le témoignage désillusioné des anciens punks de l'est

À l'occasion de la sortie du documentaire East Punk Memories, nous sommes repartis sur les traces du punk hongrois avec un de ses survivants. Rencontre.

par Micha Barban Dangerfield
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15 Avril 2016, 1:25pm

1988. La réalisatrice Lucile Chaufour, armée d'une Super 8, traverse le rideau de fer et pose ses valises en Hongrie. Là-bas, elle se fascine pour la jeunesse. Celle des marges, celle qui refuse, celle qui suffoque, étouffée par la censure et l'autoritarisme de la dictature communiste. Elle va donc filmer pendant plusieurs mois un groupe de punks assoiffés de liberté, fan des Sex Pistols et des Dead Kennedy. À l'époque, ces punks hongrois hurlaient no future, sans doute moins nihilistes que leurs potes de l'ouest, probablement bien plus optimistes quant à leur futur. Avec la liberté, pensaient-ils sans doute, le futur s'éclaircirait. 25 ans plus tard, elle est retournée en Hongrie et a retrouvé les survivants du punk hongrois, ceux qui vociféraient leur rage dans des micros devant son objectif, entassés dans des appartements miteux, deux décennies plus tôt. Pour East Punk Memories, elle a à sa façon opéré sa propre réunification - d'une époque à l'autre, d'un monde à l'autre, de l'ouest à l'est.

Le documentaire expose les désillusions après la chute du mur : le capitalisme ne les a pas rendu plus riches ou plus heureux. On y voit également les glissements fascistes et droitiers d'un mouvement construit en opposition à l'idéal communiste. Ceux qui ont été un temps considérés comme des asociaux par la population hongroise de l'époque, ennemis jurés du régime ont maintenant grandi et vécu le capitalisme qu'on les a tant accusés d'encourager. Ils repensent cette période face à la caméra de Lucile Chaufour, partagés entre nostalgie et regrets, amour et haine. On a discuté avec l'un d'entre eux, Imre Hadzsi, ancien batteur du groupe punk T-34 pour évoquer le passé, le présent et le (no) futur du punk hongrois.

Dans quelle mesure le punk Hongrois se différencie du punk Anglais ?
À l'époque, dans les années 1980, on vivait malheureusement du mauvais côté du Rideau de Fer. Dans un pays autoritaire, occupé par les forces militaires de l'Union Soviétique. Ce qui a conduit à une forte opposition du système à l'égard des personnes impliquées dans la scène punk. Ce n'était pas facile d'organiser des concerts. Parfois, certains groupes étaient contraints de changer de nom pour avoir une chance de jouer. C'est parfois allé jusqu'à la présentation de fausses paroles aux autorités qui voulaient y jeter un oeil. On jouait un peu avec le feu. Si t'allais trop loin tu pouvais facilement te retrouver au tribunal puis en prison. C'est arrivé à certains de nos amis, des membres du groupe CPG. Mais d'un autre côté, l'oppression du régime nous a rendu inventifs dans notre manière de se procurer de la musique quand aucune boutique n'en distribuait ou dans notre manière de diffuser la musique (la nôtre et celle de groupes de l'Ouest) via des cassettes. On faisait des t-shirts et d'autres accessoires en rapport avec le punk, parce qu'il n'y avait pas de boutiques spécialisées dans ce genre de marchandises et on se procurait une littérature illégale et des actus en passant par le samizdat (un système de circulation clandestin d'écrits dissidents). Avant la chute du mur de Berlin, le punk en Europe de l'Est était certainement plus opiniâtre. Il s'accompagnait d'une réelle menace et établissait donc des relations très fortes entre ceux qui y prenaient part.

Le documentaire évoque les différentes divisions et mutations du punk (skinheads, nationalistes, fascistes, etc.) Par quelles métamorphoses le punk Hongrois est-il passé ? Comment expliquer de telles mutations ?
Le punk Hongrois a débuté comme dans beaucoup d'autres pays : c'était avant tout une rébellion de la jeunesse contre les structures existantes. Cependant, en Hongrie comme dans beaucoup d'autres pays d'Europe de l'Est, il y avait une dimension supplémentaire : l'oppression d'un réal-socialisme autoritaire. Certains de ces gars - comme on peut le voir dans East Punk Memories - qui étaient attirés par l'extrême-droite sont partis du postulat selon lequel être contre un système de gauche autoritaire, c'était forcément être de droite. Et plus ces mecs se radicalisaient dans leur opposition plus ils devenaient extrêmes. Mais bien sûr, il y avait aussi d'autres punks, qui croyaient davantage en une approche anarchiste et libérale de la lutte contre l'oppression.

Certains groupes de punk ont dû faire face à la justice pour "trouble à l'ordre public". Vous pensez que la dictature avait peur du punk, de sa communauté et de ses revendications ?
Je pense qu'ils n'en ont jamais eu peur. Ils voulaient seulement contenir et maîtriser le mouvement, savoir ce que faisaient les punks et leurs groupes. Et ce n'était pas vraiment compliqué pour eux, de nous observer et d'infiltrer le mouvement, parce qu'on était des gosses et que la plupart des concerts étaient publics.

Ce qui semble lier les punks entre eux ne relève pas d'une appartenance partisane mais plus d'une forme de nihilisme voire d'autodestruction…
Oui en effet, le nihilisme et l'autodestruction faisaient partie inhérente du punk mais je pense que c'est l'opposition au système qui faisait d'eux un groupe, une communauté. Ce n'était pas une simple forme de solidarité mais une solidarité en opposition à quelque chose.

La chute du Mur de Berlin a été un tournant décisif. La jeunesse punk s'est rassemblée et il y a une forme de libération rapidement suivie d'un désenchantement. Pourquoi ?
La chute du Mur de Berlin a en effet été un tournant majeur, et on a tous accueilli avec bonheur la liberté qui l'a accompagné. Mais à cette époque je n'étais plus impliqué dans cette scène punk qui évoluait sans cesse. La transition a été à la fois une énorme libération et atterrissage brutal sur les structures naissantes d'un capitalisme prématuré. Les gens n'étaient pas prêts pour un tel changement économique.

Aujourd'hui la plupart des gens interrogés dans le documentaire voient d'un mauvais œil la politique hongroise actuelle…
Il y a eu un revers à la transition pacifique qu'a connue la Hongrie. Elle s'est accompagnée du sauvetage des propriétés de certains bénéficiaires de l'ancien régime qui dans le même temps organisaient le placement de leurs intérêts en privatisant tout grâce à leurs réseaux. Ajoutez à cela, des partis de droite rétrogrades et une gauche incapable d'assumer son passé… Le système s'est lentement désintégré. Au même titre que les forces politiques loyales à la démocratie libérale qui auraient pu changer les choses sur le long terme. En ce moment, il se joue une guerre statique qui ne peut que mener à l'avènement d'un régime autoritaire. Les représentants au pouvoir mettent un point d'honneur à défendre des valeurs conservatrices d'extrême-droite, mais dès que l'on creuse un peu, on y trouve de fortes ressemblances avec le régime communiste des années 1980. Ils ont beaucoup appris de Chavez et Poutine et ont mis à mal l'équilibre du système en occupant les plus importantes institutions de l'État, dont la radio et la télévision publiques ainsi qu'une bonne part des médias privés. Ils ont même récemment déclaré la guerre aux organisations civiles indépendantes. Leur dernière invention : utiliser la crise des migrants à leur avantage, en jouant sur la peur et la menace pour renforcer le syndrome de Stockholm qui règne dans certaines couches de la société. Cette guerre constante qui a commencé bien avant ce régime, on la retrouve aussi dans East Punk Memories, dans la frustration de beaucoup des interrogés.

Tous les intervenants se sont plus ou moins éloignés du punk en vieillissant. Penses-tu que le punk est nécessairement une histoire de jeunesse ?
Le punk hongrois dans les années 1980 était à la fois une forme de protestation et une mode, un tout qui proposait des réponses aux besoins de cette jeunesse punk. C'était une forme de manifestation permanente qui reposait avant tout sur un anticonformisme. Aujourd'hui le punk se déploie différemment, c'est un style de vie, un esprit, une façon de penser, un genre musical, une mode vestimentaire, plein de choses. Du coup, je ne pense pas qu'il se réduise à la jeunesse. Mais qui suis-je pour juger de ce qu'est le punk !

Comment se porte le punk Hongrois aujourd'hui ?
Il y a clairement de nouvelles générations punk et certains anciens groupes sont encore actifs. Mais je ne suis plus trop tout ça.

Te considères-tu encore comme punk ?
Pas nécessairement. Mais je développe toujours une pensée critique en faveur des libertés humaines.

Tu es nostalgique de cette période ?
Je préférais dire que je suis encore très ému à l'évocation de ces jours.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Extraits du documentaire East Punk Memories de Lucile Chaufour

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