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ces photos du san francisco queer ont inspiré le film harvey milk

Les photographies de Daniel Nicoletta raniment la flamme de quatre décennies de luttes pour les droits des personnes LGBT.

par Daniel Reynolds
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31 Juillet 2017, 8:45am

Harvey Milk se tient devant sa boutique Castro Camera à San Francisco. Il sourit. Le vent soulève sa cravate, qui se rabat sur sa veste à chevrons.

Rendue célèbre par le film Harvey Milk réalisé par Gus Van Sant, cette image du politicien gay assassiné a pourtant failli manquer à l'histoire. Ami et protégé de Milk, le photographe Daniel Nicoletta a pris ce portrait en 1977, pendant la campagne d'élection des représentants de district de San Francisco. Mais Milk se débarrasse de la photo à cause de sa cravate emportée par le vent, lui préférant un cliché plus traditionnel comme photo de campagne officielle. 

Milk remporte l'élection. Mais en 1978, il est assassiné aux côtés du maire George Moscone par Dan White, l'ancien superviseur de la ville. Après le meurtre, Nicoletta et Scott Smith, le compagnon de Milk, retrouvent un négatif de la photographie.

« Dans le vent qui soulevait sa cravate, il y avait quelque chose qui le rattachait au temps qui passe, affirme Nicoletta. C'est la raison pour laquelle cette photo faisait partie de celles qui devaient être connues. »

Aujourd'hui, le public peut découvrir ce portrait sur un timbre : Milk est entré dans l'histoire en devenant en 2014 le premier politicien à être honoré par la poste américaine. Il est également présent dans le livre de Nicoletta, LGBT San Francisco. L'ouvrage balaie 40 ans de la lutte LGBT, de ses plus grandes manifestations jusqu'à son épicentre. 

Dans la préface, Gus Van Sant explique que le travail de Nicoletta a constitué une « ressource vitale dans l'élaboration du film », qu'il a utilisé comme référence visuelle pour façonner le scénario et son décor. Van Sant le définit comme « un trésor inestimable, pour sa valeur artistique mais aussi pour le souvenir qu'il garde des personnes à l'origine du mouvement. Ce travail relie ces moments plein d'énergie à une histoire plus vaste des personnes LGBT. Ce livre est donc une addition bienvenue à notre mémoire collective. »

Et quelle mémoire. Dans LGBT San Francisco, Nicoletta saisit les événements historiques qui ont gravité autour de l'élection de Milk, son combat, son assassinat, et les « émeutes de la Nuit White », une révolte contestant la clémence envers le tueur du militant politique. L'histoire LGBT se déploie ensuite comme une glorieuse Marche des Fiertés à travers le temps. On y découvre des activistes comme Cleve Jones, des icônes comme Lily Tomlin ou Divine, des drag queens, des joueurs véreux, des bars gays, des enfants des clubs, des amoureux du cuir de Folsom Street Fair, des fées radicales et des portraits de centaines de queers ayant emboité le pas à un mouvement bourgeonnant. 

« Il y a tellement de choses à représenter dans un mouvement qui recouvre plus de 40 ans de lutte, confie Nicoletta en évoquant les difficultés rencontrées lors de l'assemblage du livre avec son éditeur Tony Nourmand. Je crois que nous avons tous les deux réalisé après coup que cette tâche était aussi un devoir. »

Parmi tous ces clichés, la photographie préférée de Nicoletta trône en couverture et incarne parfaitement l'esprit de la libération queer. On y voit Harmodius et Hoti, deux gays flamboyants, posant fièrement lors de la parade Castro. L'un d'eux arbore un chapeau fleuri, des perles et un tee shirt qui déclare « faggots are fantastic ». 

Et puis il y a Nicoletta en personne. Le photographe de 63 ans figure parmi les pages d'ouverture, beau, jeune et témoin d'une autre époque. Il porte un t-shirt sur lequel est imprimé un appareil photo et une écharpe où on peut lire « Miss Kodak 1969 ».

C'est son amour pour la photographie qui a propulsé Nicoletta dans la sphère de Milk. Il fait sa connaissance à l'âge de 19 ans, alors qu'il débarque tout juste à San Francisco. Lorsqu'il entre dans la boutique Castro Camera pour acheter de la pellicule, il tombe sur deux sympathiques personnes derrière le comptoir : Milk et Smith. Le jeune Nicoletta est surpris par leur bienveillance. En y repensant, il réalise que les propriétaires de ce magasin avaient certainement d'autres intentions que celle d'être appréciés par leur client…

« Je me faisais draguer et je ne m'en rendais même pas compte ! », se rappelle Nicoletta, en riant de son innocente candeur. Peu importe, il finisse par former un trio d'amis. Un an après, Nicoletta est embauché pour travailler à la boutique, qui devient le QG de campagne de Milk, point de rassemblement idéal du mouvement bourgeonnant autour d'eux.

« Pour un gamin de cet âge là, obtenir un boulot en plein quartier du Castro et plus précisément dans la boutique Castro Camera, c'était un vrai tournant existentiel » résume Nicoletta. Et une place de choix sur la pellicule de l'histoire. Sa présence et son rôle de gardien de la mémoire photographique l'ont logiquement amené à devenir consultant pour le film Harvey Milk. Alors que son rôle a été interprété par l'acteur Louis Grabeel, il s'est vu confier celui de photographe de plateau, superposant à ses prises de vue l'ambiance originale du San Francisco LGBT.

Toutes les photographies du livre ne sont pas évidentes à regarder. Pour Nicoletta, les plus éprouvantes sont les chroniques des années SIDA. Celle où le militant Cleve Jones fixe le Quilt Memorial honorant les victimes de l'épidémie. Où les militants d'Act Up, se rebellant contre l'inaction du gouvernement, sont embarqués par des fourgons de police. Où un homme en blouson de cuir longe un couloir d'hôpital, en tenant un ours en peluche par l'oreille.

« Je ne devrais pas être ici aujourd'hui », pointe le photographe gay qui a perdu de nombreux amis à cause du SIDA, dont Smith, le compagnon de Milk, décédé en 1996. « J'ai donc une réponse complexe, immédiate et viscérale à n'importe quelle conversation sur le SIDA. » Voir des clips de Milk en amont de la première du film, n'a pas empêché Nicoletta de fondre en larme à la vue de portraits d'amis disparus. 

« Il y a avait quelque chose dans l'idée même du film qui réveillait douloureusement le deuil d'Harvey et Scott » dit-il. Pressentant que d'autres proches risquent d'être éprouvés par le film, il avise Jones de ses propres craintes. Pour leur répondre, Van Sant organise une projection privée en amont de la première officielle, salué par Nicoletta comme un « beau geste » qui comprend la tristesse des survivants.

à un moment où les acquis des LGBT semblent particulièrement précaires, Nicoletta espère que ses photographies inspireront une nouvelle génération de militants. Malgré sa promesse d'être un allié, l'élection de Donald Trump a été un grand revers pour la communauté LGBT : l'atteinte aux droits des étudiants trans, l'attaque sur la couverture santé et l'absence de stratégie d'état pour combattre le HIV sur le plan national et international, figurent au rang des mesures inquiétantes prise par le nouveau gouvernement.

« Les temps deviennent durs » affirme Nicoletta. Avec ce livre, il veut rappeler que « la capacité à créer du changement est réelle, peu importe à quels détracteurs il faut faire face. »

« Je pense à ces gens en première ligne qui font face à l'adversité, et j'espère que ce livre les regonflera à bloc. »

Credits


Texte Daniel Reynolds
Photographies reproduites avec l'aimable autorisation de Daniel Nicoletta