Marin Fouqué, auteur de 77 (photographie Safia Bahmed-Schwartz)

6 jeunes auteurs qui écrivent la littérature française de demain

Ils ont entre 25 et 31 ans et ont vu paraître à la rentrée passée, pour la plupart, leur premier roman.

par Juliette Savard
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06 Novembre 2019, 11:45am

Marin Fouqué, auteur de 77 (photographie Safia Bahmed-Schwartz)

Six jeunes écrivains, pour six romans qui, même si très différents, se rejoignent. Des récits générationnels et initiatiques qui évoquent, chacun à leur manière, ces étapes dont les appellations sont assez inconsistantes : la fin de l’adolescence, le passage à l’âge adulte, l'entrée dans la vie active… Mieux vaut parler des doutes, des désillusions, des troubles, des réinventions, des colères d’une jeunesse qui essaye d’être elle-même face aux normes, aux injonctions, aux carcans qui voudraient l’enfermer.

Julien Dufresne-Lamy, Jolis Jolis monstres (Belfond)

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Julien Dufresne-Lamy nous embarque dans le New York des années 1980 et 90, mais pas n’importe lequel. Un New York électrisant, fou, nocturne, aussi libre que menaçant qu'il nous donne à voir à travers la rencontre entre James et Victor. Le premier va conter au second, âgé de 23 ans, une grande histoire. « À l’époque, on m’appelle Lady Prudence. » Lady Prudence-James a 17 ans à ses débuts comme drag-queen. Petit à petit, elle est très entourée : amis et collègues drags, reines du vogguing, club kids menés de Michael Alig… James raconte les numéros, les bals, les nuits fabuleuses, le tournage du documentaire Paris is burning, l’apparition du sida, les Gay Prides… Et l’on croise nombre de figures de l’époque : Marsha P. Johnson « à l’origine des droits LGBT », Angie Xtravaganza, Madonna, Keith Haring, la sublime Octavia St. Laurent, le jeune RuPaul, les photographes Nan Goldin et David Armstrong… Victor aussi confie son histoire, son expérience du ghetto, des gangs, mais surtout ses rêves de stand-up et de transformation. James va l’aider à construire son drag, et à percer à une époque, la nôtre, où les queens ont leur émission de télé (la RuPaul’s Drag Race). Jolis Jolis monstres est le quatrième roman de Julien Dufresne-Lamy, auteur de 31 ans passionné de danse, qui écrit aussi des livres de jeunesse. Avec ses allures de petite encyclopédie romancée, ce récit croisé plein de tendresse nous offre un grand saut dans l’univers des drags, monstres magnifiques d’humanité et de persévérance qui bousculent tous les carcans qui enferment notre moi.

Une citation : « Au bal, tu viens montrer ton arrogance. (…) Dans la vie, on nous ignore, on nous rejette, on nous brise les genoux à coups de batte de fer. Voilà pourquoi on se retrouve là. C’est notre façon d’exister. Notre manière de faire comme les Blancs. D’être des superstars. »

Marin Fouqué, 77 (Actes Sud)

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Marin Fouqué « dédie » son premier roman « à toutes les personnes qui doivent chaque jour lutter pour douloureusement ne plus être ce qu’on leur dicte d’être ». Né en 1991, diplômé des beaux-arts de Cergy, passionné de rap, de poésie, Marin travaillait dans un entrepôt en tant que préparateur de commandes avant la publication de 77. Dans un village du sud du 77, c’est là que vit son jeune narrateur. Un village qui échappe au bitume parisien, mais où il n’y a pas grand-chose à faire. On passe la journée avec l’adolescent, assis sur le banc de l’arrêt du car scolaire dans lequel il a décidé, ce matin encore, de ne pas monter. Au milieu du silence et du vide, sous la capuche et dans les effluves de shit, il laisse aller ses pensées. Ça grouille comme une colonie de vers de terre. S’y dessine l’évolution de son amitié avec Enzo et la fille Novembre ; s’y dressent les souvenirs des complicités heureuses et des brutalités. Il y a aussi la « formation » avec le grand Kevin pour devenir « un dominant ». Marin Fouqué donne voix à l’innocence autant qu’à l’amertume, pour « emmener au-delà », dit-il. Loin du sentiment d’abandon, des espoirs brisés, loin du concept de virilité, loin de la violence comme réponse. Vers tous les possibles.

Une citation : « Moi, j’ai longtemps eu pour surnom le salaire de mes larmes. (…) Mignonne. Mon surnom. Depuis l’époque du judo. (…) Gueule fine. Corps de lâche. Alors quoi faire ? Se taire. Se battre ? J’avais pas les muscles. Attendre ? Oui. Attendre que mon buste s’épaississe, que mes mains se cornent (…) D’ici là, surtout pas chialer. »

Blandine Rinkel, Le nom secret des choses (Fayard)

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Blandine Rinkel a 28 ans et nous donne le vertige : elle est un peu journaliste, surtout romancière, mais aussi chanteuse, musicienne au sein du groupe coloré Catastrophe. Le nom secret des choses, son second roman paru en août dernier, est un puits d’images et de verbes qui interrogent l’impermanence des identités : changer, cacher, fabuler, inventer, simuler, prétendre, travestir, disparaître… Quittant sa Vendée natale, Océane, 18 ans, débarque à Paris pour y suivre des études universitaires. Lieu d’émancipation, « feu d’artifice sonore », Paris est une « ville de contradictions » propice à l’errance, où Océane découvre une culture et des habitudes qu’elle doit, elle le sent, faire siennes, quitte à imiter, à mentir, à s’oublier. À la fac, elle rencontre Elia, surprenante, passionnée, qui aime les métamorphoses, et avec qui la vie devient un carnaval sans fin. De cette « amitié incandescente » et trouble, Océane tirera une identité nouvelle. Blandine Rinkel évoque tout ce qu’on laisse derrière soi au moment du passage à l’âge adulte et figure ces amitiés bouleversantes qui touchent au corps autant qu’à l’esprit.

Une citation : « C’est l’effet qu’elle te fait quand tu la revois (…) Un effet fulgurant et immédiat. (…) Il y a des gens comme ça, rien qu’à les regarder, on a l’impression de vivre quelque chose. »

Matthieu Peck, Trismus (Bartillat)

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Léo, 30 ans comme son auteur, veut écrire, mais le plus souvent, il erre « sans but ni espérances » dans un Paris suintant, esquive la vie à la terrasse des bars, seul ou avec son groupe d’amis dont la jeunesse et les ambitions ont disparu. Pas désœuvrés pour autant, ni misérabilistes, ils s’occupent : Wesley et Elliott organisent les soirées Fusion, Franck collectionne les couteaux, Simon veut éditer une revue d’un nouveau genre… Il existe pires vies que les leurs – Léo a aussi cette lucidité-là. Celle de Marceau par exemple, employé de nettoyage payé au black, qui trime chaque soir Chez Marcel, ce bar du 10e arrondissement qu’ils fréquentent. Et les rats qui peuplent la capitale ne semblent pas mieux lotis. Trismus c'est comme une nuit blanche passée dans la rue, un mix entre gueule de bois et éveil incandescent. Son auteur, Matthieu Peck, est né à Drancy, a déambulé dans Londres et dans Paris, effectué de vagues études de lettres… Depuis deux ans, il codirige Faubourg, une mystérieuse revue littéraire. Il est poète aussi, on aurait pu le deviner. Journaliste, parfois. En fait, il y a probablement beaucoup de Matthieu (et de son entourage) dans Trismus. Narration fissurée, écriture enlevée, c’est un premier roman atypique, qui prend la forme de ce qu’il décrit, dans une langue addictive tenant autant à ses maximes qu’à sa poétique. On y parcourt les bas-fonds d’une génération tout aussi égarée qu’une autre, qui conscientise la mascarade et la futilité de l’époque et vit ses joies et ses mésaventures au jour le jour.

Une citation : « Avec le temps pourtant, je m’étais dit qu’il y avait bien une sorte de poésie à vivre pauvre. Tout le monde ou presque y était passé un jour ou l’autre. Se sauver de la réalité par le fantasme d’une vie hallucinée. Je brandissais des maximes type “on n’est jamais si malheureux qu’on croit ni si heureux qu’on avait” »

Lola Nicolle, Après la fête (Les Escales)

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Raphaëlle et Antoine se sont rencontrés à l’université, ont habité le 18e arrondissement, se sont aimés. Autour d’eux, gravitaient leurs amis de fac, enfants de banlieue, de province, de l’étranger, réunis par la grande ville pour former cette jeunesse « en quête d’absolu » passionnée par la culture. Éditrice, poète, Lola Nicolle, 27 ans, poursuit dans son premier roman les traces d’un amour déjà disparu. C’est Raphaëlle qui raconte, et qui décrit plus largement « l’entrée dans la vie active », étape générationnelle lors de laquelle tout se délite. Une période qui ressemble à un mur. Quand il n’y a pas le chômage, il y a tout de même les déceptions, les désillusions, les envies d'ailleurs… Restent les souvenirs et la nécessité d’avancer. Bercé par les paroles de chansons d’IAM ou d’NTM, Après la fête déroule un récit vaporeux et sensoriel, qui saisit avec subtilité les sentiments et les pensées du passage à l'âge adulte.

Une citation : « Tout au long de nos études, beaucoup s’étaient appliqués à nous expliquer que jamais nous ne trouverions de travail. (…) une insatiable passion nous poussaient à continuer, portés par la certitude qu’un jour, nous accéderions à ce qui nous animait. »

Victor Jestin, La Chaleur (Flammarion)

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Ce que l’on sait de Victor Jestin : 25 ans, enfance à Nancy, vit à Paris, a étudié au Conservatoire européen d'écriture audiovisuelle qui forme à l’écriture scénaristique. Pas tellement plus. Il est aujourd’hui récompensé du Prix littéraire de la Vocation (attribué aux 18-30 ans), et sur la liste du prix Médicis pour La Chaleur, son premier roman. Son narrateur à lui s’appelle Léonard, il a 17 ans. En vacances dans un camping des Landes depuis deux semaines, l’adolescent vit sa dernière journée, caniculaire, dans un état second. La veille au soir, il a regardé Oscar mourir et l’a enterré sous le sable. Pourquoi ? Léonard ne l’explique pas. De notre côté, on devine entre les lignes une colère sourde, contenue, qui aurait pu le rester, mais qui a saisi l’occasion de se manifester. C’est pourtant un garçon gentil et timide, Léonard… Entre culpabilité et somnolence, il déambule dans les allées du camping, croisant Louis, accro à Tinder qui « veut baiser », Luce, entourée de garçons, dont la présence traduit un érotisme naissant, ou le lapin rose, mascotte du lieu qui commande d’être heureux. Draguer, manger, danser, se baigner, s’amuser… Une idée injonctive du bonheur à laquelle Léonard ne peut adhérer. Seul avec son secret, il nous confie ses moindres faits et gestes, ses sentiments, ses ressentis, entre froideur, cynisme et détresse. La Chaleur dit bien l’égarement adolescent, la difficulté d’être soi quand on refuse de faire comme tout le monde, quand notre langage intérieur ne colle ni avec le regard ni avec les attentes des autres.

Une citation : « Le camping avait ses propres lois. (…) Les amitiés se faisaient, se défaisaient au détour des allées. Les cœurs s’enflammaient et se brisaient dans une même journée. J’avais vu quelquefois Luce et Oscar être amis, être amoureux, ou s’ignorer. Je marchais désormais avec elle comme si j’étais lui. »

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