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adolescent et amérindien, voilà mon quotidien

Emanuel Vigil fait partie de la communauté des Jicarillas, un groupe d'Apaches du Sud-Ouest des États-Unis. L'année dernière, il rencontrait Michelle Obama à l'occasion de la remise de son diplôme. Aujourd'hui, il nous parle de sa vie de tous les jours...

par Emanuel Vigil
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19 Juillet 2016, 7:40am

Comme la majorité des lycéens fraichement diplômés, je passe trop de temps sur Twitter, je rêve de rencontrer Lady Gaga un jour et j'ai plus que hâte d'entrer à l'université. Sauf qu'au lieu de passer mes premiers jours de grandes vacances sur la plage à faire du volley et me bourrer la gueule avec mes potes, j'ai assisté à une cérémonie bien particulière : la Bear Dance. On y entonne des chants traditionnels en Athabaskan dans une forêt du Nouveau Mexique. J'adore cette période de l'année car j'échappe, l'espace de quelques jours, aux sirènes de la technologie. C'est aussi l'occasion pour moi d'en apprendre plus sur l'histoire de mon peuple en discutant avec les anciens.

La Bear Dance (ou danse de l'ours) fait partie des cérémonies sacrées de la tribu amérindienne des Apaches Jicarillas. Je suis né au Nouveau Mexique, à Dulce où j'ai passé mon enfance avant de m'installer à Santa Fe pour intégrer le pensionnat amérindien ou Indian School, qu'on a pu voir un peu partout sur les écrans lorsque Michelle Obama a fait son allocution en hommage aux tribus amérindiennes, le jour de la remise de nos diplômes.

En tant que major de la promo, j'ai eu l'honneur d'être présenté à la Première Dame. Une scène un peu surréaliste, quand j'y repense.

Le jour de la remise des diplômes, les flash des caméras et les hordes de journalistes nous attendaient à l'école. J'avais enfilé mon costume traditionnel ce matin-là, à l'instar de mes camarades de classe, tous vêtus de leurs tenues tribales. C'était probablement la dernière fois qu'on se voyait tous ensemble - nous venons tous de réserves différentes, disséminées aux quatre coins des Etats-Unis. Parce que la plupart des Amérindiens portent des bijoux en argent et turquoise, chacun de mes camarades devait tour à tour se délester de ses apparats pour passer les checkpoints à l'entrée du lycée.

Avant la cérémonie, nous avons tous été invités à prendre une photo accompagnés de Michelle Obama. Les dizaines d'hélicoptères chargés d'assurer la protection de la Première Dame tourbillonnaient en l'air. Lorsqu'elle est apparue, entourée d'une foule de body-guards, j'en ai eu le souffle coupé. Sa classe, son élégance, sa beauté. D'un calme qui contrastait avec l'excitation lycéenne générale.

Lorsqu'elle s'est présentée à nous, les larmes ont commencé à couler. Elle nous a dit qu'il fallait arrêter tout de suite avant qu'elle ne se mette à pleurer elle aussi. Elle nous a dit qu'elle nous aimait, que nous étions géniaux, que nous étions l'honneur de notre peuple et de la Nation. Nous lui avons offert des bijoux, des céramiques traditionnelles. Pendant la remise de diplômes, je me suis confié à elle sur mon éducation, ma famille, mes potes. Elle était fière que je rejoigne les bancs de Columbia l'année prochaine.

Alors que les diplômés avaient enfilé leurs toques noires et leurs robes, j'ai gardé mon habit traditionnel : pantalon en daim aux motifs dessinés par les perles, un tablier en velours bleu nuit, des bijoux d'argent et coquillages en guise de boucles d'oreilles. Toute ma famille s'est impliquée dans la création de ma tenue. J'avais les cheveux nattés. Les tresses en symbole de longévité. Les bijoux (faits par mes oncles) comme synonymes de richesse. Les dessins et les couleurs représentés sur mes vêtements, pour les quatre saisons et le cycle de la vie. J'avais aussi une figurine Star Wars en porte-bonheur que je n'arrêtais pas de tripoter pendant mon discours, histoire de me calmer les nerfs.

La visite de Mme Obama dans notre école a, je crois, aidé les Américains à mieux appréhender la vie quotidienne des adolescents amérindiens en 2016. Je suis persuadé que la plupart des Américains de mon âge ne connaissaient pas même l'existence de l'Indian School de Santa Fe avant que Michelle Obama n'y mette les pieds. Mes ancêtres ont été les premiers hommes à peupler l'Amérique et que les Amérindiens soient toujours 4 millions à fouler son sol, nous restons une minorité silencieuse et invisible aux yeux des Américains.

Mes ancêtres ont été les premiers hommes à peupler l'Amérique et que les Amérindiens soient toujours 4 millions à fouler son sol, nous restons une minorité silencieuse et invisible aux yeux des Américains.

C'est d'abord une question de nomenclature. Les jeunes Amérindiens que je connais préfèrent qu'on les appelle des 'indigènes'. Tout un pan de cette jeunesse s'est emparée du hashtag #nativeyouth sur Twitter et entend défendre et rassembler les jeunes générations d'Amérindiens. Lorsque Christophe Colomb a colonisé les Amériques, il pensait être arrivé en Inde. Tout le monde apprend ça à l'école. C'est pour cette raison qu'il na appelé mes ancêtres les 'Indiens'. Voilà pourquoi la plupart des jeunes aujourd'hui choisissent de se détourner de ce terme 'indiens', qu'on associe plus aisément au génocide de notre peuple, au dénigrement de son existence, plutôt qu'à son identité.

Si certains jeunes préfèrent rester dans leurs réserves, d'autres comme moi, voyagent pour intégrer ensuite les universités américaines de renom. La vérité c'est que la plupart des écoles et lycées dans les réserves amérindiennes sont sous-financés et peu de bons profs acceptent de faire cours en échange d'un salaire misérable. Souvent, surtout, ils sont mal desservis et dans des endroits reculés du territoire.

En revanche, il existe des internats situés plus au centre : dans la banlieue de Los Angeles ou Santa Fe. Beaucoup de mes copains ont eu leur place dans les plus prestigieuses universités. Une année scolaire au pensionnat de Santa Fe ne coute que 50 $. C'est là que j'ai pu rencontrer les plus intelligents et les plus brillants des ados du pays. Le pensionnat rapproche les gens : plus d'une centaine de tribus amérindiennes étaient représentées dans l'école. Je me suis fait des potes de la Nation Navajo, des pueblos ou de la tribu Mohawk.

Mais même en ayant reçu une prestigieuse éducation, beaucoup de jeunes amérindiens rencontrent dans leur adolescence plus de problèmes que les autres : ils ont les plus hauts taux de diabète, de suicides adolescents, de violence domestique, d'usage de drogue. En 2014, seulement 67% des jeunes amérindiens possédaient leur diplôme lycéen alors que la moyenne nationale s'élève à 80%. Beaucoup d'entre nous vivent dans des réserves rurales où l'accès à la technologie, aux soins et même à la nourriture est problématique. Problématique mais invisible aux yeux du monde. Je pense qu'il est difficile pour la plupart des adolescents indigènes de comprendre la complexité du monde extérieur. Et d'autant plus difficile pour eux de trouver un équilibre entre le respect des traditions et notre insertion dans le monde occidentalisé.

Nous nous méfions toujours des étrangers parce que la préservation de notre culture, au même titre que la protection de l'environnement, sont des traits distinctifs de notre communauté. Certains d'entre nous rejettent l'Anglais et continuent de parler la langue natale, une langue qui n'a pas bougé depuis des milliers d'années. C'est un des fondements de noter culture et un héritage que les anciennes générations souhaitent préserver. La jeunesse, elle, se détache petit à petit de ces racines. Seulement 1,4% des moins de 30 ans, dans ma tribu, parlent la langue athapascane.

Seulement 1,4% des moins de 30 ans, dans ma tribu, parlent la langue athapascane.

Ce n'est plus tant la langue, ni les traditions autour desquelles les jeunes générations se retrouvent et s'unissent. Notre plus grand pilier, c'est notre famille. Souvent nombreuses, elles protègent les plus jeunes. Mes grands cousins, Davin et Jerren, de leur côté, ont choisi de fuir leur mère alcoolique ainsi que la réserve Apache. Aujourd'hui, ce sont leurs grands-parents qui s'occupent et prennent soin d'eux. L'amour et la solidarité font tenir notre communauté.

Même si notre peuple s'attache à préserver les traditions, il évolue avec le temps. Comme une grande famille, nous plaçons très haut les notions de tolérance, de respect et d'empathie à l'égard des autres communautés. À l'école à Santa Fe, où j'étais scolarisé, j'ai choisi de créer l'association gay et lesbienne. C'était la première de ce type à voir le jour dans cette école, depuis sa création. Je pense sincèrement que la jeunesse amérindienne a besoin, au même titre que l'américaine, d'être acceptée dans ses croyances et ses différences. La jeunesse indigène est unie dans la joie et les fêtes. Mais elle l'est aussi dans la souffrance. La jeunesse est la force et la sève de la communauté Amérindienne. Bien sûr, elle est la première à se confronter aux problématiques qui enserrent la communauté en 2016 : de la prise de drogue à la perte progressive de notre culture. Mais ma génération surmonte chacun de ces obstacles avec fierté et courage. Je souhaite la voir voyager, aimer et grandir partout à travers le monde. De la voir rentrer ensuite sur le sol américain. De la voir enfin vivre de ses traditions et parvenir à les réinscrire dans un temps où l'amour, la compassion et l'ouverture d'esprit sont les plus grandes forces. 

Credits


Texte : Emanuel Vigil