© Marie Magnin

du classique à l’électro, tous les chemins mènent à louise roam

Sur « Mer Noire », extrait de son nouvel EP, Louise Roam chante en français qu'elle ne reviendra jamais. Et annonce un album pour 2019.

par Pascal Bertin
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25 Mai 2018, 10:05am

© Marie Magnin

« Si la musique est trop forte, c’est que vous êtes trop vieux » indique son site internet. Pourtant, la musique de Louise Roam s’offre de plus en plus de silences et de quiétude, comme si elle retranscrivait la lente traversée de différents paysages sonores. C'est le cas de Stargaze, son nouvel EP cinq titres, qui semble construit comme un voyage dans les étoiles, nourri au shoegazing et à la radioastronomie. Quand on lui parle électronique, elle répond aimer Fever Ray, Flavien Berger et Weyes Blood. Décoller, planer, c’est finalement le concept choisi par la Parisienne exilée à Bruxelles pour cette troisième sortie, successeur des EP Raptus et Avaton de 2015, qui se contentaient de voyages sur terre.

Cachée derrière son pseudo, Aurélie Mestres connait la musique, plus précisément, le violon, qu’elle a appris dès l’âge de cinq ans. Depuis, celle-ci fait partie de sa vie, à travers ses compositions pour le théâtre, la mode ou le recherche d’identité sonore, et désormais en tant qu’artiste avec le projet Louise Roam. Sur ce nouvel EP, Aurélie se trouve un peu plus et assume pour la première fois un chant en français (« Mer Noire »), laissant présager d'une plus grande importance de sa langue maternelle sur son album attendu début 2019. Et ne lui demandez pas de clubber : chez elle, l’électronique n’est qu’une machine à malaxer les sons, et un simple piano suffit à porter sa voix sur « Stargaze Outro ». Malgré son image de femme-machine solitaire, Louise Roam ne vous embarquera pas sur le dancefloor jusqu’au petit matin. On pense effectivement à Fever Ray, Flavien Berger et Weyes Blood, mais aussi à tous ces compositeurs biberonnés au classique, capables de marier les possibilités offertes par l’indépendance et le home-studio à leurs talents mélodiques.

Ton projet musical s’appelle Louise Roam mais ton site internet est à l’adresse de ton vrai nom…

Louise Roam représente la partie artiste mais je produis aussi de la musique pour des marques, c’est mon gagne-pain. Je réponds à des commandes et ça nourrit le projet Louise Roam parce que la contrainte m'oblige à aller chercher des choses auxquelles je n’aurais pas pensé. Quand des idées me sont refusées, je les range dans des petits tiroirs de mon ordinateur afin de m’en servir pour Louise Roam.

Comment est née Louise Roam ?

C’est la synthèse de tout ce que j’ai fait avant en musique. Je viens du classique, j’ai fait le Conservatoire. Ensuite, j’ai découvert le rock et le fait de jouer en groupe. Je me suis ensuite lancée dans le projet électro-punk Pierrette & Georges parce que j’avais besoin de me libérer du sérieux de la musique. Enfin, j’ai eu besoin de faire de la musique seule C’est ce que représente Louise Roam dans un mélange d’expérimentations de sons, de liberté… un endroit où je fais exactement ce que je veux. Je viens aussi de commencer un album au piano. Comme je ne sais pas en jouer, je compose des petites pièces, c'est comme ça que j’apprends.

Mais tu produis avant tout une matière électronique, non ?

C’est plus compliqué. On dit électronique parce que j’utilise des machines. En fait, je n’ai aucune culture des musiques électroniques. J’écoute plutôt de la folk, du rock. Mais comme je suis toute seule et que je ne voulais pas d’un projet guitare et voix, j’avais besoin de travailler la matière sonore et de passer par des machines. C’est comme ça que c’est devenu électronique mais à la base, c'est autant du classique que de la pop, un mix de tout ça. Je sample pas mal de choses, des instruments, puis les travaille dans l’ordinateur. Je me fais des banques de sons et c’est l’un d’eux qui fera naître l’idée un morceau. Sur le disque, j’ai aussi découvert les sons de la radioastronomie, des étoiles à neutron, des sons pulsar, comme sur « Vera Rubin’s Journey ». On dirait des pas mais c’est le son d’une étoile qui tourne sur elle-même. Il y a des bruits du soleil, de Jupiter… J’ai rentré certains de ces sons dans des samplers pour en faire de la musique.

C’est pas étrange cette différence de perception entre la musicienne que tu es et l’image que tu as ?

Si, mais j’ai juste l’impression de créer des chansons, en fait. Je me suis même amusée à un titre caché sur l’EP, juste en piano voix. D’ailleurs, tout l’EP a été composé au début en piano voix. Ce sont donc des chansons. Après, de là à dire que c’est de la musique électronique… Ce sont tout simplement des chansons avec des moyens électroniques.

Ton apprentissage du classique reste donc important ?

Oui, ça reste la méthode de base. C’est la méthode du classique que j’ai gardée, sa rigidité aussi. Je continue aussi à utiliser le violon. Il y en a beaucoup dans Stargaze même si on ne l’entend pas car il est samplé, modifié. Je m’en sers comme d’un synthé. Il y a aussi pas mal de guitare mais noyée dans des effets, des filtres. Tout est donc joué, là où les musiques électroniques sont beaucoup faites de programmations.

Que s’est-il passé depuis la naissance de Louise Roam ?

Mon premier EP, Raptus, est sorti en juin 2015. Je n’avais commencé que deux mois avant, j’ai donc écrit assez vite. Il a été suivi en novembre de l’EP Avaton car je jouais aux TransMusicales de Rennes. Après, j’ai donné pas mal de concerts, dont des premières parties de Jeanne Added. Le souci, c’est que j’ai très vite trouvé un tourneur mais que j’ai oublié de composer. Chaque concert était différent, je n’avais des morceaux que pour le live, mais n’étais pas vraiment prête. Ce n’est qu’à la fin de la tournée que je me suis mise à écrire. Et là, impossible d’y arriver. J’ai lutté pendant six mois avec des morceaux, comme des guerres sans fin. Je les ai fait écouter à mon équipe qui ne les a pas trouvés terribles. J’avais écrit en français mais je n’arrivais pas à m’accaparer la langue, ça ne marchait pas. J’ai donc jeté le disque et en trois semaines, sans plus aucune contrainte, j’ai écrit «Stargaze ». Le seul rescapé du disque que j’avais jeté est le morceau « Mer Noire ».

Quelle était la raison de cet échec ?

J’avais voulu aller chercher autre chose. Quand je l’ai fait écouter à des proches, on m’a répondu : « c’est pas du Louise Roam ». J’ai pas trop compris ce que ça voulait dire mais j’ai décidé d’arrêter de me poser des questions. J’ai lâché prise et je crois que j’ai fait du Louise Roam sans m’en rendre compte. Là, je fais l’album et j’écris selon la même démarche. À part que j’écris en français, ça sort comme ça, et j’ai trouvé un rythme. Ça va donc être de moins en moins du Louise Roam !

Tu n’avais pas envie de te lancer plus tôt sur l’album ?

Si on suivait la logique, il aurait dû se faire après les deux EP. Sauf que je n’étais pas prête, pas assez avancée dans ma musique. J’avais aussi besoin de prendre plus d’assurance avec mon live. J’ai donc pris ce temps et pris le risque que les gens m'oublient en laissant passer deux ans. Mais c'est pas grave, je reste concentrée sur mon travail. Autre différence, tous mes EP étaient un peu concept, toujours avec une histoire forte. Alors que sur l’album il n'y en a pas, j’écris juste des chansons d’amour, je ne sais pas pourquoi.

Peut-être parce que tu es amoureuse ?

Oui sûrement... J’aimerais le terminer cet été pour une sortie l’année prochaine.

Qu’est-ce que la scène a changé à ta musique ?

C’était très compliqué au début car je suis de nature timide et angoissée. Monter sur scène, c’était mourir. Toutes ces dates ont été une torture, tout en prenant quand même du plaisir. A l’époque, je voulais tout reproduire avec très peu de programmation. Je me suis aperçue que pendant tout le live, j’avais la tête dans les machines, tout en chantant. Tout était dans la maitrise, je sortais de scène essorée de m’être pris la tête avec les machines alors que j’aurais dû le faire avec le public. Vu que le chant prend une place de plus en plus importante, j’ai arrêté et j'ai choisi une formule simple : deux claviers et tout le reste sur ordinateur. Au début, ça me gênait d’avoir des bandes et j'ai fini par l'accepter car je suis seule sur scène. L’important est d’échanger avec le public. Depuis, je prends énormément de plaisir et ma peur se dissipe plus facilement. Le fait de chanter en français créé par ailleurs un vrai dialogue. Ça a été un long cheminement, j’avais besoin de respecter ce temps.

Écrire en français t’est venu naturellement ?

Ce n’est pas évident de s’accaparer le français, tu peux vite glisser vers quelque chose de douteux. Avant, on pensait tout de suite variété mais plus aujourd’hui. La nouvelle scène a décomplexé pas mal d’artistes, on a moins honte de chanter en français. La musique est effectivement plus faite pour le français, plus simple, et c’est intéressant pour moi de basculer. L’album sera pour moitié en français, moitié en anglais.

Comment résumerais-tu ton cheminement dans la musique ?

Ma base, c’est toute la musique classique et beaucoup de compositions de John Adams. Quand tu es violoniste, tu écoutes forcément Bach qui a écrit des pièces pour violon extraordinaires. Là, tu comprends la technique. Ensuite, j’ai eu ma période rock, quand je jouais dans des groupes. Et maintenant, j'écoute plein de choses différentes. Je suis allée voir Rival Consoles sur scène, j’adore ce type. Je ne considère d’ailleurs pas ça comme de la musique électronique. Et puis Gui Borratto, Jon Hopkins, John Talabot… je ne sais même pas à quelle famille ils se rattachent. Ce sont des musiques qui respirent.

Comment as-tu découvert les musiques électroniques ?

Ma première rencontre s’est faite au Rex. J’avais 20 ans, c’était donc sur le tard, et je n’ai absolument rien compris. Je découvrais un nouveau monde, je n’avais jamais vu autant de gens drogués. La musique m’a interpellée mais m’a très vite étouffée.

Prends-tu plus de plaisir en club aujourd’hui ?

Je n’y vais pas ! Je vais plutôt beaucoup à des concerts. Il y a une jolie scène à Bruxelles avec une liberté incroyable. En ce moment, il y a par exemple une mode du synthé modulaire auquel est même consacré un festival. T’as des mecs qui sortent de la cave de leurs parents avec les modulaires qu’ils ont montés et tu entends des choses incroyables. Il y a une liberté, tout semble facile. L’art est moins institutionnalisé qu’à Paris.

Tes voyages ont été une grande source d’inspiration, tu as encore le temps de bouger ?

Oui, je suis même partie dans l’espace, c'était un voyage interne mais le plus puissant des voyages ! Depuis les forêts en Suède et la naissance de Raptus, je vais dans des endroits où je me mets en danger, pour approcher une sorte de folie. Pour Stargaze, j’ai changé car dans l’espace, le temps n'est pas défini comme sur terre. J’ai donc chamboulé mon rythme de vie pour ne plus être sur des journées de vingt-quatre heures. Je voulais me sentir déséquilibrée, comme si je flottais dans l’espace. J’ai fabriqué une pendule sur vingt-six heures pour moins dormir et travailler plus. Ça m’a mis dans un état second, j’ai fait ça chez moi car il faut de l’intimité. Pour Raptus, j’avais atteint un état d’extase complète… C’est ma façon de faire.

Est-ce que désormais, Louise Roam occupe 100% de ta vie musicale ?

Non, je suis obligée de bosser à côté. Je mets tellement d’énergie dans Louise Roam qu’il me faut des soupapes. Là par exemple, je viens d’avoir une commande pour une musique rock. J’ai fait ça chez moi, j’avais l’impression de retrouver mes seize ans. C’est génial de bosser à l’image. C'est un aspect que j’aimerais développer encore plus avec des réalisateurs, au théâtre.

Les photos de toi qui accompagnent Stargaze montrent aussi un changement…

C’est une amie photographe qui a fait les sessions, ça ne pouvait pas être autrement. Mais quand j’ai vu le résultat je me suis exclamée : « Mais c’est pas possible, on dirait une femme de 30 ans ! ». « C’est bien ce que tu es ! » m’a-t-elle répondu.

Concert à Paris le 6 juin Plage du Glazart

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