qui est rud lion, l'enfant maudit à l'origine du rap français ?

Qu'est-ce qui lie Tonton David à Rohff, Expression Direkt aux Requins Vicieux, Saïd Taghmaoui à Alain Bashung ? Un homme : Marc Gillas, aka Rud Lion, dont le journaliste Raphaël Malkin retrace le parcours dans un livre, « Le Rugissant ».

par Maxime Delcourt
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13 Septembre 2019, 8:38am

Pour beaucoup, Rud Lion est une figure inconnue du paysage musical français. Pour d’autres, y compris ceux qui l’ont côtoyé, il reste un mystère, et pas seulement à cause de sa mort ou des silences qui ont suivi ses nombreux projets. Pour en savoir davantage sur le bonhomme, Raphaël Malkin, journaliste à Society, s’est donc adressé à ceux qui l’ont connu, de près ou de loin, à Paris ou ailleurs. Soit plus de quatre-vingt-dix témoignages qui permettent à l’auteur de retracer minutieusement le parcours de celui que l’état civil connaissait sous le nom de Mars Gillas, un homme qui incarne presque à lui seul l'émergence du rap à la fin des années 1980 et au cours de la décennie suivante.

S’intéresser à la vie de Rud Lion, « le Boucan » tel qu’on le surnommait également, c’est en effet croiser la route de Saïd Taghmaoui, des Requins Vicieux, de Benny Malapa, le producteur de la compilation Rapattitude, de JoeyStarr, qu’il considérait comme un ersatz, ou encore d’Expression Direkt, dont il fut le manager et à qui il permit d’enregistrer leur premier single, le classique « Mon esprit part en couilles ». C’est aussi comprendre que Marc Gillas était un fougueux, « invincible face au monde » comme l’écrit l’auteur, du genre à collaborer avec les grands noms de la scène dancehall (Tonton David, Nuttea, Big Red) comme de la chanson française (Alain Bashung, avec qui il a co-composé « Ma petite entreprise », bien que non crédité), à entamer des sessions studios avec les fortes têtes de la Mafia K’1 Fry et à avancer dans la vie avec le tranchant de ceux qui n'ont pas le temps d'annoncer leurs intentions. « Moi, s’il n’y avait pas eu la musique, je serais dealer ou braqueur. Sûrement braqueur, disait-il. Si je n’avais pas eu la musique, c’est clair, j’aurais niqué la vie. Direct. »

Marc Gillas, aka Rud Lion, ne s’est pourtant jamais privé de « niquer la vie ». Électron libre et une tête brûlée, il est aussi un producteur doué et un « cancre repenti » lorsqu’il se décide enfin à laisser ses mauvais instincts de côté pour se concentrer à fond sur son propre projet, Ghetto Youth Progress, formation avec laquelle il avait ouvert pour les mecs d’IAM et Ministère A.M.E.R, alors débutants. Selon Raphaël Malkin, il était aussi et surtout un homme instable, hanté par d’insondables démons, prêt à tout gâcher en permanence. Un homme qui ne pouvait « s’en prendre qu’à lui-même », incapable qu’il était « de cultiver les opportunités », tant il se laissait « gagner tout entier par cette mauvaise part de lui-même. » Exemple : alors qu’il voit dans les rappeurs de la Mafia K’1 Fry des héritiers, des mecs capables d’entretenir sa mythologie du « gris », ses soubresauts en studio, quand il daigne être présent, ralentissent le projet en cours, de même que les multiples embrouilles dans lesquelles il s’embourbe au cœur de la cité.

Fruit d'un amour chaotique, trimbalé entre les cités HLM de Pantin et Vitry, indéniablement marqué par ses quelques mois passés en Côte d’Ivoire, d’où son père est originaire, Marc est de ceux qui conçoivent « la vie comme une revanche perpétuelle ». Il trafique, braque, vole, noie son spleen dans l'alcool et multiplie les séjours en prison. Avec, à chaque fois, ce rêve de percer dans la musique, de connaître le même destin que celui des NTM, qui s’éloigne un peu plus. C’était déjà le cas en 1994 lorsqu’il enchainait les concerts aux côtés de Tonton David, avant de retomber dans ses travers, d’enchainer les bisbilles qui se règlent à la force du poignet, au point d’arracher les dents en or d’un de ses compagnons de scène et d’envoyer un autre à l’hôpital pendant plusieurs jours. Ça l’est de nouveau en 1999 où, alors qu’il est en studio avec les gars de la Mafia K’1 Fry, ses excès de colère deviennent de plus en plus intenses, de moins en moins contrôlables. Il est alors cet homme sujet à « des colères froides », capable de sanctionner « d’une gerbe foudroyante de coups de savate et de crosse, la moindre petite erreur de ceux qui triment sous ses ordres. Il étrille le rappeur qui a le malheur d’oublier ses mots, comme l’ingénieur qui n’a pas harmonisé les bonnes mesures. »

Après tant d’excès, d’histoires et d’embrouilles, le destin de Marc Gillas ne pouvait qu’épouser la structure de la fatalité. Lui qui s'était coupé ses dreads pour être moins vulnérable en cas de baston, lui qui s'est toujours évertué à prouver aux pontes de l’industrie musicale qu’il n’était pas une jeune pousse que l’on pouvait manipuler, était désormais, au seuil du 20ème siècle, un homme certain de ne pas faire de vieux os en ce bas monde. « Jamais je n’aurai cru être en vie à 30 ans, disait-il à Juliette, son dernier amour, en juillet 1999. Je ne sais pas ce que je fous ici. Je vais mourir bientôt. Si tu ne le sais pas, eh bien moi, je le sais. » Quatre mois plus tard, Marc Gillas est retrouvé mort par balles, le corps gisant au premier étage du Caf’Conc’ à Châtelet.

Mais à travers l’histoire de Marc, c’est d’ailleurs là toute la beauté et l’intérêt de l’ouvrage de Raphaël Malkin, c’est aussi toute une époque que l’on revisite, tout un contexte socioculturel et sociopolitique que l’on explore. Il y a d’abord Vitry-sur-Seine, cette banlieue sud située aux portes de Paris, mais « déjà dans un autre monde » avec ces immeubles « de neuf étages réunis en un long bloc », où « chaque logis est muni d’un balcon, qui sert soit de poste d’observation lorsqu’on y a planté un parasol, soit de remise à y voir ces caisses et ces pneus de vélos que l’on y entasse ». Il y a aussi cette culture des bas-fonds, « l’autre musique », qui commence à envahir Paris et à rassembler les plus jeunes, visiblement séduits par ces codes, ces rythmes et cette façon de s’accaparer le micro qui cassent avec les dogmes dominants. Selon un sens de la débrouille caractéristique de l’underground : l’autogestion, les circuits courts, les systèmes D pour trouver suffisamment d’argent afin de financer l’achat de matériel ou la location de salles et de studios.

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Rud Lion avec le groupe KGB, fin des années 1980.

Enfin, on trouve dans Le Rugissant toute la brutalité des années 1990, symbolisé par les groupes de rap que Marc prend sous son aile, mais aussi, on l’a dit, par son mode de vie. « Marc est un aigrefin qui escroque à tout bout de champ. Le joueur de clavier s’est fait une spécialité de ne pas rembourser ceux qui lui font crédit. Il prend la marchandise, l’écoule en deux ou trois tours de quartier et, au lieu de s’acquitter de sa dette, file à l’anglaise pour tout dépenser. Que l’on ne vienne surtout pas le bassiner avec cette supposée morale et ses alinéas tacites qui disent qu’un voyou doit faire preuve d’honneur. Au pays des malhonnêtes, Marc est le plus malhonnête ».

En clair, Rud Lion était un fauve dont rien ne pouvait faire desserrer les mâchoires, un homme animé d’une fureur impulsive, qui lui a tantôt permis d’être l’un des piliers du rap en France (paraîtrait même qu’on lui avait proposé de travailler avec Doc Gynéco), mais qui lui a aussi fait perdre tout sens commun. Parce qu’il ne croyait en rien, parce qu’il a fini par accepter son sort, et parce qu’il a toujours pensé qu’il était maudit.

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