Jeanette Beckman

le béret kangol, l'emblème de toute une génération

Chaque décennie, le couvre-chef le plus prisé de la scène hip-hop refait une apparition remarquée. Créé en 1938 par Jacques Spreiregen un ancien militaire, Kangol est le fournisseur officiel de l’armée du Royaume-Uni. En 2017, la marque s’associe au...

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janv. 18 2017, 11:05am

Jeanette Beckman

Je suis née en 1986, dans la banlieue lilloise. On m'a inculqué très tôt que le look BCBG était une valeur sûre et qu'en tant que jeune fille noire issue de la classe moyenne, je n'avais pas le luxe d'être débraillée. J'étais le parfait mélange entre Ashley Banks du Prince de Bel Air, Rudy Huxtable du Cosby Show et Lady Di. Ma mère m'avait appris, très tôt, la valeur qu'apportait un chapeau à une tenue. Dès l'âge de 6 ans, je le portais pour complimenter ma petite jupe plissée ou pour dissimuler une coupe en fin de vie.

MTV a toujours été là. Il m'arrivait de me lever, au son de la musique, afin de reproduire, dans le salon familial, les fameuses chorégraphies de MC Hammer dans un ensemble en jean bien trop large ou de reprendre en yaourt, avec la télécommande en guise de micro, I'm goin' down de Mary J. Blige, avec le béret de ma mère sur la tête. Un jeu contrastes intéressant se jouait sous mes yeux, entre la désolation des quartiers à la périphérie et la fringue flambant neuve en provenance des boutiques du centre-ville, entre la dureté quotidienne et la douceur d'un manteau en fourrure. L'Amérique noire que je voyais à l'écran me fascinait, son style surtout.

Du peu que je me souvienne, je ne pense ni avoir été fière d'être noire et ni avoir été fière d'être française. Je n'avais sûrement aucune notion de ce que cela pouvait bien signifier. J'étais une minette comme les autres, en classe germanique et en Kookaï de la tête aux pieds. Mon regard a radicalement changé à mon entrée au lycée. J'ai commencé à côtoyer d'autres gens, à m'ouvrir à d'autres cultures et j'étais animée, au grand étonnement de mon entourage, par un sens aigu de la communauté. M'imaginer en Afro-américaine, c'était exister. C'était résister face à l'invisibilité de notre société. Je regardais les clips avec la même assiduité. J'écoutais des femmes noires puissantes qui me disaient quoi porter et me montraient comment avoir de l'attitude et du rythme. Elles étaient des modèles, des personnages publics auxquels je pouvais m'identifier.

Le single Work it de Missy Elliott issu de son album Under Construction marquera un tournant dans la libération du désir et la garde-robe de ses consoeurs. Missy Elliott fera des codes masculins, sa signature. Et de Kangol, une de ses marques fétiches. Portée en visière, en casquette, en béret ou en bob, Kangol était à la fois excentrique et sage, en cuir ou en fourrure blanche, bleu ciel ou rose bonbon. Une liberté d'interpretations qui m'a tout de suite plu et le point de départ de l'écriture de mon propre récit vestimentaire. À mon tour, je suis partie à la quête de celui qui devait me définir. J'ai opté pour un classique, le tropic casual kaki, acheté avec mes propres économies dans une friperie du centre-ville. Il laissait entrevoir mes tresses comme Janet Jackson dans le film Poetic Justice et allait à merveille avec mes Puma Clyde.

Me donnant une allure facétieuse, insolente et libre, j'étais satisfaite de mon couvre-chef. Construit à partir de simples morceaux de laine et d'angora tissés, il avait ce pouvoir de matérialiser le lien entre ma black culture, ma nonchalance à la française et mes racines bantoues. Je n'avais plus besoin d'être quelqu'un d'autre. De Londres, à New York en passant par San Francisco et de nombreuses banlieues anonymes, il est un témoin qui traverse les époques, les styles, les identités et les parcours personnels à son aise. Sans surprise, le kangourou le plus célèbre influence de nouvelles générations aux trajectoires différentes, devenant, ainsi, le symbole concret de nos identités morcelées.

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku
Photographie : Janette Beckman