quand le pionnier de la photo de rue capture le mexique

Un nouveau livre présente les photos prises au Mexique par Mark Cohen, entre 1981 et 2003. Toujours près de ses sujets, toujours dans l'instinctif, Cohen parvient à dégager de ses images le surréalisme et l'étrangeté d'un quotidien.

par Antoine Mbemba
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13 Octobre 2016, 7:55am

« Pionnier de la photographie de rue » - rares sont les artistes à pouvoir se réclamer d'un tel titre. Mark Cohen, lui, le peut et en toute légitimité. N'allez pas croire pour autant qu'il lui a fallu sillonner les quatre coins du monde pour y parvenir. Mais soyez assurés qu'il a capturé les milles recoins de sa petite ville de naissance de Pennsylvannie, Wilkes-Barre, à laquelle il a consacré 55 ans de sa vie et quelques milliers de pellicules. Dans une interview pour i-D publiée il y a un an à l'occasion de la sortie du livre FrameCohen assurait : « On n'a pas besoin d'aller à Paris ou New York pour être artiste et montrer la vie telle qu'elle est. La plupart de mes photos, je les ai faites à 10 minutes à pied de chez moi. On peut faire énormément avec ce qu'on connaît le mieux. » 

Ce mois-ci est sorti un nouveau livre du prolifique photographe de 73 ans, qui confronte cette idée du périmètre tassé, tout en la confortant. Publié aux Éditions Xavier Barral, Mexico compile les photos prises par Cohen lors de ses huit voyages effectués au Mexique entre 1981 et 1983. Cohen a aussi eu l'Espagne et l'Irlande au bout de l'objectif. On est loin des 10 minutes à pied de la maison, et pourtant. Sur ses images des rues de Mexico, Merida et Oaxaca, et sur le contexte historique de l'époque, il assure : « Je ne voulais pas particulièrement évoquer la "crise des années 1980" du Mexique via mes photos. Les clichés que j'ai pris là-bas suivaient la même logique de travail qu'à Wilkes-Barre : une manière de penser semi-consciente ; une errance sans motif. J'étais à Mexico en 2003 quand Bush envahissait l'Irak. Les rues étaient remplies de jeunes manifestants. »

Cette manière de travailler, de donner place à la chance et la poésie de l'instant est sûrement le fil rouge de toute la carrière de Cohen. Elle est ici une façon de transcender le réel pour exposer la magie du bitume, l'incroyable d'une ville comme Mexico, « les juxtapositions inédites des objets et des gens, comme les comédiens de rue ou les cracheurs de feu pendant la nuit. Je n'essaye pas d'être surréaliste, j'essaye simplement de comprendre, d'utiliser leurs méthodes, leur manière de concevoir l'art désordonné. » 

À Mexico comme à Wilkes-Barre, Mark Cohen se fait magicien, transforme le plus banal en inconnu et signifiant. « J'ai pris en photo un cable qui s'échappait d'une petite porte basculante pour finir dans une bouteille d'eau. Au bout du cable il y avait une cosse rectangulaire. Et sur le trottoir, quelques centimètres plus loin : deux plumes blanches. Ce n'est pas quelque chose que l'on voit, "normalement". J'ai fait un négatif de ce paysage insignifiant. J'avais le frisson d'un phénomène bref et distinct. Une fois imprimé, on aurait cru à une machine de Picabia conçue par accident. L'essence se trouve une fois la pellicule développée ; les images, elles, viennent de la rue. » nous explique-t-il. Une preuve de plus, s'il en fallait, que Mark Cohen est un grand, qui a trouvé l'équation instinctive qui fonctionne, qu'il remue l'étrangeté du quotidien - des intersections de Pennsylvanie au pittoresque des villes mexicaines. 

Mexico est disponible ici

Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Mark Cohen

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