les surfeurs de casablanca sauvent aussi des vies

À Casablanca, sur la plage publique d’Ain Diab qui s’étend entre les clubs privés de la corniche et le plus grand mall d’Afrique, surplombée de ce qui reste de bidonvilles, le surf donne un sens à son existence et wax les barrières sociales.

par Elie Villette
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08 Novembre 2018, 2:43pm

YASSINE, 17 ans (ci-dessus)

Ça fait longtemps que tu surfes ? Depuis dix ans, j'ai commencé à l'âge de 7 ans.

Qu'est-ce qui t'a donné envie ? Mon frère faisait du bodyboard. Ça m'a rapproché de la mer.

C'est quoi ta planche ? Un shortboard à 5.9, je l'ai depuis trois mois.

Tu fais des compétitions ? Oui, mais juste au Maroc. C'est difficile de sortir du royaume si t'as pas les moyens. Il faut payer le voyage, l'hôtel… Et comme ni la fédération, ni le club ne peuvent me prendre en charge. Je ne peux pas y aller tout seul. La Fédération existe depuis quinze ans, mais ces dernières années, il n'y a pas eu de championnat du Maroc. Difficile de choisir équitablement ceux qui peuvent participer aux championnats internationaux… Mais il y a des mecs qui arrivent à sortir.

Je vois que tu dessines sur ta planche, ça représente ta copine en train de surfer ? Non, elle ne surfe pas. Ça marche bien avec les filles quand t'es surfeur, mais pas pour la fille. Tu passes ton temps à chercher la vague et quand tu rentres le soir tu es trop fatigué.

T'habites loin de la plage ? Juste derrière.

ABDELLAH, 21 ans.

Tu as grandi ici ? Juste à 2 minutes à pied. Le week-end, je venais faire du skate sur le parkin là, derrière. Avant de partir, je m'installais sur la plage et je regardais les surfeurs.

Quand as-tu passé le cap ? À 17 ans, un copain m'a filé sa planche, une 6.6 African Spirit. Je me souviens de ma première vague, j'ai fait mon take-off, la planche est partie toute seule. Et avec la vitesse, je me suis retrouvé directement debout comme un piquet... J'ai eu le dos bloqué toute la nuit.

Et puis il y a cinq ans, tu as montéton club, l'Ain Diab Surf School ? Non, c'est mon pote Majid. Moi, je venais l'aider le week-end. J'ai vite lâché mon job, fait une formation avec la fédération marocaine, et je m'y consacre à plein-temps maintenant.

Vous donnez des cours et en même temps vous sauvez des vies ? Oui, ça arrive souvent qu'on aille chercher des gens en train de se noyer comme ce matin. Ici, c'est un beach-break, ça change tout le temps, mais on sait où est la baïne, où est le danger. Et les sauveteurs arrivent toujours les derniers.

J'imagine que ça laisse des traces ? La plupart du temps, on arrive à sauver les gens, mais ça reste dangereux. Un jour, on est parti chercher 2 mecs, mon pote a ramené le premier, moi j'avais une grande planche en mousse, à chaque fois la vague me repoussait, je ramais. Il n'y avait même pas 3 mètres entre nous et la vague me repoussait, le mec a disparu, j'ai cherché partout, on ne l'a pas retrouvé. Celui-là, je n'arrive pas à le remettre. C'est la première et la seule fois.

YASSINE, 31 ans

Ça fait combien de temps que tu viens ici ? Ça fait 2 ans, des amis m'ont fait découvrir le spot, des amis surfeur. Moi je fais du bodyboard.

Tu es le premier que je croise avec une planche de bodyboard…Faut pas croire, le bodyboard est plus développé que le surf, le matériel coûte moins cher, c'est moins dangereux et facile à transporter.

Le surf, c'est une question de mode ? Il y a plein de mecs qui se pavanent avec leur planche de surf, mais ils ne savent même pas surfer.

Tu veux faire quoi quand tu seras grand ? Du bodyboard, en professionnel et je passe mon Bac cette année. « Ton bac en bodyboard? »

Pourquoi tu aimes cet endroit ? J'aime regarder les vagues qui marchent sur la mer, c'est mieux que ça [il se retourne vers le bidonville].

HAMOUDA , 25 ans

Comment tu es arrivé au surf ? Le surf est venu à moi, ça fait plus de huit ans. J'ai commencé par le bodybaord et très vite, j'ai été attiré par les silhouettes debout sur la mer, la recherche de nouvelles positions, de nouvelles sensations.

Qu'est-ce que pense ta famille du surf ? Ma famille n'est pas très sportive. J'imagine qu'ils sont fiers de moi, mais je ne sais pas s'ils imaginent vraiment finalement.

C'est difficile de pratiquer le surf pour un Marocain ? Une planche neuve, t'en as pour 5000, 6000 dirhams... Quand j'ai commencé, il n'y avait pas tant de Marocains que ça. Maintenant, il y a l'école, et c'est vraiment une bonne chose.

Ce matin, jtais sur la plage quand tu as secouru quatre touristes emportés par les baïnes au large, tu leur as sauvé la vie. C'était vraiment très dur, il y avait beaucoup de courant, la mer était déchaînée. J'ai perdu ma planche et là, j'ai très vite fatigué, j'ai vu la mort en face.

Sinon, je suis célibataire, je n'ai pas de copine.

ABDELLAH, 45 ans

Tu fais partie des premiers à avoir surfé ici ? Ce sont les Américains qui ont importé le surf dans le coin, avec la base militaire de Kénitra. Moi, j'ai surfé ici dès 1987. On surfait à la porte 18, c'était le spot 23, on l'appelait le « dépannage », parce que ça dépannait quand on n'avait pas le courage d'aller jusqu'à Dar Bouazza ou simplement si les vagues étaient trop fortes.

Comment t'as trouvé ta première planche ? J'ai rencontré un mec à Casa en 1986 qui avait un vieux shortboard en résine, un Océan Avenue, je lui ai acheté 600 dirhams. À l'époque, il fallait descendre dans le Sud, à Taghazout. Et même parfois Dakhla pour récupérer du matos auprès des étrangers.

Qu'est-ce qui a changé depuis ? Moi, j'ai appris le surf tout seul. On avait une vidéo K7 d'Eddie Aikau qu'on se faisait tourner ici. « Eddie Would Go! » On l'a vue des centaines de fois. Quand je remontais au quartier, derrière, les gosses me demandaient: « C'est quoi? Un avion, un missile? » Aujourd'hui encore, les vieux me demandent si la pêche a été bonne, s'il y a du poisson quand ils me voient avec ma planche.

OTHMAN, 18 ans

J'ai cru comprendre que ton grand frère était un peu la mascotte de la plage 13, avec ses boucles peroxydées. Oui, il a beaucoup de personnalité : j'ai suivi son exemple. Petit, je venais le voir surfer.

Aujourd'hui, tu es devenu aussi fort que lui ? Presque, maintenant, je suis devenu moniteur.

Ton meilleur souvenir ici, ctait ta première vague ? C'est le jour des sardines grillées, c'est moi qui les prépare.

Credits


Interviews : Elie Villette
Photographie : Tom de Peyret

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