snoh aalegra, la diva soul qui a séduit prince et va conquérir le monde

« Enfant, la voix de Whitney Houston m’a rendue dingue. Je voulais être capable de faire la même chose. »

par Pascal Bertin
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01 Octobre 2019, 8:32am

Nous n'avions pas vu venir Snoh Aalegra. Jusqu’à son magnifique Ugh, Those Feels Again, deuxième album paru juste avant l’été en forme d’immense pas en avant pour son R&B élégant, enrobé dans un écrin affichant sobrement son visage en noir et blanc, telle une Sade moderne, loin des pochettes comics de ses précédents disques.

Dans le sillage de ses aînées des années 60 et 70, la soul lui sert à décrire et magnifier ses tourments, ses maux et ses bleus. Une soul en clair-obscur, à la froide délicatesse, fruit d’un parcours personnel semé d’embûches. Née en Suède de parents iraniens, Snoh Alegra réalise très tôt son rêve avant qu’il ne vire au cauchemar suite à un premier contrat signé à 13 ans. Quelques années plus tard, sous le pseudo de Sheri, elle publie une poignée de singles qu'elle juge insatisfaisants. Place à un nouveau départ.

Après cinq ans à Los Angeles, sa carrière prend un grand coup d'accélérateur. D’abord grâce à Ernest Dion Wilson alias No I.D., grand producteur rap de Chicago collaborateur de Kanye West, Common et J Cole (accessoirement marié à sa cousine), qui la signe sur son label ARTium Recordings et facilite ses collaborations à venir avec Common, Vince Staples, Logic ou Vic Mensa. Ensuite grâce à Prince qui l’appelle en 2013 et décide de la prendre sous son aile. La disparition du Kid de Minneapolis laisse un grand vide mais la confiance de Snoh Aalegra se renforce, jusqu'à trouver sa formule soul magique, semant les aspérités et les doutes dans un genre souvent trop lisse. Sur une musique sans artifices, ni chichis, ni invités, Snoh crée le trouble, seule face à ses sentiments. Son parcours de combattante, elle le relate rien que pour nous.

Ton dernier album représente une avancée majeure dans ta carrière, comment l’expliques-tu ?
Je me sentais moi-même différente quand je l’ai réalisé, j’étais un peu plus joyeuse. J’étais dans un meilleur état à la fois mentalement et dans mon cœur. Surtout, je me sentais mieux d’un point de vue vocal. Ça faisait deux ans que j’avais sorti Feels, deux ans passés à travailler. J’ai l’impression que je n’avais jamais aussi bien chanté et ça fait du bien de sentir qu’on grandit plutôt qu’on régresse.

Ugh, Those Feels Again est pourtant un album plein de mots tristes, durs ou douloureux. N’est-ce pas contradictoire avec cette joie ?
C’est vrai, tout partio dans le titre « Charleville 9200, Pt. 2 » où j’évoque Paris. J’étais dans une longue relation amoureuse avec un homme qui s’est terminée. On s’est séparés il y a un an et c’était à Paris. Il m’a littéralement gâché cette ville qui est ma préférée au monde. J’y suis de retour pour la première fois depuis cette séparation et c’est donc un peu spécial pour moi. Je suis heureuse d’y revenir, je vais y construire de nouveaux souvenirs.

La fin de cette relation explique-t-elle cette inspiration nouvelle ?
Oui, toutes les chansons les plus négatives de l’album parlent de cet homme et reflètent le passé. Le reste est bien plus joyeux car je suis heureuse dans ma vie privée et avec moi-même. Je me connais mieux, bien mieux qu’il y a deux ans. L’album reflète ce bonheur trouvé.

Ugh, Those Feels Again est parfois présenté comme la suite de Feels, qu’en est-il vraiment ?
Si tu veux, on peut considérer que c’est Feels Part. 2. C’est pour ça qu’il a ce titre qui signifie « oh, encore des sentiments, on est en encore là ». Car au final, chaque chose représente un peu la suite de mon histoire. Là, ce serait un peu : « Que s’est-il passé depuis notre séparation ? Où en étais-je ? Qu’est-ce que je ressens ? Que va-t-il arriver ? »

Tu as commencé la musique très jeune, comment es-tu tombée dedans ?
J’y suis venue toute seule. Un jour, j’ai dit à ma mère que je voulais devenir chanteuse. Elle m’a alors dit de me calmer ! Puis elle a dit que si c’était vraiment mon but, elle m’aiderait. Elle a même appelé des maisons de disques. Je suis passée par plein de situations différentes, de mauvais contrats, sachant que je ne disposais pas de juristes et que certains ont profité de moi. Mais ça fait grandir, apprendre…

C’est donc enfant que tout a commencé ?
Oui, j’ai entendu la voix de Whitney Houston qui m’a rendue dingue. Je voulais être capable de faire la même chose. Ça a été magique, je suis tombée amoureuse du chant, je ne pouvais plus m’arrêter de chanter. Chaque jour, je rêvais de devenir chanteuse, comme une énorme obsession.

Quelles ont été les étapes les plus déterminantes de ta carrière ?
La plus importante, c'est quand Prince m’a appelée. Pour moi, ça a été la déclaration de mon talent, la confirmation que j’étais faite pour être chanteuse et pour ce métier. Certains pensaient que je n’y arriverai jamais, qu’il valait mieux abandonner mais quand Prince m’a découverte, il m’a dit que j’étais spéciale, que j’avais des choses importantes à accomplir à travers mon art… ça a tout changé. Je n’aurais jamais abandonné, même s'il n'avait pas débarqué dans ma vie. Mais il est arrivé comme un signe de Dieu… Tu sais, dans l’industrie musicale, tellement de gens sont là à te dire ce qu’il faut faire. Quand ta plus grande idole, l’un des plus grands musiciens de tous les temps te dit que tu es bien comme tu es, qu’il ne faut pas changer, c’est énorme. Ça a renforcé ma confiance pour continuer encore et encore.

Techniquement, qu’as-tu appris à ses côtés ?
On a pas mal jammé ensemble, principalement quand il venait à Los Angeles. Il débarquait dans son hôtel avec un piano et on jouait live. Puis on parlait beaucoup. A l’époque, j’avais un contrat avec Sony aux Etats-Unis et il détestait l’idée. Plus de major labels pour lui… Il préparait déjà la suite pour moi, la sortie d’un album, pensait à des musiciens comme les Dap-Kings. C’était juste avant la sortie de mon EP Don’t Explain en 2016. On devait faire un album entier ensemble qu’il allait produire et malheureusement, il est parti avant. Ça m’a brisé le cœur, c’était une personne incroyable.

Parmi les autres rencontres importantes, tu citerais aussi le producteur No I.D. ?
Il était déjà avec moi à l’époque de Prince. Il m’a constamment soutenue et m’a laissé le temps de grandir sans jamais trop me pousser. Il a juste cru en moi même quand d’autres n’y croyaient pas. Ça a été réconfortant de voir tout ce travail récompensé, tous ces gens qui aiment l’album, les retours incroyables et positifs, y compris d’autres artistes.

Tu as commencé sous le nom de Sheri, peux-tu revenir sur cette période ?
Mon vrai nom, c’est Sheri Nowrozi. J’ai signé en Suède un contrat sur un label sans l’aide d’un avocat. Je n’avais que 18 ans et ils ont profité de la situation. On m’a donné trois contrats dans un café, en me disant de signer. Sinon, ils ne feraient jamais rien pour moi. Je les connaissais depuis deux ou trois ans, ils parlaient à ma famille, promettaient à ma mère qu’ils feraient tout pour moi. Quand le contrat est arrivé, j’ai dit : « merci, je vais le montrer à un avocat. » Ils m’ont dit : « non, pas d’avocat. Tu ne nous fais pas confiance ? » J’étais encore une gosse dans ma tête, je n’avais que 18 ans. En Suède, il n’y avait que de gros labels et c’était dur de devenir chanteuse. J’ai pensé que c’était peut-être ma seule chance et j’ai signé. Ils m’ont alors forcée à faire tellement de choses dont je n’avais pas envie, des chansons, des clips que je ne pouvais approuver… Si je pouvais revenir en arrière, je serais plus forte et je dirais non. Mais j’avais peur. Je n’aime pas trop reparler de tout ça.

Ton changement de nom a donc marqué un nouveau départ ?
Quand j’ai recommencé aux Etats-Unis, on m’a dit qu’il y avait un rappeur canadien qui s'appelait Snow. Il m’a fallu ajouter un nom, j’ai choisi Aalegra - heureux en latin. Du fait de tout ce passé difficile, de la perte de mon père, j’ai traversé une dépression qui a duré des années. J’ai choisi d’apporter une énergie positive à ma vie et Aalegra en était le meilleur signe. Tant de bonnes choses sont arrivées avec ce nom.

Drake a utilisé le sample de « Time » sur « Do Not Disturb », comment est-ce arrivé ?
Je n’ai jamais rencontré Drake mais je suis une grande fan et je connais son producteur Boi-1da, le réalisateur de cette chanson. Il m’a demandé de lui envoyer un a capella. Je bossais alors sur la chanson « Time » pour l’album Feels. J’ai décidé de créer le sample pour lui. J’ai pris le gimmick vocal et l’ai collé dans le sample que je lui ai donné. Il a construit le beat autour et l’a envoyé à Drake qui a adoré. Je n’ai pas su qu’il l’avait utilisé jusqu’à deux jours avant la sortie du disque. J’ai dû l’approuver et bien sûr, je l’ai fait. J’ai adoré qu’il rappe vraiment sur cette chanson assez spéciale. C’était cool de faire partie de son album.

Ton parcours croise différents pays, notamment la Suède et l'Iran. Est-ce que cela influence ton écriture ?
Ça a été dur, mes origines ont longtemps joué contre moi. Il m'a parfois été compliqué de faire comprendre ce que je voulais : aux Etats-Unis, les gens n’étaient pas forcément en phase avec moi. « Oh tu es iranienne, mais née en Suède, mais qu’est-ce que ça veut dire ? ». Là-bas, les gens sont de Los Angeles, de New York… Je devais toujours m’expliquer, raconter d’où je venais. Et puis j'ai fini par rencontrer des gens à travers la musique. Mes origines, ma couleur de peau et mon apparence n’avaient plus d’importance. Le public commençait à ressentir ma musique. Je suis entrée dans la vie des gens à travers elle. Quand tu en arrives là, tu es dans le vrai, peu importe d’où tu viens. Mais cela m’a construit, moi et ma façon d’écrire.

Que gardes-tu de ton enfance en Suède ?
J’ai beaucoup écouté de soul et de R’n’B mais aussi tout ce qui se passait dans le pays. J’étais une grande fan du producteur Max Martin et j'écoutais ce qu’il composait. J’ai développé un sens de la mélodie pop même si mon cœur a toujours penché du côté de la soul et du R’n’B. Je savais donc qu’il fallait que je vienne aux Etats-Unis car c’est là que se trouvent leurs racines. Je savais que j’aurai beaucoup à travailler pour apprendre, progresser. Aux Etats-Unis, je suis devenue une meilleure chanteuse et une meilleure musicienne.

Quelles différences entre tes cultures ressens-tu aujourd’hui ?
Elles sont nombreuses. Les Américains sont bruyants, vantards… C’était étrange car quand j’y ai débarquée, j’étais un peu timide et me suis adaptée en parlant plus fort. De mes origines iraniennes, j’ai le sens de l’hospitalité, la chaleur, la langue poétique. De la Suède, un truc différent, plus minimal où « less is more ». Tout est mesuré, alors qu’aux Etats-Unis, aucune idée n’est assez dingue, aucun rêve assez grand, tu es le bienvenu avec tes idées folles, plus qu’en Suède. Tout ça crée un bon équilibre.

Tu es très suivie sur Instagram, est-ce là un moyen d'être proche de ton public ?
Tout a tellement changé... Mais si tu me demandes, je suis plutôt old-school, je préfèrerais qu’il n’y ait ni Instagram, ni rien du tout. Je préfère les années 80 et 90 pour ça. Après, ça peut être cool d’avoir une conversation directe avec tes fans, hop, un message rapide. C’est probablement le plus grand intérêt de l’application avec aussi la possibilité de diffuser des informations.

Ton univers esthétique est particulièrement travaillé. Quel est ton lien au cinéma ?
La plupart des films que j'ai commencé à regarder venaient des Etats-Unis. Plus grande, j’ai vu plus de films suédois, français et européens. La Vie d’Adèle est l’un de mes films préférés de tous les temps. Il y a tant à prendre de l’esthétique du cinéma européen, que je préfère de ce point de vue. Mais le cinéma américain possède d’autres attraits. J’adore les musiques de films. Je suis très sensible aux arrangements, que ce soit au niveau des cordes ou des nappes de synthés. Ça m’a marquée de grandir avec les films de James Bond et les dessins animés de Walt Disney. Toutes ces bandes originales me sont restées en tête, elles ont fait le lien avec Michael Jackson. C'est une dimension qui me plaît beaucoup et que j'ai essayé d’incorporer à ma musique.

Tu peux imaginer devenir actrice ?
Oui, si la bonne opportunité se présente. En tant qu’artiste, même si tu restes toi-même, c’est un peu comme si tu jouais déjà un rôle, que ce soit sur scène ou dans les vidéos, tout en étant plus vulnérable. Mais j’ai beaucoup de respect pour toutes les formes d’art et je tiens à bien le faire. Il faudra quelque chose qui me corresponde et dont je me sente capable.

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