que reste-t-il de l'idéal républicain ?

République : un tout petit mot quand même super important qu'on ferait bien de pas trop oublier. Non ?

par Romain Charbon
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04 Décembre 2015, 12:00pm

Taylor Swift est un génie qui a tout compris du monde dans lequel elle vit. Ce n'est pas un hasard si elle a choisi d'intituler son dernier album 1989. C'est son année de naissance, d'accord, mais c'est une année qui a une importance symbolique capitale. Elle marque un point de rupture générationnel. 1989 sépare d'un côté ceux qui sont nés avant, dans un monde bipolaire sur fond de guerre froide (les vieux) et d'un autre ceux qui comme Taylor ont grandi dans une société qui se globalisait, ont toujours connu l'internet à haut débit et trouvent déjà que Facebook appartient au Moyen-Age (les kids).

En France, en 1989, les enfants ont tous dansé la Carmagnole à leur fête de fin d'année, en tout cas ceux des écoles publiques. On fêtait le bicentenaire de la Révolution en grande pompe. Un an après la réélection de François Mitterrand, quelques mois après les manifestations de la Place Tian'anmen et juste avant que le mur de Berlin ne s'écroule. L'année qui ouvrait l'ère Taylor Swift, les petits français apprenaient quand même à l'école une chanson révolutionnaire s'attaquant au Roi et à l'aristocratie.

Il y a quelques semaines je devais écrire ici-même un article sur le retour de Versailles et des Versaillais. Canal Plus lançait sa série surfant sur la fascination indéfectible pour Louis XIV, les oeuvres d'Anish Kapoor vandalisées dans le jardin du château, Valérie Pécresse, porte-parole de toutes les Marie-Chantal du 78, monopolisant la campagne en Ile-de-France : autant d'indices du come-back des pulls jacquard et des carrés Hermès de l'ouest parisien, débarqués déjà il y a trois ans en mode bande-annonce avec la manif pour tous. Les Versaillais et leur vieille lubie de rétablir l'Ancien Régime ne sont jamais très loin de Paris, mais ils semblaient récemment avoir acquis une position de force jamais vue depuis 1984 et le million de personnes dans la rue pour défendre l'école libre (Remarquez ici le talent de la droite pour le naming de leurs rassemblements : "école libre" signifiant ici "école de curés pour bourges ou wannabe bourges", tout comme "manif pour tous" veut dire "rassemblement contre les pédés"). Bref, depuis la Révolution, la France n'a cessé d'être divisée en deux, et sans conteste la balle était aujourd'hui plutôt dans le camp des conservateurs. Pas de biopic de Saint-Just annoncé sur allociné, aucune comédie musicale sur la vie de Robespierre en vue, pas même l'idée d'une série sur le siècle des Lumières sur Netflix.

J'essayais donc un vendredi soir de novembre de rassembler par écrit ces quelques intuitions quand subitement la nécessité de cet article devint plus que relative. Franchement le 13 novembre on n'en avait plus rien à foutre des Versaillais.

Mais contre toute attente, peu à peu après les attentats, on commence à en reparler de la Révolution ou de son héritage. On ne l'a pas formulé direct, on n'osait pas mettre les mots dessus, mais ça revenait, on tournait autour. C'était comme le drapeau bleu blanc rouge, un peu de pudeur quand même, on n'est pas contre mais ça fait tout chose, on n'a plus l'habitude. On lisait plein de textes qui parlaient de liberté, d'égalité et de fraternité comme autre chose qu'une devise vide de sens gravée sur les frontispices des écoles, des fois on avait même envie d'y croire. 

C'est marrant, en fait on reparlait de République. Ça reprenait un sens. C'était plus seulement une place où on faisait du skate, c'était plus seulement le nouveau centre de la capitale. C'était ce qui nous faisait vivre ensemble. Comme si en visant le quartier de République, c'était la République elle-même que les assassins avaient voulu toucher.

En 1989, on fêtait le bicentenaire comme si on contemplait deux siècles de République glorieuse depuis la prise de la Bastille. Dans les programmes scolaires, on omet encore de dire qu'il aura fallu attendre 1870 pour qu'elle s'installe durablement. On vit dans un mythe. On préfère d'ailleurs toujours ne pas trop se souvenir qu'après la Révolution de 1848, c'est au premier suffrage universel (masculin) que Louis Napoléon Bonaparte a été élu Président avant de restaurer l'Empire.

Ceux qui sont nés après 1989 n'ont même pas vécu la fin des grands idéaux inspirés par 1789, ils ont carrément grandi sur leurs ruines en regardant les tours jumelles s'effondrer. Ils doivent découvrir hagards les oripeaux d'une République qui sort de ses placards des grands principes dont ils n'avaient jusqu'ici pas remarqué l'efficacité. Les spécialistes pointent tous une jeunesse en perte de repères. À ce titre il est inquiétant de voir l'importance du vote FN chez les jeunes. Les kids de l'après 1989 ont tout à réinventer car le monde dans lequel ils vivent n'a désormais plus rien à voir avec celui de leurs ainés. Mais un coup d'oeil vers le passé est toujours utile pour ne pas commettre les mêmes erreurs (pourtant on s'acharne à réitérer nos fails, l'oubli a bon dos). Ils peuvent aussi bien réclamer l'ordre comme on a rétabli la monarchie et l'Empire au 19ème ou au contraire invoquer la Révolution qui est la seule grande histoire qui peut nous rassembler.

C'est peut-être maigre pour survivre et espérer dans une France qui se referme et s'aigrit mais comme on ne s'est jamais acquitté d'une devise (liberté, égalité, fraternité) sur laquelle on se branle en chantant la Marseillaise, ça reste un idéal atteignable, si seulement on se mettait au boulot. Car pour l'instant la statue de la République ressemble à un putain de monument funéraire et les gerbes de fleurs ont l'air d'enterrer Marianne alors qu'on aurait juste envie qu'elle danse Shake It Off.

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Texte : Romain Charbon
Photographie : Pochette d'album de Taylor Swift, 1989

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