Corentin porte une chemise Louis Vuitton et un pantalon Sandro

le cinéma français a envie d'avoir 17 ans

Entre deux vaches, quelques balades dans la montagne et une passion homo adolescente, Corentin Fila éclaire de sa jolie candeur le dernier Téchiné, "Quand on a 17 ans". Il nous a avoué avoir envie d'être sincère, de s'en foutre et de rester intègre...

par Malou Briand Rautenberg
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30 Mars 2016, 11:05am

Corentin porte une chemise Louis Vuitton et un pantalon Sandro

Corentin a 27 ans mais quand on le voit débarquer samedi matin rue des petites écuries, les yeux embués par le flou et l'ivresse de la veille, on a envie de lui donner l'âge qu'André Téchiné donne à Tom, son personnage dans Quand on a 17 ans. Le réalisateur français des Roseaux Sauvages lui a offert son premier rôle, celui d'un adolescent et fils de fermiers qui arpente les Pyrénées chaque jour pour se rendre à l'école à flan de montagne. Dans un village de France, Céline Sciamma au scénario, André Téchiné esquisse les prémisses d'une histoire où les corps se cherchent : Tom donne des coups. Il se bat au poing, dans la cour de récré et les couloirs du lycée, mais seulement avec Damien, le fils à papa de sa classe qu'interprète subtilement Kacey Mottet Klein. Autour de ces deux ados en friche qui jouent à se faire du mal et des bleus, nait une relation tumultueuse et plus complexe qu'elle en a l'air. Un film pudique et sensible, à l'image de Corentin qui hésite à deux fois quand on lui parle avec des grands mots : amour, avenir, politique. Pour ne surtout pas dire de bêtises. On est sérieux, quand on a 27 ans.

C'est ta première expérience au cinéma. Comment s'est déroulée ta rencontre avec André Téchiné ?
J'ai lâché le mannequinat il y a quelques années déjà. J'ai fait une licence d'économie à Descartes, dans une fac de droite. Hyper réactionnaire. Pendant un an et demi, je savais pas quoi faire. Heureusement, j'étais en régime dérogatoire, parce que j'étais mannequin. Du coup je voyageais pas mal, j'étais pas toujours en cours. J'ai vite compris que c'était plus pour moi, qu'il fallait que je me casse d'ici. Un jour je suis allé voir une pièce de Peter Brooke, The Suit, au théâtre. Sa pièce mettait en scène des comédiens noirs, sud-africains. Et là, j'ai eu une révélation. Mon père, que je ne vois plus, est un réalisateur et documentariste congolais. Dans la pièce de Brookes, c'est l'acteur William Nadilam qui m'a donné envie de monter sur scène. Et mon père avait écrit un poème sur Dakar, ''Dakar Blues'' sous forme de documentaire. La voix-off m'a tout de suite rappelé un truc : c'était la voix de William Nadilam. C'est fou, non ? J'ai passé les concours de la classe libre aux Cours Florent. Et j'ai eu le rôle très vite après.

Ton personnage est très mystique, sauvage, court dans les montagnes la nuit. Il a un lien très instinctif à la nature. Toi aussi ?
J'ai l'impression que je vis la même chose que Tom, à Paris. Je traine beaucoup dans Paris la nuit. J'ai ce même rapport à la rue, au sol, j'adore marcher en écoutant de la musique. Je me pose pas à côté des canalisations et je me baigne pas dans les fontaines parisiennes non plus mais j'aime la ville, ce qu'elle dégage, son ambiance. Je m'y sens toujours très bien.

L'environnement, c'est quelque chose d'important pour toi ?
J'aime être dans des endroits qui me parlent. Pour le film, j'ai fait un stage à la ferme. Et c'était génial. J'étais déjà allé à la campagne mais c'était la première fois que j'étais si proche des animaux, surtout des vaches. Cet animal a une personnalité tellement forte. C'est un délire. Il s'agit d'une vraie ferme qu'on a retapé pour le film de Téchiné. J'avais même ma vache préférée, celle que je brosse à un moment dans le film. Pour mon premier jour à la ferme, je me suis aperçu que j'étais pas hyper à l'aise avec les vaches. Je savais pas trop comment m'y prendre. Dès que j'approchais l'une d'entre elles, j'abandonnais parce qu'elles avaient toutes l'air hyper réticentes à mon égard. Toutes sauf une. Elle est venue vers moi, m'a léché la main avec sa langue toute rugueuse. Elle m'a apprivoisé. À la fin du stage, je me sentais fermier. Alors que je suis un vrai parisien.

Corentin porte un pull Acne

Comment vous avez réussi à vous faire confiance, Kacey et toi ?
Déjà, on a tous les deux un caractère assez nerveux. Même si je me suis un peu assagi avec l'âge. Mais quand j'avais le sien, j'étais hyper bagarreur. On a 9 ans de différence tous les deux et nos rapports ont très vite été fraternels. Quand j'ai vu, dans le film, ces scènes de tension entre nous, c'était comme une évidence. Et puis autant pour lui que pour moi, c'était forcément compliqué : l'amour entre mecs, l'homosexualité… Le soir, on était trop heureux de se retrouver, de discuter ensemble, Kacey et moi. Parce que ça matche entre nous. On se ressemble. Et puis on s'est confiés très vite l'un à l'autre, proximité oblige : on s'est avoués pas mal de trucs, pas toujours très cool. Il fallait qu'on évince la compétition entre nous, très vite. Notre histoire à tous les deux, elle ressemble beaucoup à la chronologie du film qui s'étale sur trois trimestres. On est sortis, on a fait la fête ensemble pendant le tournage qui a duré près d'un an. On a beaucoup d'amour l'un pour l'autre. Et du respect aussi. Comme des frères. Je pense que ça se ressent à l'écran.

Pendant la première partie du film, vous ne vous parlez qu'avec des coups et des poings, Damien et toi. Comment expliques-tu cette violence ? L'amour pour toi, c'est quelque chose de forcément compliqué ou violent ?
Je l'ai jamais vécu avec cette intensité. Mais dans l'amour, y'a toujours du danger, non ? Tu sais que tu peux avoir très très mal. Le regard de l'autre compte plus que tout. Tu te vois dans le regard de l'autre et ça, je pense que ça peut faire très peur. C'est beau, mais c'est flippant aussi. Quand j'aime beaucoup, d'une certaine façon, je crois que j'ai toujours envie de frapper un peu. Pas physiquement, bien sûr. C'est le besoin de rendre les choses vivantes, de ne pas les laisser s'échapper. La violence, c'est une forme de dialogue. À travers les corps qui se donnent des coups, dans le film d'André et dans la vie en général, y'a tout un langage qui se forme et se crée. Après la tempête, il reste forcément quelque chose à reconstruire.

Tout à l'heure, tu m'as fait écouter la B.O d'Only Lovers Left Alive. Jim Jarmush, c'est le cinéma que tu aimes ?
Je pense que c'est mon réalisateur préféré. Gus Van Sant, aussi. Juste pour la scène de la guitare le matin dans Last Days. C'est un truc qui me plait dans le cinéma. En fait je suis assez mélancolique. Ce que j'adore c'est l'expression filmique de cette incapacité à être bien. Dans Permanent Vacation, le rien devient tout un monde extrêmement puissant. Même dans la vie de tous les jours : les moments dont on se souvient, parfois, sont de l'ordre de l'anecdote pure. Bien sûr, on se souvient des événements qui ont marqué notre existence, les drames, l'amour, mais certaines choses absurdes reviennent alors qu'elles ne veulent rien dire toutes seules : et pourtant, elles restent. Ça peut être un rayon de soleil sur la figure le matin, un instant, un truc débile. Saisir le rien, au cinéma, c'est quelque chose qui m'a toujours fasciné. Tu vois Jim Jarmush, dans Only Lovers left Alive, c'est que ça : une atmosphère, un vide, la solitude. C'est l'attente. Il ne se passe rien mais il peut tout se passer. Et puis y a Leos Carax, aussi. Les Amants- du Pont-Neuf. Rien que pour Denis Lavant. Avec lui, chaque mot compte.

Tu penses qu'on a encore la place et le temps d'être mélancolique en 2016 ?
Je sais pas. J'ai beaucoup d'images qui reviennent, tout le temps. Avant de m'endormir, surtout. Les images sont toujours hyper bizarres, sorties de mon imagination ou de mon vécu. Parfois, je ne sais plus si je les ai vues ou rêvées, ces choses. C'est un peu inconscient, en fait. Mais je résonne en termes d'images. Toujours. Sauf pour les textes, là je n'ai plus aucune mémoire.

Corentin porte un pull Ami

Tu as l'impression d'avoir appris quelque chose sur toi, avec ce film ?
J'en sais rien. Vraiment. C'est très bizarre, tu sais, ce rôle c'était la chance de ma vie. Quand t'es acteur, t'as un besoin d'affection et d'exister très fort. Ça, je le savais déjà. Je pense pas qu'il s'agisse juste d'un truc égocentrique, je pense que t'as envie et besoin de vivre des connexions très fortes avec les autres. Tout se situe par rapport à l'autre, dans le métier d'acteur. Beaucoup de gens m'ont félicité pour le film et j'ai compris un truc : cette reconnaissance là, c'est pas celle qui me rend heureux. Pourtant, je pensais vraiment que c'est ce que je devais attendre de ce métier. Finalement, je prends cette reconnaissance avec beaucoup de détachement.

Qu'est-ce que tu attends du cinéma, alors ?
J'ai envie de faire des beaux films, qui me portent et auxquels je crois. Mais je veux pas être un acteur dans ma vie à moi. Plus je rencontre et j'observe des acteurs, plus je trouve triste la manière dont certains se comportent dans la vraie vie. J'ai envie d'être sincère, de m'en foutre. De rester intègre.

Comment on fait, pour rester intègre quand on devient acteur ?
Je pense qu'il faut réussir à se dire qu'on est pas si important. Pas se prendre la tête avec l'image qu'on peut renvoyer aux autres. J'ai pas envie de mentir aux gens. Quand j'ai vu Quand on a 17 ans pour la première fois, on était très peu nombreux à la projection. Et j'ai vécu un truc très fort, mais très dur aussi. Rien à voir avec les scènes de sexe. J'assume complètement la nudité. Je suis pas timide mais en revanche, je suis pudique sur mes émotions. Je me cache quand je vais mal, je déteste que mes potes me voient comme ça. Et là, en voyant ce film, j'ai vraiment eu l'impression qu'une partie de moi allait se dévoiler au monde entier. À la fin du film, j'étais très gêné. La seule chose que j'ai dite à André c'est : "Je me sens bizarre. Faut que je fume une clope." Si les émotions m'ont troublé autant, c'est parce que c'étaient aussi les miennes. Parce que Tom, mon personnage, me ressemble un peu. Voir les émotions qu'on ne s'avoue pas à soi-même, offertes à tout le monde, c'est en réalité très dur. Et je ne m'y attendais pas.

Tu as un rêve en ce moment ?
J'ai envie d'être amoureux. T'as vu Love de Gaspar Noé ? C'est des phrases archi-naïves qu'ils s'échangent mais moi, j'adore la naïveté quand elle est belle. Parfois, j'entends des mecs de 15 ans qui croient tellement fort à un truc que toi aussi, t'as envie d'y croire. Parce qu'ils ont une candeur que beaucoup d'adultes perdent avec l'âge. Moi j'ai beaucoup de candeur. Si je vieillis si peu physiquement, c'est qu'il doit y avoir un truc mental aussi, je crois. On me donne toujours 17 ans alors que j'en ai 27.

La candeur, elle pourrait sauver le monde, tu crois ?
C'est difficile à dire. La beauté de découvrir, oui, j'espère. Il faudrait continuer de vivre des premières fois dans tout, tout le temps. Il faudrait ne jamais devenir aigri. La candeur, c'est l'émerveillement devant le monde. Je trouve ça hyper beau. André Téchiné, sur le film, il avait vraiment 17 ans.

Est-ce que tu as un message à la jeunesse qui s'apprête à voir Quand on a 17 ans ?
Je pense qu'elle ne doit pas oublier de rester empathique. Un truc qui me rend ouf en ce moment, c'est la crise autour des réfugiés. Ce que ce genre de crise génère chez certains. Quand je vois que des gens du 16 mettent autant de coeur à détester et nuire aux autres, tout ça pour un centre de réfugiés, ça me donne envie de pleurer. Une lutte, c'est censé apporter quelque chose, non ? Lutter contre quelque chose, c'est tellement égoïste. Quand t'es privilégié, t'as parfois l'impression que d'offrir la même chose aux autres t'ampute d'un droit. C'était la même chose avec le Mariage pour Tous. C'est terrible, vraiment. Le manque d'empathie me rend triste. Deux jours après les attentats de Paris, j'étais à la maroquinerie pour voir Songhoi Blues, un groupe malien mythique. Un instant, entre deux chansons, le chanteur nous a parlé de la guerre au Mali. Il a dit à la foule : ''Après la guerre, on a des morts, mais chacun continue de faire son petit métier''. La vie continue, mais ce qu'il voulait dire surtout, c'est que chacun fait comme il peut, à son échelle. Beaucoup de gens pleuraient pendant la chanson, on était tous serrés, humides, blottis les uns contre les autres. C'était hyper touchant. Et je me suis dit, voilà, il faut réussir à être heureux. Quand tout est dévasté, on renaît le jour suivant. Enfin, c'est ce que je souhaite au monde.

De renaître ?
Renaître et continuer à vivre comme si c'était toujours la première fois.

Corentin porte une veste J.W Anderson

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Mia Dabrowski
Stylisme : Théophile Hermand
Talent : Corentin Fila représenté par Elite Paris

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