culte de la célébrité : à quel point sommes-nous névrosés ?

La société de consommation actuelle célèbre le culte de la célébrité. Peut-être est-il temps d'interroger cette fascination, à l'heure où nos idoles ont remplacé les dieux.

par Greg French
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06 Avril 2017, 9:45am

« Dans le futur, tout le monde aura son quart d'heure de célébrité ». Difficile de ne pas voir dans cette phrase prononcée par Andy Warhol, le motto d'une époque. La notre. Les célébrités sont partout, sur notre feed instagram, en vedettes d'une nouvelle publicité de pilules minceur et même dans les débats politiques. Les célébrités sont partout, même là où on ne les attendait pas. 

Récemment, on a assisté à une infiltration sans précédent des célébrités dans la mode - bien au-delà de leur communément admise présence en front row. Le mois dernier, Rihanna était à Paris pour présenter sa première collection Fenty x Puma. Gigi Hadid photographiait son mec Zayn Malik pour la nouvelle campagne VERSUS Versace. Et tandis que peu d'acteurs de l'industrie s'en étonnent, (arguant que c'est l'air du temps et qu'il faut bien l'accepter), il est peut-être est-il temps de s'interroger sur cette drôle de fascination pour les célébrités. Parce qu'elle reflète aussi nos plus grandes peurs.

Le culte de la célébrité n'est pas un phénomène post-Warholien, loin de là. On le pratiquait déjà à l'âge de pierre. L'homme a toujours eu besoin de vénérer. Dans les sociétés primitives déjà, certains étaient idolâtrés (pour leur physique, leurs habilités, leurs capacités sexuelles). D'autres étaient là pour gribouiller leurs exploits sur les parois d'une grotte. La vie était ainsi faite. 

Plus tard, les religions nous ont apportées des saints, des dieux pour qui des millions d'hommes et femmes ont été prêts à arpenter le globe espérant pouvoir un jour, marcher dans leurs pas. Dans la mythologie grecque, la beauté et la sensualité servaient d'idéaux aux hommes, les distinguaient des dieux. Fama, déesse grecque, incarnait la célébrité (fama signifie d'ailleurs renommée). Son pouvoir ? Faire courir de fausses rumeurs. Ça ne vous rappelle rien ? Regardez les foules qui se pressent pour attraper au vol un regard, un seul de leurs stars préférées, la soif de les suivre et les voir vivre sur notre feed instagram, les millions de sites de gossips qui pullulent sur la toile. Pour vous en persuader, sachez que le site du Daily Mail séduit 20.1 millions de visiteurs par jour. Mieux qu'une cathédrale. 

Alors bien sûr, les célébrités ne sont pas des dieux. Mais les rapports qu'on entretient avec les premiers, comme les seconds, ont quelque chose de semblable : nous les vénérons, ils sont tout-puissants, partout, à chaque instant présents dans nos vies. Mais la définition peut parfaitement s'étendre à Rihanna. L'aura qui l'entoure et s'est créée par le biais de ses posts, ses tweets, son attitude, sa musique - amène les consommateurs à s'approprier le moindre produit en lien avec elle. La chanteuse le proclame elle-même : « Bitch better have my money, y'all should know me well enough. » Pour une sainte on a fait mieux. Bad girl en rédemption ? Possible. Au moins le temps des soldes Puma.

Mais c'est là tout le problème. La célébrité n'est plus attachée à une croyance, non plus un mode de vie. Elle est personnifiée par des produits, des biens matériels. N'y a t-il rien d'amoral à ça ? On peut toujours blâmer les marques et les compagnies de surfer sur la vague de la célébrité. Mais la mode n'a jamais caché son appartenance à une industrie. Nous sommes libres de choisir ce que nous consommons, nous faisons le choix d'acheter telle ou telle chose selon que sa couleur, sa fonctionnalité, sa capacité (imaginée) à nous améliorer, nous rendre plus désirables. La culture de la célébrité a toujours fait partie de notre quotidien.

Malignes, les marques ont anticipé notre inassouvissable besoin d'entrer dans la vie des célébrités et tout l'argent qu'il nous était possible de dépenser à ces fins. La nouvelle lubie des marques à faire shooter leurs campagnes, non plus par des photographes mais par des stars, est l'ultime incarnation de la célébrification de la mode. Le fils de Victoria Beckham en a fait les frais. Promis pour shooter la dernière campagne du parfum Burberry Brit en 2016, le marmot de l'ex spice-girl s'est attiré les foudres des photographes. Censé, me direz-vous. Ça n'a pas empêché la campagne de s'exhiber dans tous les plus prestigieux magazines ni d'être partagée partout à travers le monde. La raison à tout ça ? Ni la qualité des images, ni la notoriété de la marque. Plutôt l'effet Beckham (et les débats enflammés qu'il suscite). La progéniture des Beckham avait pourtant déjà prouvé sa bancabilité en 2014 quand Romeo posait pour la campagne de la même marque. Résultat ? Une hausse conséquente de 10% des ventes de trenchs.

Peut-être est-il temps d'analyser plus en profondeur notre obsession pour la célébrité. Notre société est responsable de cette course à la fame. Nous construisons nos propres héros, qui sont en quelques sortes des versions améliorées de nous-mêmes. Mais en réalité, ils incarnent la forme la plus abjecte de l'inaccessibilité. Si on pouvait si facilement leur ressembler, leur magnétisme disparaitrait comme une trainée de poudre.

Le culte de la célébrité est, par essence, une distraction qui nous empêche de progresser en tant qu'êtres humains. Comme dans le film Alice de l'autre côté du miroir, plus nous avançons dans l'autre monde, celui où règnent les faux-semblants, plus nous succombons au charme de l'irréel. Et si on arrêtait de chercher des réponses à nos questions dans des dieux factices ou de passer  notre temps à vivre à travers l'existence d'un autre ? Il est temps de redéfinir notre rapport aux icônes. 

Credits


Texte : Greg French
Image via Wikimedia Commons

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