la mode éthique ? c'est trop tard !

Une experte en mode durable nous a expliqué comment les quelques progrès en la matière étaient systématiquement annulés par le rythme ahurissant de l'économie de l'industrie.

par Sara Jane Strickland
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10 Septembre 2019, 9:33am

Que vous rappellent les expressions « mode durable » et « mode responsable » ? Peut-être des posts Instagram où des pièces en lin qui trônent sur des supports immaculés, entretenant l'idée de privilège associée à la mode « éthique ». De l’extérieur, on pourrait croire à un monde dans lequel les émission de gaz à effet de serre ont disparu, un monde où le seul réel problème serait de savoir comment laver sa nouvelle pièce chèrement acquise sans risquer de l'abîmer. Pourtant, malgré l'intérêt croissant pour la mode durable, les progrès en matière de durabilité au sein de l’industrie s’annulent à cause de l’accélération de l’économie de la mode – en d’autres termes, de la « fast-fashion ».

D’après Anika Kozlowski, experte en mode durable et assistante d'un professeur en Mode Ethique et Durabilité à l’Université de Ryerson, l’industrie de la mode aurait dû commencer à réfléchir à la responsabilité éthique il y a très, très longtemps. « À l’origine, le problème concerne la consommation : nous produisons à un rythme absolument incompatible avec l’idée de durabilité, qui épuise nos ressources pour des produits dont nous ne faisons même pas usage correctement. » On se débarrasse facilement de vêtements fabriqués vite et à très bas coût. Dans cette perspective, la mode éthique et la durabilité ont beau avoir l'air d’une tendance dont les consommateurs pourraient vite se lasser, les entreprises liées à la mode ne peuvent pas prendre les choses à la légère. « Peu importe ce que fait une entreprise de prêt-à-porter, reprend Anika Kozlowsi, à moins qu’elle ne décide de fabriquer des vêtements jetables en papier qui sont réellement faits pour n’être portés qu’une ou deux fois, elle doit changer du tout au tout. »

Les marques s’inscrivant dans une démarche durable poussent comme des champignons. Le problème, c'est qu'en continuant de s'inscrire dans le système capitaliste, bon nombre d'entre elles prennent activement part à une culture de la consommation qui n’a pour le coup, pas grand chose d’éthique. « La plupart de ces marques sont très, très chères : il faut avoir les moyens pour s’offrir un sweat à 300 euros, poursuit Anika Kozlowsi. Mais historiquement, nous n’avons jamais consacré autant d'argent à nos vêtements. Avant, s’habiller coûtait plus cher mais les gens achetaient un manteau qu’ils gardaient 10 ans. ».

« Le modèle commercial de l'industrie de la mode fonctionne sur l’idée que nos ressources sont inépuisables. Sans comprendre qu’au bout d’un moment, on ne peut plus se servir à quelque part, jeter les choses à la poubelle et s’attendre à ce qu'elles resurgissent au même endroit. » D’après Anika Kozlowsi, il faut se réjouir de voir de grandes entreprises prendre des mesures pour plus de durabilité, « mais en même temps, lorsqu’on passe son temps à produire une énorme quantité de produits qu’on ne récupère pas et qu’on ignore comment recycler, rend-on vraiment service à la planète ? »

Dans son rapport annuel portant sur la place des influenceurs, Influencer DB pointait l'importance de l’industrie de la mode : sur Instagram, elle représente 25% des posts sponsorisés. De plus en plus d’influenceurs se mettent à promouvoir des alternatives durables, des marques de mode éthique, un rapport plus long aux vêtements déjà possédés, le marché de l’occasion et de la vente de particulier à particulier – un marché qui devrait atteindre 64 milliards d’ici 2030. Il existe d’autres façons de faire avancer la mode durable, sans nécessairement sacrifier les côtés positifs et amusants de la création. « Nous vivons dans un monde commercial, mais ce n’est pas obligatoirement synonyme de vente de biens – on peut aussi vendre des services, de déconstruction et de reconstruction de vêtements, par exemple, » ajoute Anika.

Sur le marché du luxe, l’exigence d’une mode éthique devient de plus en plus prégnante, du moins aux yeux du public. Ces dernières années, de nombreuses grandes marques ont désavoué la fourrure et les peaux d’animaux. Beaucoup d’entre elles sont également allées chercher des fournisseurs éthiques, répondant à la demande des jeunes générations – ces « Générations Y et Z » dont on dit qu’elles représenteront 55% dudit marché mondial en 2025.

Mais comme vous le savez (sûrement), le terme « mode éthique » répond à beaucoup de choses, au-delà des « seules » problématiques animales. Les champs de coton s’assèchent à une vitesse affolante, et ne parlons même pas du plastique. Les produits chimiques utilisés pour traiter, colorer et modifier les matières sont généralement très toxiques et dangereux pour ceux qui les utilisent et créent ces vêtements (parfois des enfants). Ajoutez à ces produits chimiques des heures interminables de travail, des deadlines autoritaires émanant d’immenses conglomérats, et le résultat – pour les ouvriers de ces usines – est parfois mortel. Et pire encore, si c’est possible, le prix de cette force de travail est humainement aberrant. Nous avons là une industrie qui sacrifie les droits, le bien-être – physique et mental – et les vies d’ouvriers pour un but ultime, qui n’est autre que financier. Et tout cela, nos vies et notre consommation en sont complices. Malgré tout, au moment où j’écris cet article, l’économie de la mode continue de vivre une croissance alarmante.

« 150 milliards de pièces sont créées par an – et ce chiffre ne fait qu’augmenter, d’année en année, » précise Anika. Les avancées de la mode sur le recyclage existent, mais elles sont loin, très loin d’être généralisées. « Même le véritable recyclage de matière, cette façon de déconstruire la fibre, de la réduire jusqu’à sa pulpe pour ensuite en extraire une forme biosynthétique – ces technologies en sont à leurs balbutiements, elles ne sont pas à l’échelle de la production mondiale – même cette technique génère des impuretés, » assure-t-elle. Des impuretés liées aux teintures, au mélange de matières et aux contaminants comme le Teflon, ce produit chimique qui permet de créer des vêtements résistants aux tâches, aux plis ou à toute sorte de choses. La circularité est une belle idée, selon elle, mais « il y a juste trop de vêtements produits pour que ce soit réellement efficace. »

Dans une scène du film Romy et Michele : 10 ans après, une bande de quatre adolescentes au look pastel se moquent allègrement de Romy et Michele et de leurs tenues « hideuses ». « Je les trouve plutôt intéressantes, nuance Lisa, la plus douce de la troupe. Elles les ont faits elles-mêmes, elles ont utilisé leurs propres motifs. » Puis, devant le regard désapprobateur de ses copines : « …intéressantes mais bizarres, quand même ! Laissez tomber, j’ai rien dit. » Plus tard dans le film, après s’être séparée de son groupe de pestes, elle apparaît aux retrouvailles du lycée en tant que Lisa Luder, sublime femme dans un power suit couleur crème, devenue rédactrice mode pour Vogue.

Et voilà ce qu’est la mode éthique et durable aujourd’hui : un agneau à l’abattoir des tendances actuelles. À l’école, elle faisait partie de la bande la plus cool, la plus privilégiée, et succombait sans mal à la pression de ses pairs, par peur d’être vue comme différente. Mais finalement, sur le long terme, c’est à elle que revient le rôle de redéfinir les standards, ce que la mode peut et doit être. « Ce que les gens peuvent faire de mieux aujourd’hui, c’est ne plus rien acheter de neuf. Utilisez ce que vous avez, réparez, échangez, pensez local, régional, » insiste Anika, avant d’ajouter que, finalement, tout n’est qu’une question d’argent. « Les gens ont le pouvoir. Si vous arrêtez de donner de l’argent aux marques, il ne va pas leur falloir longtemps pour comprendre comment faire pour rééquilibrer leur balance. »

Mais tous les conseils d’Anika se résument à un avertissement, pratique et malin : « "Shopping" et "mode éthique" n'iront jamais ensemble. »

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