virginie despentes : "tu n'as qu'à devenir lesbienne"

L'été dernier, Broadly rencontrait l'auteure, réalisatrice et femme la plus controversée (et la plus brillante) de France. Elle parlait d'amour, de propagande, de cycles lunaires et de la nécessité d'abattre à tout jamais le patriarcat.

par i-D Staff
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18 Mars 2016, 7:30am

"T'es hétéro ?" Cette question soudaine mais prévisible m'a été posée par Virginie Despentes. Je pense que l'idée était de prolonger le débat qu'on avait déjà depuis quelques heures sur le patriarcat, la domination masculine et son impact. "T'es hétéro ?", "Tu couches donc avec l'ennemi ?"

Complètement. "Ah ouais", m'a-t-elle répondu, penchée sur sa cigarette encore fumante qu'elle avait oubliée dans le cendrier. "Je pense sincèrement que tu aurais moins de problèmes en passant de l'autre côté."

En tirant sur sa clope, elle a ensuite lancé, dans le vide plus qu'à moi, "Faut que je promène le chien."

De temps en temps, pendant ma longue discussion avec Virginie, je me souvenais que j'étais d'abord venue la voir dans l'espoir qu'elle me donne des conseils pour réussir ma vie, me faire une opinion intelligente et fondée sur le monde en général et surtout sur le féminisme. Cette femme de 46 ans, auteure, réalisatrice, que beaucoup jugent amorale, agressive et over-féministe est avant toute chose très souriante. Son livre le plus connu, adapté au cinéma par elle-même s'appelle Baise-Moi. Il raconte l'histoire de deux femmes dont les destins troubles se croisent, à la suite d'un viol collectif pour l'une et du meurtre d'un ami pour l'autre. Virginie n'avait que 23 ans quand elle l'a écrit. Mais la drogue, la masturbation, la violence, la pornographie, la prostitution, la saleté et le rejet total du capitalisme n'ont cessé de parcourir son oeuvre.

En 2010, elle écrivait son "manifeste pour un nouveau féminisme", King Kong Théorie. Le viol y apparaît comme un leitmotiv. Et la raison qui pousse l'auteure à le faire sans cesse ressurgir relève de son vécu à elle : à 17 ans, Virginie était elle-même victime de viol.

Donc avant de rencontrer Virginie Despentes, je m'attendais à tout sauf à de la douceur. "Tu n'as qu'à devenir lesbienne" n'était pas franchement le conseil que j'attendais et son mode de vie était en totale inadéquation avec ce que je m'étais imaginée d'elle. Je me suis retrouvée face à un immeuble des années 1950 en plein Belleville, dans un appartement bas de plafond, rempli de meubles IKEA, de coussins en batik et d'une étagère aménagée en bibliothèque, peuplée de figurines : un Ganesh, une grande faucheuse, une reine topless en culotte rouge, cape noire et bottes dorées - "Le sanctuaire de la prière." J'ai remarqué un portrait noir et blanc de Simone de Beauvoir entouré de deux photos d'hommes en tutus indigos. Dans l'escalier qui descendait jusqu'à la rue, le chien en laisse entre elle et moi, Virginie m'a avoué se définir comme "profondément gémeaux." Je lui ai demandé si elle croyait vraiment à ces trucs. Elle m'a dit que oui. "Ce ne sont pas tant les signes qui nous définissent en réalité mais le cycle lunaire."

En entrant chez elle, un détail, infime, m'a frappé. Virginie Despentes m'a embrassé sur les deux joues. Puis elle m'a assise sur son canapé, en attendant que le reste de l'équipe n'arrive pour la filmer. Malgré cette convivialité et cet accueil inespérés, j'étais complètement tétanisée à l'idée d'amorcer une conversation avec cette femme. Femme que je connaissais comme une grande auteure, femme qui avait commencé sa carrière en écrivant sur le viol, viol dont elle avait elle-même été victime. Je n'ai pas vraiment eu le temps de réfléchir, en fait. Elle m'a tout de suite demandé sur quoi j'écrivais en ce moment.

"Je prépare un article sur le pet" j'ai répondu du tac au tac. (C'était la vérité).

Elle m'a souri sans une once de sarcasme. Avec bienveillance, même. Je lui ai dit que j'étais encore obsédée par le pet, alors que j'avais lu des tonnes de trucs dessus pour écrire mon article. Là, elle a commencé à sourire avec un peu moins de gentillesse. Je pense qu'elle se retenait de rire. Et puis j'ai ressorti quelques chiffres de ma tête, comme ça, l'air de rien - "En moyenne, une personne pète 10 à 20 fois par jour !" - sans savoir que j'allais toucher une corde hyper sensible.

"Hein?" m'a-t-elle répondu en faisant la grimace.

"Ouais!" j'ai dit, trop heureuse d'avoir enfin brisé la glace. "Ça me paraît plutôt réaliste, non?"

Despentes a froncé les sourcils juste avant de répondre un laconique : "Non."

Elle a poursuivi en me dévisageant : "Tu pètes tous les jours ? Moi non."

Je suis restée immobile sur mon coin de canapé.

"Ces statistiques, c'est de la pure propagande. Ça te dérange si je fume ?" m'a-t-elle demandé. Ça ne me dérangeait pas.

Pour Despentes, la propagande est partout. Le genre ? Propagande. Les séries ? Propagande. La publicité ? Propagande. Certaines politiques économiques post crise ? propagande. La guerre ? C'est plus compliqué. C'est nourri par la propagande, mais aussi par le genre et les séries TV. Bon. En matière de gastronomie, le régime Despentes se basant essentiellement sur la pizza, il serait profondément dangereux de faire confiance à la femme qui se tient en face de moi. En matière de politique en revanche, je dois reconnaître qu'elle me scotche un peu. Quand on se penche sur sa biographie et sur son discours, on a du mal à penser que Despentes peut être optimiste. Optimiste, elle l'est car elle détient le coupable de la quasi-totalité des maux qui ronge notre société : pour elle, il s'appelle ''patriarcat''. Elle a prononcé le mot entre deux bouffées de cigarette (roulée) et un regard attendri à son Boston Terrier, Philomena. Quand les plaintes intempestives de Philo ont commencé à rendre l'interview et le shooting impossible, Despentes a eu, comme en politique, un avis très tranché sur la question de la place de son chien. ''Tu peux toujours essayer de la foutre de l'autre côté, elle reviendra toujours à la charge.'' C'est noté. 

Quand elle a finit par me parler de Camille Paglia, Virginie a pris la même intonation qu'aurait prise une fan de Despentes. "Quand je l'ai découverte, ça m'a bouleversé. Comme si un truc nous liait l'une à l'autre. Son écriture m'a permis d'avancer ou du moins de voir les choses sous un autre angle. Ça n'a rien effacé bien sûr, mais j'ai pu entendre que ce qui m'était arrivé [le viol] n'était pas de ma faute. C'est seulement un outil politique qui nous rabaisse et nous fait nous sentir vulnérables, n'importe où."

Si Despentes parle bien et beaucoup de vulnérabilité ou de victimisation, elle, l'auteure comme la femme, ne se pose pas (ou plus) en victime. Ce changement d'état, elle le doit à deux facteurs : l'écriture et les femmes. "Mon vrai changement date d'après la publication de King Kong Théorie, m'explique-t-elle. Il a été lu par beaucoup de femmes et je me suis liée à beaucoup, beaucoup de femmes. Après ce bouquin, j'ai réalisé un film sans parler du viol. J'ai écrit des bouquins sans parler du viol. C'était la première fois et c'était complètement inconscient. J'ai commencé à travailler sur de vrais projets sans en faire une intrigue ou un moteur. Donc je pense que l'écriture de ce livre a été cathartique. Je n'ai plus jamais pensé à mon inférioritéMais c'est aussi parce que King Kong Theory a coïncidé avec le moment où je suis devenue lesbienne."

En parlant à Despentes, on a presque l'impression qu'elle fait du prosélytisme pour l'homosexualité, une identité sexuelle qu'elle prône fièrement et qui l'aurait transformée. Littéralement. Elle a été longtemps hétéro mais elle avoue que sa vie est bien plus heureuse depuis qu'elle partage sa vie avec l'écrivain et philosophe espagnol Beatriz (puis Paul) Preciado.

"Aujourd'hui, je ne traîne qu'avec des lesbiennes et j'adore ça " me dit-elle dans un élan avant de me suggérer d'essayer à mon tour. "Je me sens bien dans ce milieu.'' Pourquoi ? "Parce que le jeu de séduction n'est pas le même, m'explique-t-elle. Tout est plus simple, tu sais, parce que tu n'as pas à dealer avec des mecs qui ont tous les pouvoirs. C'est ce qui me rend plus sereine, avec mon corps, ma tête, mon envie de séduire. Le succès n'est pas une menace à la séduction. Et je pense que beaucoup de femmes, hétéros, vivent le succès comme une atteinte à leur féminité. Prendre le pouvoir, gagner sa vie, gagner en popularité, est menaçant. Tu peux être hyper-sexuelle sans pour autant perdre ta dignité quand tu es lesbienne. Tu peux être une femme à femmes sans être jugée, sans qu'on pense, 'cette fille a un problème'. Les choses sont plus simples." Les autres femmes, de leur côté, "savent exactement ce que tu ressens quand tu rentres à la maison avec l'impression désagréable que tu as été traitée comme une simple fille."

Et comment on fait si on aime les mecs hétéros ? "Ça rend les choses plus compliquées, me répond-elle avec douceur. "Les hommes, je les préfère gay. Mais je comprends qu'on puisse avoir envie d'avoir affaire à des mecs hétéros. Certains d'entres eux sont cool, charismatiques, sexy, talentueux, charmants. Mais ça peut rendre complètement dingue d'être féministe et hétéro aujourd'hui, non ?"

Malgré son air serein et hyper confiant, Despentes tient quand même à me dire qu'elle ne fantasme pas le lesbianisme. Qu'être lesbienne n'est pas synonyme de vie rêvée non plus. Après neuf ans passés ensemble, Beatriz et Virginie se sont séparées, l'été dernier, car elles ne parvenaient plus à rester fidèles. "J'en ai parlé à des potes tout l'été, des monogames, d'autres non et crois-moi, c'est la même difficulté pour les gay que pour les hétéros." Si le sexe est politique et fondamental pour Despentes, il peut aussi devenir "chiant". "C'est très dur de faire l'amour avec la même intensité quand on est avec quelqu'un qui partage notre vie depuis des annéesLes premières années, l'amour et le sexe sont sublimes. Après, il arrive qu'on ait envie de retrouver ces prémisses, ce tout début. On était tout le temps collées l'une à l'autre, comment accepter qu'on puisse se partager avec d'autres que nous ? J'avais pas envie de te voir me tromper, je ne veux pas que tu me vois te tromper."

Virginie parle peu en bien des hommes et pourtant son personnage principal dans Vernon Subutex, un disquaire au chômage, est un homme. Le roman n'était pas intentionnellement un pamphlet sur la démagogie du genre et Despentes n'a jamais "réalisé à quel point il serait plus simple" de publier un bouquin mettant un homme en scène. "Les journalistes ont écrit : c'est un travail très intéressant sur la politique, le capitalisme, chose qu'on ne m'avait jamais dite auparavant, m'explique-t-elle à propos de la réception de Vernon. Les journalistes sont des hommes, donc ils pouvaient s'identifier au personnage. La plupart des lecteurs masculins ne parviennent pas à s'identifier à un personnage féminin."

Au début, je me demandais si Despentes détestait les garçons. Avant qu'on se rencontre, j'avais lu un article qu'elle avait écrit pour Les Inrocks dans lequel elle blâmait le patriarcat, qu'elle tenait pour unique responsable des attaques de Charlie Hebdo. Parce que "les hommes n'enfantent pas, ils tuent". Des propos que l'on retrouvait (de manière moins forte) dans une interview donnée à Village Voice en 2010, "Qui voudrait avoir affaire à un homme hétéro sur le plan intime ? Ça ne peut être intéressant que sur un plan professionnel ou financier. Sinon, c'est tellement déprimant." Mais quand je lui ai demandé si elle trouvait que son dégoût pour les hommes n'était pas un peu injuste, elle s'est reprise.

"Parfois, je fais des généralités sur les hommes, avoue-t-elle. Je ne les déteste pas. Mais j'aime avoir la possibilité de les traiter comme ils nous traitent. Ça ne me dérange pas. Je ne pense pas que les hommes - artistes, créatifs, écrivains ou réalisateurs - se retrouvent dans une situation où on les amène à parler de leur sexualité ou de leurs relations aux femmes - contrairement à nous. On doit toujours s'excuser de tout, se justifier sur tout. Alors que ça ne viendrait jamais à l'esprit d'un journaliste de questionner Fincher sur sa relation aux femmes. Nous, on doit tout le temps s'expliquer : est-ce qu'on déteste les hommes ? A-t-on peur d'eux ? Les aime-t-on ? Est-ce qu'on est gentilles avec eux ?"

"J'ai aucun problème avec les mecs, conclut-elle. Ils me servent à écrire des livres."

Credits


Texte : Lauren Oyler pour Broadly

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