motherlan, le crew de skateurs qui fait vibrer le nigeria

Tyler Mitchell s'est rendu à Lagos pour photographier les membres de Motherlan, qui tentent de faire évoluer la culture skate locale, encore très mal vue dans tout le pays.

par Alex Sossah, Grace Ladoja, et Felix Petty
|
22 Novembre 2019, 10:41am

Cet article apparaît dans le n°358 d'i-D The Get Up Stand Up Issue, no. 358, Hiver 2019.

Faire du skate à Lagos n’est pas une chose facile. C’est mal vu par à peu près tout le monde, il n’existe aucun skatepark et par conséquent très peu de skateurs. S’y prêter, c’est courir le risque quasi certain de se faire pourchasser par des agents de sécurité ou traquer par les locaux. Tout doit être fait à l’improviste. Mais il existe une boutique de skate, WAFFLESNCREAM, tenue par un homme appelé Jomi, qui a découvert le skate lors de ses études à Leeds, et qui a ouvert son magasin dès son retour à Lagos.

C’est dans la boutique de Jomi que les membres de Motherlan – un crew de jeunes skateurs informellement dirigé par Slawn, Leo et Onyedi – se sont rencontrés, ont commencé à traîner et à faire du skate ensemble ; à fonder ce petit groupe soudé autour d’une passion commune. Rapidement, ils se sont mis à créer leur propre streetwear et à produire des vidéos. En quelques années, ils sont devenus incontournables de la scène skate naissante de Lagos, et plus que ça : de la scène créative de la ville.

Cette année, ils ont collaboré avec Awake NY, sorti leur premier film de skate, Edward (un hommage à l’un des membres récemment décédé), et ont commencé à travailler avec Converse sur un projet de documentaire. Tout au long de leur évolution, Alex Sossah et Grace Ladoja leur ont servi de mentors. Pour i-D, ils sont revenus avec eux sur leurs débuts, leurs succès et l'avenir du skate au Nigeria.

Two men on the beach
Slawn et Leo portent du Raf Simons.

Alex : Comment vous êtes-vous rencontrés ? Slawn : Au début, il n’y avait que moi et Onyedi, en fait. Et puis un jour, Leo est venu chez moi, sans y être invité, pour me demander de la bouffe. Leo : C’est des conneries ! J’étais invité ! Slawn : On a fini par passer toute la journée ensemble et par tourner une petite vidéo de nous trois en train de faire du skate.

Alex : Vous vous êtes rencontrés via le skate, c’est ça ? Onyedi : Ouais. On a cliqué instantanément. Slawn : Je voyais l’art de Leo un peu partout. Leo : En discutant avec Jomi de WAFFLESNCREAM, il m’a dit qu’il fallait absolument que je rencontre Slawn et Onyedi.

Alex : Vous pouvez nous expliquer ce qu’est WAFFLESNCREAM ? Slawn : C’est une boutique de skate. La première plateforme de skate du Nigeria. C’est là qu’on s’est rencontré et qu’on a commencé à mettre notre projet en place. Leo : On y traînait tout le temps, on peignait la boutique, on bossait à la caisse.

Man in Motherlan t-shirt, shot in black and white
Slawn porte un t-shirt Motherlan et son propre collier.

Alex : Quel est votre premier souvenir lié à la culture skate ? Comment vous êtes-vous familiarisé avec cet univers ? Leo : Quand j’avais genre 7 ans, je me souviens avoir maté cette série sur Disney Channel, qui s’appelait Zeke and Luther. J’ai trouvé ça génial. Slawn : Moi, c’était via mon oncle, qui avait le jeu Tony Hawk’s Pro Skater. J’y jouais tellement que ma mère a fini par connaître par cœur toute la bande-son, et par chanter par-dessus. Onyedi : Pareil. J’y ai tellement joué qu’au bout d’un moment, il fallait que je m’achète un skate. Leo : J’ai eu ma première planche pour mon 8 ème anniversaire. J’étais dingue.

Alex : Comment ces séries et jeux vidéo se sont transformés chez vous en un véritable amour pour la culture skate ? Slawn : À un moment donné, c’est naturellement devenu notre vie. Et puis on a rencontré Jomi, de WAFFLESNCREAM. Il était plus âgé, à fond dans le skate, et il nous laissait faire ce qu’on voulait. Onyedi : On traînait toute la journée avec Jomi et on allait faire du skate le soir.

Three men on skateboards, photographed from above
De gauche à droite : Leo porte du S.R STUDIO. LA. CA. Onyedi porte du Supreme. Slawn porte du S.R STUDIO. LA. CA. Baskets Converse.

Grace : Est-ce que vous diriez que Jomi a été votre mentor ? Slawn : Jomi nous a appris tout ce qu’il y a d’important à savoir sur cette culture. Leo : Il nous a tout donné. Slawn : C’était l’adulte cool qui nous laissait faire tout ce qu’on voulait. Leo : J’ai fumé mon premier joint avec Jomi, quand j’avais 16 ans.

Grace : À quoi ressemble la scène skate de Lagos ? Leo : Je ne vais pas te mentir, c’est horrible. Onyedi : Tu rencontres très peu de gens qui font du skate, du coup il faut profondément se lier avec les quelques personnes que tu croises. Leo : On passait tout notre temps à traîner ensemble, et un jour je me suis dit ‘et merde, je ne rentre pas chez moi.’ J’ai commencé à squatter chez Slawn, chez Onyedi ou chez Jomi. On n’avait plus à se dire ‘vous êtes où ?’, mais juste ‘on y va !’. Slawn : Je me souviens de la première fois que je suis allé chez Jomi. Il y avait des photos de femmes à poil partout sur les murs, de l’encens… c’était parfait. Leo : Il était encore en train de construire sa boutique à l’époque. Leo : Il y avait ce canapé dans l’arrière-salle. On s’y asseyait et on passait notre temps à bosser sur des designs. Onyedi : Tout le monde a fait l’amour sur ce canapé.

Grace : À quoi ressemblait votre enfance au Nigeria, de manière générale ? Vous étiez riches, pauvres, rebelles ? Slawn : Ma vie a été follement changeante. C’était ok pendant un moment, et puis tout a foutu le camp, et les choses se sont sévèrement aggravées. Je vivais avec mes cousins, ma mère – nous étions 16 personnes à vivre dans la même pièce, sans générateur. Leo : J’ai grandi dans une église, mon père était révérend. J’allais à l’École du dimanche, on m’a forcé à apprendre tout ce charabia chrétien. Je n’avais pas le droit de sortir ni de me faire des amis. J’avais du temps pour cultiver mon imagination. Il n’y avait pas beaucoup d’argent dans ma famille, un jour, c’est devenu trop dur. Mes parents devaient payer des factures, des frais d’école, il n’y avait plus d’argent. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré ces mecs et que j’ai trouvé une raison de partir. Onyedi : J’ai grandi à Sydney, en Australie, et j’ai déménagé à Lagos quand j’avais 13 ans. C’était bizarre. Être métisse n’est pas facile, tu ne te sens pas à ta place. On me regarde bizarrement, de temps en temps, mais c’était pareil à Sydney. Ça a toujours été comme ça. Tu finis par t’y habituer. Et une fois que je me suis mis au skate, tout est rentré dans l’ordre.

Grace : Le skate est ce qui vous a réuni, ce qui vous a donné la liberté que vous cherchiez. Mais, je me demande : pourquoi n’avez-vous pas simplement travaillé avec WAFFLESNCREAM ? Pourquoi avez-vous créé votre propre marque ? Leo : C’était l’idée d’Onyedi. Slawn : Onyedi nous a dit – on fait des films, de l’art, du design… Pourquoi on se lancerait pas ? Onyedi : On était tous complémentaires. Leo : WAFFLESNCREAM était génial, mais ce n’était pas notre truc à nous. Il nous fallait de la liberté. Slawn : Jomi nous a donné le courage d’aller voir nos parents et de dire ‘Ok, voilà ce que je fais.’ Ce qui n’est vraiment pas évident pour un jeune nigérian.

Two shirtless men embrace

Grace : Vous aviez peur ? Leo : J’avais hyper peur de mon père ! Mon père était comme un dingue ! Onyedi : J’ai rencontré ces mecs quand j’avais 14 ans, et eux en avaient 16, je crois. Mes parents ne comprenaient pas pourquoi je traînais avec des gens plus âgés. Slawn m’emmenait en soirées, et tout. Leo : Quand tu grandis au Nigeria, il faut oublier la peur. Je pense que le seul fait d’être africain nous dote d’une forme de courage. Tu ne peux pas être skateur au Nigeria si tu as peur. Les gens vont s’en prendre à toi, à tout moment. Tu dois être prêt à décoller, tout le temps. Les agents de sécurité nous coursent. Les gens du coin nous coursent. Slawn : On s’est retrouvés dans tellement de bastons.

Three men talk in a kitchen
Slawn, Leo et Onyedi portent leurs propres vêtements.

Grace : Le skate n’est pas accepté à Lagos ? Slawn : Pas du tout. Un jour, on faisait du skate du côté de Victoria Island, et un agent de sécurité a couru vers nous en gueulant. Onyedi a foutu son téléphone devant le visage du gars, qui lui a volé. Notre pote James s’est ramené et lui a foutu un gros coup de skate dans la tête. Leo : Depuis ce jour, il ne montre plus sa tronche quand on fait du skate.

Grace : À quoi ressemble la sécurité ? Leo : Il n’y a pas de spots pour faire du skate à Lagos. Tu dois en faire là où tu peux, quand tu peux. T’es constamment en panique. Onyedi : Tous les agents de sécurité de Lagos nous détestent.

Grace : Plus généralement, à quoi ressemble la scène skate africaine ? Leo : L’Afrique du Sud a une scène skate incroyable. Il y a des mecs incroyables à Soweto. Les gars de Kucklehead, au Botswana, sont assez dingues. Les Ghanéens aussi. Récemment, ils sont tous venus à Lagos pour tourner des vidéos, c’était fou. Ces mecs sont tarés. Slawn : Ce qu’on déteste, c’est quand les gens nous disent : ‘Oh, vous êtes cool pour une marque africaine.’ Tu n’as pas compris : on est cool parce qu’on est africains. Leo : Presque tout ce qu’on a fait, on l’a fait en autodidactes, en observant le fonctionnement des autres marques et en incorporant la culture nigériane à notre ADN. Mais il faut être réaliste, le Nigeria reste un pays du tiers-monde. Il y a énormément de choses auxquelles nous n’avons pas accès. Slawn : Au début, on était déjà heureux de réussir à produire des t-shirts !

Grace ; Même si la scène skate est encore très réduite, celle du streetwear est assez importante, non ? Leo : Les gens ont toujours su bien s’habiller au Nigeria. Slawn : Faire ses propres vêtements, c’est quelque chose de culturel ici. Leo : Et puis, tu vas au marché et tu tombes sur des tonnes de faux Nike, de faux Louis Vuitton.

Alex : C’est comme passer du faux streetwear à une création originale, nationale. Slawn : Le truc avec Motherlan, c’est que toutes les chances sont contre nous, mais il fallait qu’on le fasse. Nous venons tous de différentes facettes du Nigeria, et le skate nous a rassemblés. Leo : Imagine-toi annoncer à ta mère que tu veux faire du skate au Nigeria… ‘T’es fou ? Allez, au lit !’

Grace : C’est dingue, le chemin que vous avez parcouru. Vous faites des collaborations avec Angelo Baque à New York – un pionnier de la culture skate ! Onyedi : C’était incroyable. C’est un grand monsieur. Quelle belle opportunité. Leo : Mélanger New York et Lagos, ça fait sens… New York est la Lagos de l’Amérique. New York, c’est du LSD. Lagos, c’est des champignons. Leo : Dès le début, Onyedi et moi passions tout notre temps à envoyer des textos à des gens à qui personne n’en envoyait, pensant qu’ils ne répondraient jamais. On a commencé à parler à des gens importants, comme Erik Brunetti de FUCT et Julien Consuegra de Stray Rats. Des gens très importants ! Leo : On est un groupe de jeunes mecs du Nigeria, et on a quelque chose de différent à raconter et à offrir. C’est pour ça que les gens veulent collaborer avec nous, je pense. Parce qu’on est authentiques. Slawn : Au Nigeria, si on demandait à des gens de collaborer avec eux, dans une boutique ou autre, ils nous répondraient : ‘Non, vous êtes des skateurs…’ Il faut que quelqu’un de l’extérieur reconnaisse ce que tu fais pour que tu puisses commencer à être respecté au Nigeria. Leo : Après tout, Jésus lui-même n’était pas respecté chez lui. Il a dû partir.

Man in JW Anderson and Loewe
Onyedi porte un manteau JW Anderson et un pantalon Loewe.

Grace : À quoi ressemble la scène artistique de Lagos en ce moment ? Je sais que vous trainez pas mal avec Mowalola. Slawn : J’ai toujours fréquenté Mowalola. On a la même façon de voir les choses, le même processus créatif.

Alex : Sur quoi est-ce que vous travaillez en ce moment ? Slawn : On est sur un projet de docu avec Converse, dans le cadre de leur initiative Spark Progress. L’idée, c’est de montrer comment des vies d’apparence très différentes peuvent se rejoindre. Ça ne parle pas que de skateurs. Ça parle de drogues, de violence, de marginaux, de drag queen, d’énergies chaotiques. Leo : Les skateurs peuvent être chiants parfois, et un peu trop dans le jugement. Slawn : Trop souvent, les gens n’aiment pas ceux qui ne travaillent pas dans le même domaine qu’eux. Que ce soit des skateurs, des drags ou des mecs de la rue. Les gens ont peur de se réunir. Le film parle de ça.

Grace : Pourquoi je suis pas dedans ?! Parlons d’Alex et moi, justement. De notre relation. Pour nous, vous êtes nos enfants. Comment vous voyez les choses ? Onyedi : Quand je vous ai rencontré, c’était comme si vous nous disiez : ‘Vous pouvez galérer ou venir avec nous.’ Et on est venus avec vous. Slawn : Vous nous avez établi une stratégie ! Vous avez donné du sens à tout ça. Je n’avais jamais envoyé de mail avant de vous rencontrer. Onyedi : Vous nous avez ouvert les portes d’un nouveau monde où évoluer. Leo : Grace, c’est vraiment notre mère. Toujours à demander ‘Leo, tu as mangé ? C’était comment, l’école ?’.

Grace : Bon, c’est quoi votre rêve ? Onyedi : J’ai envie de me réveiller le matin, libre, et simplement me lever pour faire du skate. On a juste envie de créer et de partager avec le monde. Slawn : On veut simplement être libres et confortables financièrement. Réussir. Leo : Je veux être en mesure de créer des trucs de dingue. Je veux collaborer avec Apple. Je veux voir notre logo sur le flanc d’un avion !

Man in CDG
Slawn porte une veste et une chemise Comme des Garçons et un short Ambush.
Three men embrace, one looking down
De gauche à droite : Onyedi, Leo et Slawn portent du Givenchy.
Man seen from behind on skateboard
Slawn porte du Burberry.
Man looks out of window in apartment block
Leo porte une veste Versace et une combinaison Fendi.
Man in Prada
Leo porte du Prada.
Man jumps into swimming pool
Leo porte une jupe Louis Vuitton.
Three men on trucks
De gauche à droite : Onyedi, Leo et Slawn portent du Raf Simons.
Skaters run through grass, one of them in a trolley
De gauche à droite : Onyedi porte du Louis Vuitton. Leo porte un pantalon Lanvin. Slawn porte du Louis Vuitton.
Three men in water
De gauche à droite : Leo, Onyedi et Slawn portent du Balenciaga.
i-D motherlan lagos cover

Crédits


Photographie Tyler Mitchell

Direction mode Carlos Nazario

Assistance photographie Zach Forsyth.
Assistance stylisme Raymond Gee, Erica Boisaubin et Giovanni Beda.
Production Metallic Inc.

Mannequins Slawn, Leo, Onyedi, Ikedi Nwaezeapu, Dave Nwanze Lotanna, Olafare Olagbaju, Aduloju Kingdavid, Ifemide Cole, Osereme Olurotimi Etomi, Don Papi, Abubakar, Soromto Okolie, Samiko, Tomiwa Smith, Andy Artesit, Charles, Seke Fabamwo et A.O.

Interview Alex Sossah et Grace Ladoja
Texte Felix Petty

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.

Tagged:
Skate
NIGERIA
Lagos
Tyler Mitchell
grace ladoja
carlos nazario
Motherlan
the get up stand up issue