le guide i-D de chanel à cuba

C'était chaud, c'était beau, c'était fort : le défilé croisière du 3 mai 2016 entrera probablement dans l'histoire.

par Tess Lochanski
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09 Mai 2016, 9:00am

Forcément ça fait parler. Forcément le sujet est délicat. Chanel, le symbole du luxe, rencontre un symbole du communisme à l'heure où l'ouverture progressive de Cuba impulsée par Raul Castro signe quand même la victoire d'un monde sur l'autre. Aïe. Ça sent les débats enfumés qui durent des heures, les grandes idées qui s'affrontent en creux et finissent par cogner. Celles du siècle d'avant, quand on pensait encore les choses, les gens et le monde en opposition. Binaire, divisé, simplifié. Ça n'aura échappé à personne - et surtout pas à Karl Lagerfeld, le plus malin d'entre tous - les choses sont en train de se mélanger. Les structures s'effondrent, les lignes se brouillent. On ne peut plus penser comme on l'a fait pendant si longtemps. Ce serait trop simple, et puis, ça a été trop violent. Crevons l'abcès : Chanel a débarqué à Cuba avec un seul désir - candide, frontal, naïf presque - célébrer un rêve. Une décision purement créative sûrement nimbée d'un besoin de (re)connaissance : un pays au monde ne connaissait ni le Kaiser, ni Coco, ça ne pouvait plus durer. Chanel a donc réalisé son fantasme pour faire fantasmer le reste du monde. Un fantasme à des années lumières de toute stratégie directement commerciale. Un fantasme nourri d'Histoire, de Che, de Cuba Libre, de grosses Buick colorées, des frasques d'Hemingway, de cigares et de Guérilleros. Mais un fantasme aussi excité par le Cuba d'aujourd'hui, celui des kids qui se connectent au wifi sur les places publiques, adulent Vin Diesel, matent des telenovelas turques chipées sur des clés Usb qui tournent sur le marché noir, un Cuba qui regarde du coin de l'oeil notre monde et les gros cargos américains se rapprocher. Ni illusionné, ni blasé. Prudent, plutôt. Ou disons averti. Ce Cuba placide a donc vu débouler pendant quelques jours, après Obama et les Rolling Stones, 600 énergumènes de la fashpack complètement déboussolés. Cha quoi ? Cuc quoi (la monnaie locale) ? Cuba ? On sait plus. Fini les blasés, dehors. Le monde ne sera plus jamais comme il l'a été, la mode non plus. Tant mieux.

On s'est croisés plusieurs fois, c'était hyper sympa

Les collections croisières ont été remises au goût du jour il y a quelques années par Chanel. Ont suivi, Dior, Vuitton et maintenant Gucci. Elles sont une réminiscence de ces collections pensées pour les riches clientes américaines des années 1920, qui n'avaient rien à se mettre sur les pontons ensoleillés des grands bateaux où elles passaient l'hiver. Désormais en boutique de mai à novembre (une éternité pour le calendrier fashion), elles constituent une réelle opportunité commerciale. Le choix de Cuba peut étonner. Les grandes maisons s'étant dans un premier temps orientées vers des destinations certes exotiques mais toujours proches de leurs fortunés clients. À Cuba, ce n'est même pas la question. "Il me faudrait économiser une vie pour m'offrir un sac Chanel" confie Gloria, étudiante à La Havane qui, elle, connait la marque - ce qui est loin d'être le cas de tous les cubains. Cha quoi ? Cuba n'est pas prêt de représenter un quelconque marché pour la maison de la rue Cambon. Alors pourquoi ? Une fois de plus, Chanel s'illustre par sa compréhension fulgurante du monde dans lequel on évolue. Le luxe doit rayonner, si ce n'est éblouir. Toujours plus fort, toujours plus loin : le luxe s'abreuve de magie. Chanel est une usine à rêves. Et comme chacun sait, les rêves ne se bâtissent pas (uniquement) sur le pragmatisme économique.

"La réalité ne m'intéresse pas tellement", Karl Lagerfeld

La mode se mêle peu de politique. Ce n'est pas tellement son terrain de jeu. Pourtant, expression présente et constante du monde qui vit et respire, elle l'est inévitablement. En ce moment, elle se questionne beaucoup et le luxe (comme tant d'autres institutions) est chahuté. Qu'est ce qui a de la valeur aujourd'hui ? Le temps passé sur une pièce, les matériaux ? Certainement. Mais pas seulement. Karl Lagerfeld l'a compris depuis longtemps. Hors temps et presque hors mode, il a transformé Chanel en mot magique. Quoi de plus fou que La Havane où aucune marque n'a pénétré depuis 1959 ? Une île entière où le regard n'est jamais pollué par une seule enseigne. Coca ? Y'en a pas. Une île vierge. Un eldorado en somme où les grandes Cadillac (celles là mêmes qui ont transporté tous les invités sur le lieu du défilé) viennent évoquer un autre temps, celui où la Mafia, Hollywood et les autres venaient s'encanailler. Un luxe éthéré, disparu, comme seul il se manifestait sous les tropiques. Un luxe des fleurs lourdes et embaumantes, des femmes sublimes à grands chapeaux impassibles face à leurs colons de maris. Tous affairés dans leurs ambassades et leurs embuscades. Mais Chanel n'a pas conquis - c'est fini tout ça. La maison est passée par là et a laissé sa trace, elle est (juste) entrée dans l'Histoire.

La Karlmesse de l'année

Ça aurait pu mal (se) passer. Ça aurait pu être indécent. C'était facile de tomber dans le piège. Pourtant, et c'est sans doute parce que la démarche de la maison ne prétendait à rien d'autre qu'une célébration, c'était incroyablement juste. Le défilé a eu lieu sur le Prado, une promenade mythique en plein coeur de la ville. De là, des cubains amassés sur les balcons regardaient avec amusement la magie opérer. Les célébrités endimanchées (Tilda Swinton, Vanessa Paradis, Marine Vacth, Gisèle Bündchen, Gaspard Ulliel...etc), la presse ébahie et quelques pontes du gouvernement cubain (Mariela Castro en first row, notez l'exploit) observaient aussi à leur tour le monde au balcon. Une réflection aussi belle qu'étrange, absurde diront certains, surréelle diront les autres. Le show a été ouvert par le chant des deux soeurs franco-cubaines d'Ibeyi (que certains auront aperçu sur le Lemonade de Beyoncé). Puis le tourbillon de mannequins et les 86 silhouettes ont défilé joyeusement. Après le salut de Karl, la rumba de La Havane a fermé le défilé, entrainant dans un grand tourbillon de Maracas tout ce monde finalement si peu habitué à la simplicité. Les festivités se sont poursuites sur la place de la cathédrale. Michel Gaubert, le programmateur chéri de Chanel avait réuni tous les meilleurs talents de l'île pour une soirée complètement folle. Ça finira très tard sous l'orage, les gens en transe, mouillés mais béats. Rarement une fête de la mode n'avait été aussi orgiaque, Mojito oblige. Il faudrait songer à définitivement remplacer le champagne par le Rhum. Ça s'est prouvé extrêmement efficace.

Coco Libre

Et la mode dans tout ça ? C'était un exercice d'équilibriste, là encore. Bien sûr, les codes de Coco devaient être énoncés. Ils étaient là, les Camélias. Pincés sur un Panama, sur un t-shirt pop estampillé "Cuba Coco Libre". Le tweed aussi, grimé pour l'occasion pour imiter les blouses traditionnelles. Dans une tempête de silhouettes, les références se mêlaient, aussi incongrues que pertinentes : des imprimés avec des Cadillacs multicolores, des vestes Kaki, des pastels clins d'oeil aux sublimes façades délavées des palais baroques de la vielle Havane, des bérets à paillettes (Coco ou Che Guevera ? Che sais plus). La collection était aussi juste que l'intention de Chanel : festive, subtile, multiple et, quoi qu'on en dise, accessible. Le rêve est à tous après tout. 

Credits


Photographie : Olivier Saillant pour Chanel

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