pourquoi la mode adore dapper dan, le roi de la contrefaçon ?

Dans le Harlem des années 1980, Dapper Dan mélangeait hip-hop et luxe dans sa boutique de la 125ème avenue. En 2017, il inspire encore les plus grands créateurs.

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août 9 2017, 8:40am

Des clins d'oeil, il y en a eu pas mal pendant le défilé de la collection Gucci Cruise 2018 au Pitti Palace. Dieux grecs, dynasties florentines, statues du Jardin Boboli... Mais une autre référence était bien présente, même si elle n'était pas explicitement nommée par Alessandro Michele : celle à Daniel Day, plus connu sous le nom de Dapper Dan, véritable paterfamilias de la mode la plus radicale d'Harlem. Pourtant, il ne fait pas l'ombre d'un doute que plus d'un look a été inspiré à Michele par cet entrepreneur, le premier à avoir mélangé hip hop et haute couture dans sa boutique de la 125ème rue ouverte en 1992.

En 2015, Dapper Dan révélait à Interview que le manteau bouffant Louis Vuitton qui réapparaissait sur un défilé était l'une de ses créations favorites, à égalité avec le « Alpo Coat » qu'il avait créé pour Alberto Martinez, célèbre baron de la drogue d'Harlem. D'autres poids lourds de la pop culture ont fréquenté la boutique de Dapper Dan, ouverte 24h/24. À commencer par des joueurs de la NBA et de célèbres rappeurs : Salt-N-Pepa, LL Cool J, Diddy ou Run-D.M.C. Si le créateur a compté du beau monde dans ses clients, ses détracteurs non plus ne sont pas en reste : Louis Vuitton, Fendi et bien sûr Gucci ont tous attaqué en justice et/ou puisé l'inspiration chez Dapper Dan à différentes périodes. La plus grosse difficulté rencontrée par sa boutique est certainement l'action en justice intentée par Fendi à la fin des années 1980, du temps où Michele était encore lycéen.

Ce n'est pas la première fois que la haute couture s'en prend au créateur de la contrefaçon. Celui qui a œuvré à la renaissance de Gucci supervise le retour de l'imitation depuis plusieurs saisons maintenant, créant ses propres vêtements à partir de fausses pièces vendues 20 dollars. À titre de comparaison, un véritable t-shirt Gucci vaut au moins 425 dollars, et la valeur d'un sweat avoisine les 1200 dollars. Quand Dapper Dan faisait du porte à porte pour vendre ses contrefaçons dans les années 1980, les marques de luxe vendues plus haut sur Madison Avenue étaient alors peu sensibles à l'esthétique street. Et les clients de Dan n'auraient certainement jamais touché du doigt le fameux logo s'il n'avait quitté le sobre sac Gucci pour se retrouver cousu sur une fourrure ou un survêtement tape à l'œil. Lorsque la demande grandit pour ces pièces extravagantes, Dapper Dan invente une nouvelle manière de s'approprier le tissu, grâce à une méthode fondée sur un écran de soie capable d'adhérer au cuir.

« Je l'ai africanisé, affirmait Dan auprès du New Yorker en 2013. J'ai fait oublier son apparence très Madison Avenue. » Ses premiers clients, parmi lesquels nombreux d'entre eux tirent leur argent du trafic de crack régnant sur Harlem au début des années 1980, sont assez contents de payer des prix « authentiques » pour de la « fausse » mode. « Il faut payer aussi cher que pour du vrai Gucci, répétait régulièrement Azie Faison, ancien trafiquant et complice d'Alpo. Donc pour nous, c'est du Gucci. » Le magazine relevait aussi que de nombreux clients associaient les faux logos de Dapper Dan à des mocassins Gucci tout droit sortis de l'authentique boutique. Certains clients, comme Mike Tyson, étaient tout simplement trop costauds pour entrer dans du Gucci original, taillé pour de minces silhouettes.

Dans l'un de ses posts Instagram les plus populaires montrant une imitation de costume Gucci, le revendeur newyorkais Brian Procell revient sur l'attrait pour la contrefaçon : « À la fin des années 1980, tout le monde en avait. Au début des années 90, on en portait encore. A la fin des années 1990, on l'abandonnait. Au début des années 2000, ça allait bien à quelques gens cool. A la fin des années 2000, ça a commencé à devenir précieux . Mais entre deux et cinq ans en arrière, tous les gens cool s'en foutaient. Et aujourd'hui elle est de retour, comme le crack. Immortel #bootlegguci », achevant son texte par un emoji feu, symbole étonnement pertinent pour Gucci et Dapper Dan en 2017. Sur eBay, où des contre-façons « Gucci » apparaissent en tout premier lorsqu'on tape le mot « imitation » dans la barre de recherche du site, un authentique Dapper Dan est en vente pour 599.99 dollars. Même Jay Z, qui a passé le début des années 2000 à rapper sa préférence pour le véritable G, a depuis reconnu l'incroyable influence de Dapper Dan sur le hip hop, l'histoire de Harlem et la haute-couture.

L'entrepreneur lui-même n'accorde pourtant aucune importance aux défilés de mode. « Quand tu es exclu d'une classe et qu'un voyage est organisé, généralement, tu ne suis pas ce qui se passe pendant ce voyage, affirmait-il à Vanity Fair en 2015. Donc je n'ai jamais vraiment suivi ce qui se passait là- bas. » À l'ère de Yeezy, Young Thug et A$AP Rocky, la relation entre hip hop et haute couture est désormais loin de se limiter à une rue à double sens, et il fait bon se rappeler que chaque côté mérite d'être considéré.

Credits


Texte Hannah Ongley
Images via instagram