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7 choses à savoir sur la « loi mannequins »

Deux jours avant le second tour de la présidentielle, un décret et un arrêté ont permis l'entrée en vigueur de deux articles de la loi Santé de Marisol Touraine, connus aujourd’hui comme la « loi mannequins ». Objectif : lutter contre l'extrême maigreur.

par Sophie Abriat
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11 Mai 2017, 8:15am

Cover-girls ou anonymes, sex-symbols ou girls next door, les tops, objets de fantasmes, véhiculent des stéréotypes en tout genre. Corps formatés, dupliqués, façonnés par la retouche : le mannequin répond à des normes physiques et esthétiques qui laissent en général peu de place au réalisme même si les codes traditionnels de la féminité évoluent lentement vers plus de singularité et de diversité. Le 26 janvier 2016, la loi Santé de Marisol Touraine est promulguée. Les articles 19 et 20 aujourd'hui connus comme la « loi mannequins » visent l'industrie de la mode, régulièrement critiquée pour faire défiler des mannequins jugés trop maigres. Os saillants et membres décharnés choquent le public et jettent le doute sur la santé des tops. Deux mesures sont prévues pour lutter contre l'extrême maigreur : les mannequins devront fournir un certificat médical pour pouvoir exercer leur métier (arrêté visant à protéger la santé des mannequins) et les photographies retouchées devront en porter la mention (décret dit « Photoshop »). Mais depuis janvier 2016, c'était silence radio. Aucun décret d'application n'avait vu le jour, la loi n'était donc pas applicable. Rapporteur du texte, le neurologue Olivier Véran, militant anti-anorexie, commençait à perdre patience, pointant du doigt l'industrie de la mode, cette « grande muette ». Mais, in extremis, la loi a été sauvée : deux jours avant l'élection présidentielle, un décret et un arrêté ont donc permis l'entrée en vigueur des deux articles. « L'exposition des jeunes à des images normatives et non réalistes du corps entraîne un sentiment d'auto dépréciation et une mauvaise estime de soi pouvant avoir un impact sur les comportements de santé », indique le Ministère de la santé. Il faut donc « agir sur l'image du corps dans la société pour éviter la promotion d'idéaux de beauté inaccessibles et prévenir l'anorexie chez les jeunes » et « protéger la santé d'une catégorie de la population particulièrement touchée par ce risque : les mannequins ». En plein débat sur la diversité des filles sur les podiums et sur les couvertures des magazines, la « loi mannequins » va entrer en vigueur. Que prévoit-elle, que va-t-elle changer ?

Que dit le décret « Photoshop » ?

L'article 19 de la « loi mannequins » indique : « Les photographies à usage commercial de mannequins, dont l'apparence corporelle a été modifiée par un logiciel de traitement d'image afin d'affiner ou d'épaissir la silhouette du mannequin doivent être accompagnées de la mention : « Photographie retouchée ». Les publicités de mode dont l'apparence corporelle des mannequins a été modifiée seront donc dorénavant signalées. A coups de retouches « Photoshop », notre œil s'est habitué aux lissages des corps et des visages et on ne sait plus à quel point les images sont aujourd'hui transformées. Le décret précise que les obligations sont applicables « aux photographies à usage commercial de mannequins insérées dans des messages publicitaires diffusés notamment par voie d'affichage, par voie de communication au public en ligne […], dans les publications de presse […], dans la correspondance publicitaire destinée aux particuliers et dans les imprimés publicitaires destinés au public ». Les images de pub diffusées dans la presse digitale et papier sont donc concernées mais l'obligation ne s'étend pas au secteur de la télévision. Et la loi ne s'applique pas aux contenus éditoriaux des publications de presse - les séries de mode des magazines. Le décret précise que « la mention « Photographie retouchée » qui accompagne la communication commerciale, est apposée de façon accessible, aisément lisible et clairement différenciée du message publicitaire ou promotionnel ». Cette obligation entrera en vigueur le 1er octobre 2017.

Que dit l'arrêté visant à protéger la santé des mannequins ?

L'article 20 de la loi mannequins indique : « l'exercice de l'activité de mannequin est conditionné à la délivrance d'un certificat médical. Ce certificat atteste que l'évaluation globale de l'état de santé du mannequin, évalué notamment au regard de son indice de masse corporelle, est compatible avec l'exercice de son métier ». Ainsi, depuis le 6 mai 2017, les mannequins doivent fournir un certificat attestant qu'ils ne sont pas excessivement maigres pour travailler.Ce certificat sera délivré par la médecine du travail, « dans le cadre des visites d'information et de prévention ou des examens médicaux d'aptitude » prévus par le code du travail, détaille l'arrêté. Ce certificat sera valable deux ans maximum. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne est considérée comme maigre lorsque son indice de masse corporelle (IMC, qui correspond au rapport entre poids et taille) est inférieur à 18,5. En dessous de 16,5, l'OMS parle de dénutrition. Néanmoins, aucun palier chiffré n'est mentionné dans la loi ni dans l'arrêté.

Qui est concerné par ces mesures ?

Pour le décret « Photoshop », c'est à l'annonceur de veiller au respect de ces obligations et de vérifier que les photos qu'il achète ont fait l'objet ou pas d'une retouche sur Photoshop ou sur tout autre outil de modification d'image. En cas de non respect de ces dispositions, la loi prévoit une amende de 37 500 euros, pouvant atteindre jusqu'à 30 % des dépenses consacrées à la publicité par l'annonceur.

Pour l'arrêté veillant à préserver la santé des tops, ce sont les agences de mannequins qui sont principalement dans le viseur. Toutes les agences établies dans l'Union européenne sont tenues de se conformer à ces exigences, dès lors que leur activité se déroule sur le territoire français. Les mesures s'appliquent donc aux mannequins d'un autre pays de l'UE lorsqu'ils exercent en France. Employer une personne ne respectant pas cette obligation sera passible de six mois de prison et de 75 000 euros d'amende.

Est-il nécessaire d'être maigre pour défiler ?

Tenter d'encadrer le poids des mannequins est une chose, comprendre pourquoi les agences, les marques de mode et les designers continuent de choisir des filles maigres en est une autre. Pourquoi continue-t-on de shooter des filles aux côtes visibles alors que Beyonce ou Kim Kardashian sont des icônes pour la nouvelle génération ou qu'on invite l'athlète au corps ultra musclé Serena Williams au premier rang des défilés ? Pourquoi continue-t-on de véhiculer une telle image alors que le public semble la rejeter en masse ? Pour le rapporteur de la loi, Olivier Véran, la loi est un premier pas vers une prise de conscience généralisée et l'introduction de la sanction pénale primordiale. Pour ce médecin, la loi vise notamment à prévenir l'anorexie chez les jeunes. En France, les troubles du comportement alimentaires touchent environ 600 000 jeunes dont 40 000 anorexiques et sont la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans après les accidents de la route. On peut aussi compter désormais sur les réseaux sociaux pour faire contrepoids au « lobbying » de la maigreur extrême. Sur Instagram, la guerre contre les diktats est lancée.

La France était-elle à la traîne ?

Oui. Elle rattrape son retard. L'Espagne interdit depuis 2006 les mannequins dont l'IMC est inférieur à 18 de défiler à la Fashion Week madrilène. D'autres pays comme Israël (depuis 2012), la Belgique ou encore l'Italie ont déjà adopté des mesures similaires. La France, qui occupe une place de choix dans l'industrie de la mode, rejoint donc un petit cercle d'états qui luttent contre l'anorexie et les retouches photos. « Etant donné que la France est généralement considérée comme le foyer de la mode et que de nombreux tops modèles débutent leur carrière à Paris, les changements juridiques prévus par l'entrée en vigueur de la loi pourraient avoir de larges répercussions » écrit Vanessa Friedman du New York Times dans un article daté du 8 mai, « A New Age in French — Modeling ». Aux États-Unis, le CFDA (Council of Fashion Designers of America) s'est également engagé à informer et lutter contre l'extrême maigreur. Mais, pendant la dernière Fashion Week, constatant que les choses n'avaient toujours pas changé, le syndicat américain Model Alliance a publié une lettre ouverte signée par plus de 70 mannequins et acteurs du secteur dénonçant la pression malsaine exercée sur les mannequins pour les encourager à perdre toujours plus de poids.

Va-t-on assez loin ?

Initialement le projet de loi français prévoyait un IMC minimal pour pouvoir exercer la profession de mannequin, mais cette proposition a finalement été supprimée, tout comme celle visant à créer le délit d'incitation à la maigreur excessive, qui visait notamment les sites Internet dits « pro-ana » (pro-anorexie). C'est donc une version édulcorée de la loi a été retenue. Les éditos de mode ne sont pas concernés par la loi et comme le souligne The New York Times, « dans la hiérarchie de la mode, les éditos sont perçus comme plus désirables que les campagnes de pub ». Les plus optimistes y verront une avancée louable, les autres diront que cette loi n'incitera pas les photographes à moins retoucher les silhouettes des mannequins, car la maigreur reste une référence dans le milieu de la mode.

Peut-on quand même parler de bonne nouvelle ?

L'enjeu désormais est le contrôle et l'évaluation. « Il ne faudra pas accepter qu'il y ait des certificats de complaisance qui soient délivrés, dans je ne sais quel pays, de médecins disant que le mannequin de 1,80 m 40 kgs fait ce poids-là de façon tout à fait naturelle. Il y aura un certain nombre de combats à mener. Tout ne s'arrêtera pas à la minute où la loi aura été véritablement appliquée » indiquait Olivier Veran, ancien élu socialiste, désormais référent Santé du mouvement En Marche, dans une vidéo postée sur son compte Instagram en janvier 2017. « C'est positif que la France ait pris le rôle de chef de file sur ce sujet, a déclaré Sara Ziff au New York Times, fondatrice de Model Alliance, le syndicat des mannequins américains. Ceci étant dit, il va falloir accorder une attention particulière à la façon dont la loi sera appliquée au cours de la prochaine année et la suivante en France. Les décrets atteindront- ils les effets escomptés? ». La « loi mannequins » corrigera-t-elle tous les problèmes créés par ces images trompeuses qui saturent les médias ? Certainement pas. Mais c'est un signal envoyé à l'industrie de la mode dans son ensemble : il est temps que les marques de mode et de luxe agissent de manière responsable et notamment vis-à-vis de consommateurs jeunes et vulnérables. Les agences de mannequin vont-elles modifier leurs habitudes ? Les mensurations des mannequins vont-elles changer ? Première réponse pendant la prochaine Fashion Week, en septembre.

Credits


Texte : Sophie Abriat