresser en première instance était Annamaria Olsen, la fondatrice du centre Give Something Back to Berlin, un pionnier en matière d'intégration et de brassage culturel: le principe était de créer une plateforme participative pour amener les réfugiés les plus démunis comme les migrants les plus privilégiés à s'aider mutuellement par le biais d'un site web qui proposait également des événements : on peut citer leur cours de cuisine pour réfugiés tous les dimanches.

J'ai donc demandé à Annamaria - originaire de Suède - comment cette idée lui est venue. "Quand on parle de migration, il faut dire que la scène artistique et créative allemande est déjà très cosmopolite. Elle a du sang étranger dans ses veines et nous voulions seulement souligner ce brassage des cultures. C'est un privilège de pouvoir oeuvrer au changement. "

Cette attitude est à ses yeux le moyen de renouer avec l'histoire de Berlin, qu'elle soit politique ou créative. "Ce qui est unique à Berlin c'est que ses habitants ont conscience de son passé, explique-t-elle. La résistance est inscrite dans les veines de notre ville."

Mais bien que les propositions d'aide aux réfugiés fusent ces derniers temps, la plupart relèvent plus de l'ordre de l'utopie que du domaine du réalisable. Certains sont restés à l'état d'ébauche, faute de participants. Annamaria souligne d 'ailleurs que depuis septembre - souvenez-vous de cette photographie d'un enfant syrien mort sur une plage turque qui a fait le tour du monde en quelques minutes - les nouvelles applications et autres initiatives affluent et un regain de conscience a soulevé les collectivités. Et bien que l'énergie soit au rendez-vous, Annamaria regrette que beaucoup d'idées aient été laissées à l'abandon.

"Il y a eu beaucoup de projets menés par des gens qui n'ont jamais discuté ou rencontré un réfugié de leur vie. Les idées étaient peut-être là, mais aucun réfugié n'en a eu vent. Leur engagement était plus théorique que physique. Bien entendu, c'est super positif de voir autant de gens se consacrer à de telles causes. Mais il faut savoir comment s'y prendre. Parfois, le porte à porte ou le fait de descendre dans les rues est plus judicieux que le lancement d'une application."

C'est un des problèmes auquel Migration Hub tente de faire face. Pendant mon séjour à Berlin, Dermühls a montré les mêmes réticences envers certains projets et veut à tout prix éviter ce même schéma. "Nous voulons inviter les réfugiés à participer à l'initiative, explique-t-elle. Je trouve problématique de ne penser qu'à faire les choses dans un seul sens, sans qu'ils soient là. Je ne veux pas d'un lieu où seuls les hackers et les locaux ont accès."

Un des projets se distingue par sa singularité (et son succès) : il s'agit de CUCULA, à Berlin, le centre de design et de l'artisanat pour les réfugiés. Fondé en 2013, CUCULA se considère comme "une porte d'entrée" pour ceux qui souhaitent se reconvertir dans le milieu. Les réfugiés travaillent dans le workshop et reçoivent des cours gratuitement. Le centre prend en charge le logement pour les apprentis ainsi qu'un support pour leurs futurs visas. Leurs financements proviennent exclusivement des objets qu'ils fabriquent, au design moderne et attractif. Tout récemment, Enzo Mari, le célèbre designer, a permis à CUCULA de confectionner et de vendre des objets selon ses maquettes à lui.

J'ai passé du temps avec Corinna Sy, une des designers de CUCULA, qui m'en a expliqué les tenants et les aboutissants : il s'agit d'abord d'aider un petit groupe d'individus et de leur permettre de s'établir professionnellement à Berlin. CUCULA se bat politiquement pour le droit de travail des réfugiés. "Certains ont des capacités incroyables, il faut absolument leur donner les moyens de s'épanouir professionnellement et artistiquement."

Il est rare de trouver ce genre d'attitudes envers les réfugiés dans nos entreprises, mais pour Corinna, Berlin est différente des autres villes. Le concept de CUCULA par exemple, est venu après que des designers ont invité les réfugiées à se joindre à eux pour réaliser des objets dans leurs ateliers.

"Berlin est très peu conventionnel, explique-t-elle. C'est une grande force et les berlinois sont plein d'entrain, de passion et d'idéalisme. Il y a encore l'espace pour expérimenter, élaborer des plans et des idées et les mettre en place. Ce n'est pas le cas dans d'autres villes. C'est souvent plus difficile de laisser libre court à ses idées et l'espace manque la plupart du temps."

Et Berlin, avec ses espaces peu onéreux et son esprit collaboratif utilise ces ressources en abondance. Comme Dermühls pour Migration Hub, qui accepte de quitter son emploi pour se consacrer dans ses récents projets humanistes, l'analyse : "Berlin est un endroit où tout peut se réaliser."

Le fait que l'immobilier reste peu onéreux à Berlin est l'une des raisons principales pour lesquelles la ville brille par sa créativité. Un propriétaire peut ainsi, au centre de Berlin, accueillir dans son rez-de-chaussée une start-up qui oeuvre au bien des réfugiés. L'espace est nécessaire pour entreprendre de nouvelles alternatives et répondre à des problématiques sociales. "Je pense que l'industrie créative peut être un rouage de notre façon de penser la crise et d'accueillir les réfugiés. Nous devons absolument créer de nouveaux concepts qui puissent régler les problèmes actuels auxquels nous devons faire face."

Berlin s'est surpassé en terme d'aide aux réfugiés. Mais si la ville peut accueillir autant de réfugiés, elle a aussi la possibilité de mettre à bien les alternatives qui leur seront bénéfiques. L'espace physique, l'esprit de solidarité et le sens de la responsabilité partagée hissent Berlin au rang des villes les plus à mêmes de répondre à ce que les politiques appellent "crise de l'immigration". 

Credits


Texte : Will Coldwell
Photographie : Miguel Discart