un album, sept mercenaires : panama bende hausse le ton

Panama Bende vient de sortir un premier album très attendu, ADN. La conclusion ciselée de 6 ans de rap à plusieurs, et le début d'une carrière qu'on espère longue et prospère. i-D a rencontré les membres du groupe pour parler de rap et de futur.

par Antoine Mbemba
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29 Mai 2017, 11:00am

Panama Bende, c'est d'abord sept individualités, sept voix, sept grains, sept débits. Un groupe qui écrase par le talent et le surnombre. C'est Lesram, Ormaz, Zeurti, PLK, Aladin, Elyo et Asf. Les « sept boules de cristal, » nous assure le dernier. Désormais potes, un temps inconnus, les rappeurs se sont rencontrés au petit à petit, par grappes de deux, de trois, d'impros défoncées en premiers textes et de MJC en open mics. Et aujourd'hui, leur premier projet, leur premier gosse, c'est le résultat de 6, 7 ans d'entraînement, de flow tendus vers l'homogénéité, la cohérence mais aussi la culture de leurs différences. Des richesses de chacun. Puis c'est aussi l'affinement d'un groupe, tout court. D'une bande de potes qui tue au rap. Des mecs qui frappent en groupe et brillent en solo, et comptent bien quadriller les prochaines années du rap.

Fin 2015, sur leur hymne frénétique et déjà culte pour beaucoup, Avé, ils s'étaient donné une devise, une marche à suivre scandée avec fougue sur le refrain : « On n'a rien à perdre, tout à gagner ! » Le 14 mai dernier, sur Facebook, quelques jours avant la sortie de leur premier album et quelques heures après un concert de folie devant une Cigale débordée par la foule, on lisait : « On n'avait rien à perdre, on a tout gagné. » Et clairement, ces sept mercenaires du rap français sont passés à l'étape supérieure. Les clips, les sons, les extraits espacés, les formidables potentialités des solos, c'était déjà gagnant. Mais maintenant, avec l'album ADN - sorti la semaine dernière - l'acte est posé d'une affirmation artistique encore au-delà. L'album est un vent de mélancolie qui ne se prive ni de joie ni de fraîcheur ni de fête, et qui nous murmure que Panama Bende est là - bien là. Au moins jusqu'à Bercy.

Vous venez de sortir ADN. Après plus de 6 ans à rapper ensemble, c'est quoi, justement, l'ADN de Panama Bende, ce qui vous unit tous ?

PLK : Le rap, tout simplement...!

Zeu : Après au-delà du rap, il y a plein de choses qui nous unissent. Nos points communs nous unissent autant que nos différences. Au final, ça fait un truc cohérent, homogène, plein d'horizons différents qui équilibrent le tout. Et au-delà de la musique, il y a le lien humain. On se connaît tous très bien, depuis longtemps. L'ADN c'est aussi ça.

Elyo : Finalement notre ADN musical, dessiné par ce projet, c'est un peu la réunion de nos sept forces. Il y a différents délires, et tout ça créé le lien entre nous sept.

Sept c'est beaucoup ! Comment ça s'organise quand vous vous lancez sur un son ?

Elyo : En général on se retrouve tous dans le studio, à Grande Ville. On se rejoint à sept, même s'il est possible qu'il y en aie un qui ne soit pas là ce jour-là... ou un qui soit en retard, qui arrive à 18h alors qu'on avait prévu de se retrouver à 14h ! Souvent il y en a un qui arrive avec une prod... On n'est pas d'accord sur plein de trucs dans la vie, mais musicalement il n'y a jamais eu de frictions. Sur les prods on se met tous d'accord en 3 secondes. Après on se met à gratter, on essaye plus ou moins de prendre une direction. Pas forcément des thèmes. Ce qui est cool dans le rap c'est de ne pas être trop précis, que ce soit le plus riche possible. Et puis en général la prod impose une ligne, c'est une direction artistique.

Asf : On est assez libres, on se prend pas trop la tête. On écoute une prod, ceux qui kiffent posent dessus. On nous a dit plusieurs fois que les sons très longs c'était pas top, ni pour nous ni pour les gens. On entend le conseil, on comprend l'argument. Après, notre son qui a le mieux marché c'est un son où on est tous dessus. On ne se casse pas la tête, on fait de la musique pour kiffer. Si t'aimes la prod, mets-toi dessus.

Zeu : On ne s'arrête pas forcément au format, même s'il faut parfois le faire un peu, jouer le jeu sur un son ou deux...

Asf : Sur ADN, tu as par exemple Mon Squad, qui est plus dans le format radio, pour lequel on a essayé de s'imposer quelques restrictions. Mais autrement, on se laisse porter.

Vous avez passé combien de temps sur ce projet ?

Zeu : Une pige. On n'était pas censés passer une pige dessus. Si tu regardes la tracklist, le dernier morceau, Sommet, on l'a enregistré il y a un an. Et c'est ça qui a marqué le début du projet. C'était notre première pierre à l'édifice. Après, il y a au moins 6 ou 7 sons qu'on a faits 5 mois après Sommet, mais dans un laps de temps plus réduit, en deux-trois mois. Après c'était surtout au niveau des arrangements, des envois, des mixes, qu'il y avait du taff. Donc on a mis un an, mais en concentré je dirais 6 mois.

Asf : On est sept, c'est parfois dur à gérer. Y a personne pour nous gérer, on fait tout, tous seuls. On a pu perdre un peu de temps à certains moments, et être archi productifs à d'autres, à cracher 4-5 sons en deux semaines, des frappes.

Zeu : Il fallait qu'on se mette la pression par rapport aux challenges qu'on s'était donnés, que ce soit La Cigale ou autre. Tout ne s'est pas passé comme on le voulait, et on a vraiment dû cravacher sur la fin. C'est pour ça qu'on a été aussi productifs en peu de temps. Ce qui ne nous arrive pas normalement. On sort des sons plutôt espacés, généralement.

Vous rappez ensemble depuis 6-7 ans, mais depuis 1 ou 2 ans, vous avez beaucoup gagné en popularité. Pourquoi c'est venu à ce moment-là ?

Elyo : C'est les premiers clips en vrai. Avant on était connus de nom. Comme on dit, aujourd'hui le visuel c'est tout dans le rap.

Zeu : C'est limite plus que la musique pour certains artistes.

Elyo : C'est dommage, mais c'est le chemin habituel. Il faut envoyer du visuel. C'est ce qu'on a fait, et ça a bien roulé.

Zeu : Et puis on a été partagés, relayés. C'est pour ça que tu as un genre de fame qui s'est rajoutée. On avait une base de fans déjà bien solide, mais quand t'as des Nekfeu, des Dean, des Alpha - des rappeurs issus de la même école que nous, on va dire - qui partagent ce qu'on fait, ça rajoute quelque chose, forcément.

Elyo : Ce qu'on se dit aussi, c'est qu'avant même de faire du rap, on connaissait tous 3000 milliards de têtes dans Paname. On connaît beaucoup de monde, et ça nous a bien aidés à faire tourner nos premiers sons. Le bouche-à-oreille.

Avant de faire du rap justement... Qu'est-ce qui vous a donné, à chacun, cette envie d'en faire ?

Elyo : C'est différent pour tout le monde, mais on en écoute tous depuis tout petits !

Zeu : Après on est tous passés par des courants musicaux différents, mais je sais que ce qui nous a donné envie de rapper... c'est le rap.

Elyo : Je sais pas si vous avez ressenti ça aussi, mais moi un jour je me suis dit : "Si eux peuvent le faire, pourquoi pas nous ?"

Zeu : Carrément ! On s'est tous dit ça.

Asf : Moi en vrai, je devais avoir 13-14 ans, et dès que je buvais un verre, dès que je fumais un joint, je commençais à faire de l'impro. Sans vraiment savoir que c'était de l'impro. J'ai commencé comme ça. Dès que je fumais je le faisais. Et je fumais toute la journée, donc j'ai fini par prendre un vrai level. Et les gens autour de moi me disaient que c'était bien, me suggéraient d'écrire un texte. Moi ça me faisait rire. Un jour j'ai écrit un texte, puis j'ai fait écouter à Elyo, puis il a commencé à écrire, on a écrit tous les deux, on a rencontré Aladin, on a monté un petit groupe avec lui, à l'époque. Le N Crew... Y que toi qui sais ça. On tapait dans les 4-5 vues...

Elyo : C'était le feu !

C'était quoi vos influences de l'époque ?

Elyo : Tout ce qui se fait, à nous sept !

Zeu : On a des influences très différentes. Aladin c'était Sinik, Grodash. Ormaz c'est différent, c'est plus du rap de New York, Elyo aussi. C'est très éclectique dans le groupe. Moi j'ai écouté du rap petit, mais j'ai eu une grosse période metal derrière. Limp Bizkit, Enhancer. Du rap metal, quoi. C'est ça qui m'a rapproché du rap à nouveau, finalement.

J'ai trouvé ADN très mélancolique, assez sombre même. D'où ça vient ?

Asf : Sincèrement, on est sept jeunes de la même tranche d'âge, qui représentent une génération. Et je pense que toute cette génération à un mal-être en elle. Nous, on a le côté artistique qui fait qu'on le ressent peut-être un peu plus. Mais ça ne nous empêche pas de fêter la vie. On kiffe la vie, on est des bons vivants, mais au fond de nous il y a de cette mélancolie. Je pense que c'est un délire générationnel, c'est la société qui veut ça. Les jeunes de notre âge se posent des questions sur leur avenir, sur leur passé, sur les relations entre les gens...

Zeu : Et puis même, si tu nous reprends tous en solo, on ne fait pas vraiment de la musique festive, ou joyeuse. Quand on en fait, c'est pour se prêter à l'exercice. Mais si tu nous écoutes bien, on rappe souvent sombre. On n'aime pas que ça, mais on aime bien ça.

Vous êtes encore jeunes... le rap c'est du long terme ?

Zeu : On va te parler français : à fond. On espère.

Asf : On voit clairement ça sur du long terme, ouais. On est sept, il y a le groupe, les solos, les duos, des sous-groupes, plein d'entités différentes.

PLK : Si on fait ça bien, on peut faire vivre ça très longtemps, sans que ça paraisse trop chargé. Si on veut, là, on donne un an qu'avec les solos, et on revient dans un an avec un autre truc Panama. C'est pas ce qu'on va faire, mais on pourrait le faire. Et en deux ans on aurait quadrillé, sans trop charger.

Zeu : C'est ça. Quand on sait qu'on ne va pas sortir de trucs avec le groupe, on quadrille, on occupe l'année avec les solos, et on finit par revenir avec le groupe, histoire d'être présent, et que le blaze tourne toute l'année. Que les gens ne se demandent jamais "Ils sont où ? Ils foutent quoi ?" Y aura toujours un gars du groupe qui sortira un truc.

PLK : Cette année, je crois que 80% des dimanches tu as eu un truc Panama Bende. Un truc relié au groupe.

Asf : On est vraiment pleins d'énergie. C'est que le début, ADN c'est la naissance du truc. Bende Mafia c'était un bon projet, qu'on kiffe...

PLK : Une carte de visite !

Asf : ...voilà. Puis à cette période on n'était pas encore pros dans nos têtes. Là on sent qu'on a passé un cap. L'enregistrement était plus carré, on a fait plein de concerts en France. On a passé une autre étape. ADN c'est la naissance d'un truc, donc oui, il y a de l'avenir. J'aime pas trop dire ça, parce que c'est une phase classique dans le rap, mais la c'est vraiment que le début !

Elyo : Et puis, tu parlais de long terme, et nous là, en termes d'inspiration artistique, on a 1000 projets en tête, 1000 directions artistiques à aller explorer. On est pas du tout bornés à ce qu'on a fait sur ce projet-là. On a un milliard de pistes à explorer. On a la dalle.

Est-ce que Panama Bende ça pourrait devenir une base sur laquelle d'autres têtes viendraient se greffer, par exemple ?

Asf : Non, je ne pense pas. Dans nos têtes c'est clair, Panama c'est Panama. C'est nous sept.

Zeu : Des collabs, oui !

Elyo : Oui... mais autrement l'écurie est fermée ! Parce qu'à l'âge qu'on a maintenant, on réalise ce que sont les relations humaines entre les gens... On a déjà eu du mal à se trouver tous les sept... et ça prend du temps d'instaurer des relations de confiance.

Asf : Le huitième qui arriverait dans Panama il serait pas bien !

Elyo : Il va se faire terminer !

Zeu : Il va faire deux-trois concerts avec nous, il va quitter !

PLK : On est compliqués, hein.

Zeu : Quand tu nous connais vraiment bien, tu sais qu'il y a certains d'entre nous au quotidien qui ne sont pas tenables pour tout le monde ! Même nous, on a parfois du mal entre nous, alors...

Asf : C'est les sept boules de cristal ! On a trouvé l'équilibre. C'est le nombre parfait. Huit c'est mort.

Et à sept, les featurings aussi c'est compliqué !

PLK : Si on feat avec un mec, on va être sept à vouloir le manger. Donc forcément, y en a un qui va y arriver ! Forcément il va boire la tasse.

Zeu : Déjà un groupe qui feat un rappeur c'est bizarre. Imagine-nous sept avec un rappeur, c'est extra-pété. Mais par exemple un feat avec un autre groupe... Quatre du groupe et quatre d'un autre groupe, ça peut être cool. Un méga freestyle, des cyphers, un truc intéressant, un visuel particulier pour une occasion spéciale...

Vous évoquiez les lives tout à l'heure. Racontez-moi un peu La Cigale, le 13 mai dernier.

Elyo : Pour situer le contexte, déjà : quelques semaines et mois avant La Cigale, on n'avait rien sorti, on était en période creuse. On devait sortir le projet. On n'avait pas d'extraits, on n'avait pas de clip, on n'avait pas vendu beaucoup de places...

Zeu : ...c'était la guerre...

Elyo : ...la patate atomique.

Asf : Déjà, de base, quand on a dit à nos tourneurs qu'on voulait faire La Cigale, ils ont fait une tête bizarre. Ils nous ont dit : "Franchement on vous aime bien mais vous savez ce que c'est La Cigale ?" On a dit oui, et on veut le faire. On leur a dit : "Vous inquiétez pas, on sort un album du futur avant La Cigale !" Un mois et demi avant on les appelle pour leur dire que l'album c'est mort, on ne le sortira pas avant, on n'a pas le temps.

Elyo : Et au final on a mis un coup de cravache international, on a sorti nos trois extraits plus notre freestyle avant la Cigale, on a annoncé la sortie, on a montré la pochette, etc. Et au final, 30 minutes avant le début du show : complet.

Zeu : Un public de malade... C'était impressionnant. La meilleure expérience scénique de ma vie.

PLK : Y avait une queue d'un kilomètre, jusqu'à Anvers ! Les gens pétaient des vidéos, des snaps dans la queue. J'ai même un pote qui est parti au Maroc qui a entendu parler de ces vidéos là-bas !

Elyo : ...aaaah la queue allait jusqu'au Maroc !

Asf : Puis on a eu de gros retours, de gens habitués à des grandes scènes, des Zenith, des Bercy, qui nous on dit qu'ils avaient trouvé ça fou. La première partie aussi, c'était full turn-up de A à Z. Moi je n'aurais pas pu rester dans la fosse sur ce concert !

Zeu : Puis rien qu'en termes de soirée, sur Paname. S'il y a un booker qui essaye de booker Di-Meh, ODP et nous, il ne pourrait pas ! Sur une soirée il ne pourrait pas faire un tel plateau de rappeurs. Rien que pour ça, c'était vraiment un truc de ouf.

Asf : C'est le premier gros accomplissement. La fierté... Il y avait tous nos parents et tout. Le premier grand souvenir dans nos têtes...

PLK : Mais c'est rien encore...

Asf : "C'est que le début !!!"

C'est quoi justement la suite des lives, après la sortie ?

Elyo : Là on prépare une tournée sur toute la saison d'automne. Septembre-octobre-novembre-décembre. Même janvier je crois.

Zeu : Mais sinon on a un truc à l'Aéronef, le 22, avec Princesse Nokia. On a un truc à Gare au Rock, ça va être la folie.

Elyo : On devait faire tous les festivals cet été, et comme on a pris du retard sur le projet, tout a sauté, tout est passé sous notre nez. Mais l'été 2018, on fait tous les festivals ! On sera partout. La scène c'est ce qu'on préfère, c'est là qu'on a commencé. On ne fait pas de shows carrés, c'est n'importe quoi, mais on donne tout.

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter, pour 2017, 2018, 2019, 2020 !?

Asf : La santé...

Elyo : ...disque triple platine !

Zeu : La santé, et si dieu le veut, un jour, Bercy full.

Credits


Texte : Antoine Mbemba

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