Photographie : Ilyes Griyeb

à quoi rêve la jeunesse marocaine ?

Le jeune photographe franco-marocain Ilyes Griyeb a photographié son cousin et ses amis, symboles d'une génération hantée par ses fantasmes occidentaux et d'une jeunesse marocaine qui rêve d'un autre futur.

par Antoine Mbemba
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07 Juin 2016, 11:40am

Photographie : Ilyes Griyeb

Modeste, Ilyes se place au sein d'une génération. D'une jeune génération née dans les réseaux sociaux, au creux d'une mutation sociologique, technologique, culturelle. Une génération, issue de l'immigration, qui se doit de parler elle-même d'elle-même parce qu'elle est "la première à pouvoir le faire. C'est un devoir ! On est tranquilles, on a les moyens de production, les moyens de communication. On est tellement tranquilles qu'on peut se permettre d'être artistes, de faire des photos…" Autant faire ça bien, autant se lancer dans des projets qui comptent. Cette génération doit prendre conscience de son changement de statut, de son éclosion et du pouvoir de diffusion qui lui incombe. "Avant, t'étais rebeu ou renoi, t'étais pas frais. Aujourd'hui, Romain, dans la cour de récré il chante '92 c'est la Champion's League'".

Sa série "Moroccan Youth" répond largement de toute cette logique et de sa bipolarité culturelle. Sa double conscience, sa "double compréhension du monde. D'un côté celui d'où je viens, famille de petits agriculteurs de campagne marocains, de l'autre celui de photographe 'bourgeois' parisien". Un pied dans chaque et le recul nécessaire pour tenter d'élucider cette jeunesse marocaine. Une jeunesse sacrifiée, tombée au mauvais endroit au mauvais moment, inconsciente des maux qui l'assaille. Une jeunesse marocaine dans le flou, sans perspective, qui tente comme elle peut de cacher l'adversité de son quotidien derrière des photos Facebook, des bécanes et des survêt' de marque. Des restes d'un rêve occidental promis mais jamais arrivé. Une jeunesse qu'Ilyes connaît de près, dont il parle mieux que n'importe qui et qu'il photographie mieux que personne, avec tendresse, tristesse et compréhension. Interview.

Parle-moi un peu de ton parcours...
Je suis un autodidacte. Je me suis mis à la photo de la manière la plus simple possible, en vacances. Je vais très souvent au Maroc, et j'y côtoie principalement mon cousin. Alors j'ai commencé à faire des images là-bas, il y a trois ans. En rentrant à Paris, en regardant les photos les unes à côté des autres, j'ai senti qu'il y avait un sujet qui m'était personnel, une histoire à raconter, et que j'étais potentiellement le seul à pouvoir la raconter de la manière la plus juste possible. Il y a des membres de ma famille, la ville d'où je viens au Maroc. Je me suis dit qu'il fallait que je creuse le sujet, et c'est là que je me suis vraiment acheté un appareil photo. Mais sans aucune prétention au début, ça m'est vraiment tombé dessus naturellement. Quand je m'y suis mis, j'ai contacté plein de photographes. Il y en a un en particulier, John Francis Peters, qui m'a pas mal accompagné au début de ce projet et m'a permis de me poser les bonnes questions.

Qu'est-ce qui a attiré ton œil en premier ? C'était quoi le déclic ?
Il n'y a pas eu de déclic. Seulement quand j'ai vu les images en rentrant du Maroc. Je me suis dit que j'étais la personne la plus apte, ici, à parler de ces gens-là. Mes parents sont tous les deux marocains. Moi j'ai grandi ici, même si j'ai passé beaucoup de temps au Maroc. Je pense que j'arrive à faire le pont entre les deux générations. J'arrive à comprendre des trucs que même eux ne peuvent pas comprendre, puisqu'ils n'ont pas eu les deux phases de l'histoire.

Qu'est-ce que tu as compris ?
Mon cousin et ses potes sont énormément frustrés et ils n'arrivent pas à définir d'où vient cette frustration. Ils n'ont pas conscience de leurs problèmes. Pour eux c'est aussi simple que : pas d'argent - pas de travail - vie de merde. Ils ne voient pas la vraie problématique, hyper générationnelle, très liée à la mondialisation, à la violence de l'image de l'Occident avec laquelle ils ont été éduqués. L'image d'ailleurs. Quand j'étais petit, mon cousin passait sa vie devant MTV et une autre chaîne, allemande. Il comprenait pas l'allemand, mais depuis qu'il est petit, il se dit"moi plus tard, je serais là-bas". Ces mecs sont en phase avec nous, culturellement parlant, mais leur réalité est hyper violente. Leur réalité c'est travailler chaque jour pour manger et ils n'ont pas été conditionnés mentalement pour l'accepter. La génération de mes parents n'a pas eu de tels mirages. On ne leur a pas donné envie d'avoir cette énorme voiture, cette énorme maison, cette grosse tasse-pé avec ce gros derrière. Pour nos parents, réussir à être fonctionnaire et à manger tous les jours dans une petite maison, c'était un aboutissement. Et ça leur a permis d'accepter leur réalité, de travailler pendant des années, d'accumuler et d'ensuite pouvoir entreprendre.

Cette jeunesse, c'est l'inverse. Ils veulent tout, tout de suite. C'est tout ou rien. Vu qu'il y a de grandes chances que ce soit rien, autant que ce soit rien tout de suite. En regardant mes photos, tu te dis que mon cousin est un petit jeune de 23 ans qui fait de la moto et qui traîne avec des petites meufs, une vie cool. En fait il va avoir 38 ans. Ces gens-là vivent chez leurs parents, fument du shit, boivent de l'alcool, couchent avec des filles hors-mariage. Ils sont vus comme des mécréants qui foutent rien de leur vie. Le terme établi pour parler d'eux c'est "des drogués". Les parents pensent que c'est une passade, mais aujourd'hui ça ne passe plus. Ils ont abandonné. Pour moi, mon cousin est juste tombé au mauvais moment, au mauvais endroit. S'il avait eu le même conditionnement mental en France, ce serait un artiste, quelqu'un qui voudrait s'exprimer, faire des choses. Au Maroc ça n'existe pas. Surtout quand tu viens d'un milieu culturel comme le sien.

Pourquoi "MoroccanYouth" si certains approchent les 40 ans ?
Au début je savais pas si je devais utiliser ce terme-là, "youth". En fait si, parce que ce qui définit la jeunesse c'est pas seulement l'âge, c'est le rythme de vie. Et nous, on avait le même rythme quand on avait 17 ans. Genre je vis chez mes parents, je n'ai aucune obligation, je mange ce qu'on me donne, je vais voir mes potes et j'ai un scooter ou une moto parce que mes parents me l'ont acheté. Eux, c'est la même chose. Sauf qu'ils vont avoir 40 ans. Donc je pense que le terme "jeunesse" est assez approprié, et plutôt triste en soi.

Tu parles d'un mirage, occidental, mais est-ce que ce n'est pas parfois le rêve qui doit faire bouger les lignes ?
Le problème c'est que le rêve est bien trop éloigné de la réalité. Déjà, en étant ici en France, je trouve que c'est assez dur d'atteindre ce rêve. Il faut de la volonté, du réseau, des contacts, de la famille, une aide financière. Alors imagine quelqu'un au fin fond du Maroc, dans une ville hyper reculée économiquement parlant. La ville de Meknès est censée être rayonnante, c'est une ville royale, le roi y a un palais. Mais le taux de chômage à Meknès... tu n'as même pas de chiffres. Il suffit de marcher dans la rue pour comprendre que tout le monde est dans la rue. Il ne se passe rien. À côté d'un café, t'as un autre café. Puis un autre café. Ces cafés-là sont remplis toute la journée. Ces mecs passent leur journée au café, à fumer du shit, à mater la télé, à chatter sur Whatsapp. Le soir on va se coucher, le lendemain c'est pareil.

La mondialisation, ça se voit dans tes photos ; ça passe par les marques...
Ouais, c'est assez visible les marques. C'est ce qui les définit, vu qu'on leur a enlevé la possibilité d'atteindre leur rêve. Tout ce qui leur reste c'est de mimer, de se convaincre qu'ils ont atteint une partie de leur rêve. Les réseaux sociaux les aident beaucoup à ça. Mon cousin sur son Facebook a beaucoup de photos de lui sur des motos, en train de faire de la mécanique, de se balader en voiture, d'être au bord de la mer. C'est pas vrai. Ça lui est arrivé 2-3 fois dans sa vie d'aller à la mer, les motos ne sont pas à lui... Grâce à ça il réussit à choper des petites meufs. Il essaye d'avoir sa petite victoire à lui, et ça rend le truc encore plus triste. Au lieu d'essayer de s'en sortir, les mecs tentent de maintenir un semblant de réussite à travers les réseaux sociaux, parce qu'aujourd'hui c'est possible.

C'est un phénomène qui peut être observé largement au Maroc ou c'est assez local ?
Il y a plusieurs jeunesses marocaines. Il y a énormément de contrastes et de contradictions dans ce pays. Il y a toute une partie de la jeunesse marocaine qui est bourgeoise, qui vit bien au-delà de notre milieu de vie, même à nous ici en France. Eux je les prends pas vraiment en compte, Ils n'ont pas besoin de porte-parole. Ce n'est pas un sujet qui m'intéresse. Oui, c'est un sujet qui touche le Maroc entièrement. Si tu vas dans 80% des villes du Maroc, ce sera exactement la même réalité. C'est les mêmes mecs, les mêmes histoires. C'est très simple : il suffit de prendre le Facebook de mon cousin, de voir ses amis, à travers le Maroc, et tu vois que c'est exactement la même chose qui se passe partout. Ils ont tous en profil pic une moto-cross, une meuf... Et ça pour eux, c'est la réussite. Les villes où ça se passe bien au Maroc, c'est les villes touristiques. Et encore.

Et tu penses que ce genre de série sur une jeunesse frustrée peut s'étendre à d'autres pays, d'Afrique, du monde ?
Les codes ne seront pas les mêmes, mais la logique peut s'appliquer ailleurs, oui. Je l'ai vu au Sénégal quand j'y suis allé il n'y a pas longtemps, en parlant et en traînant avec les gens. J'ai très vite essayé de faire des ponts entre le Maroc et le Sénégal. Evidemment il y en a énormément. Après je ne pense pas que je réussirai à récupérer la même substance. Ce qui me semble important c'est de comprendre d'où est parti ce problème. Pourquoi ces gens sont ce qu'ils sont aujourd'hui ? Je pense que ça vient de l'immigration et du rapport qu'entretient la jeunesse marocaine avec la génération qui a immigré. Celle qui est partie, qui revient, qui créé un fantasme de l'étranger, qui cultive une chimère. Ces gens qui viennent un été, qui flambent, se cassent et les laissent comme des merdes le restant de l'année. Je pense que ça existe dans d'autres pays africains mais que la problématique est différente. Et je pense que je ne la comprends pas assez. Ce sujet-là je le comprends très bien parce que j'en fais partie. Je fais partie du problème.

On a aussi en France ce fantasme inversé, celui de bled, de certains jeunes français qui rêvent du bled et s'y identifient davantage…
Mais parce que quand tu rentres au pays en venant d'ici, le temps d'un été t'es un peu bourgeois ! T'es quelqu'un de supérieur. Ces gens-là te voient comme une mine d'or, un puit de pétrole. Nous, on a réussi, donc quand on rentre au bled, c'est plage, restos, belles voitures... Tout est possible. Tout ce que tu ne peux pas faire ici sans être en banqueroute au bout de deux semaines. C'est vrai que le fantasme est inversé. J'avais cette idée là quand j'étais jeune. Mais c'est archi-faux. Ce côté malheureux, ce spleen qu'on voit dans mes photos, je le retrouve dans les périodes où il n'y a personne au Maroc. Les périodes creuses.

C'est quoi la suite de ce projet ?
À l'avenir, j'aimerais créer une sorte de triptyque de projets. J'ai envie de prendre une voiture, et de faire le trajet que je faisais quand j'étais petit pour aller au Maroc. Quand on était petits on n'y allait pas en avion, on faisait un jour et demi de route et ce trajet-là est un peu en train de mourir. J'ai envie de l'immortaliser, cet été, en faisant le trajet sur une semaine, en m'arrêtant à toutes les aires de repos pour retrouver un peu l'excitation qu'on avait, petits. Ce sera le pont entre "Moroccan Youth" et un troisième projet : je vais le faire à Marseille, dans une cité qui s'appelle Felix Pyat. Je vais aller chez ces jeunes qui cultivent ce rêve et ce fantasme, de manière violente. Ceux qui viennent au Maroc avec des grosses motos, des gros jet-skis, qui louent des Porsche Cayenne. J'ai envie de casser le mythe qui existe sur ces gens-là, de les prendre dans leur milieu naturel.

J'ai envie de montrer aux marocains que les mecs vivent dans des tours dégueu, que beaucoup s'en sortent, mais que certains passent leurs journées à bosser dans le trafic, et c'est pas beau à voir. C'est de l'argent facilement gagné, facilement perdu. Leur vie est parfois triste. Eux aussi ont galéré. Ils ont vécu le racisme, l'échec professionnel, l'échec scolaire. Ils sont marginalisés, et au Maroc personne n'en est conscient. L'été t'es un pacha, mais quand tu rentres tu vis dans une chambre sur un lit superposé avec ton frère au-dessus. Après je n'ai pas envie de le montrer comme ça. Je ne veux pas porter de jugement. Je vais le montrer comme j'ai montré mon cousin et ses potes au Maroc, très simplement. Ce sera hyper naturaliste, avec toujours une pointe de joie. On sent qu'il y a un certain bonheur, mais c'est un bonheur assez stérile. Et je pense que c'est exactement la même substance que je pourrais récupérer dans une cité à Marseille. Une fois que tu as cette partie au Maroc, cette partie en France et le chemin entre les deux, je pense qu'il y a un projet global intéressant. Et peut-être qu'à ce moment-là je me serais approché de la vérité. J'en suis encore loin.

Crédits


Texte : Antoine Mbemba
Photo : Ilyes Griyeb

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