Oulaya porte un pull Jaquemus et une jupe J.W.Anderson, boucles d'oreille Saskia Diez

oulaya amamra : « il faut oser »

Elle n'a pas 20 ans, la force d'un lion, la sérénité d'une reine et l'humilité d'un sage. i-D a rencontré l'actrice surdouée de « Divines ».

par Tess Lochanski
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26 Septembre 2016, 10:10am

Oulaya porte un pull Jaquemus et une jupe J.W.Anderson, boucles d'oreille Saskia Diez

Oulaya se tient droite. Concentrée, ses mots s'alignent et filent comme elle. Elle ne minaude pas. Pas besoin de séduire. Elle sait où elle va, ce qu'elle dit, pourquoi elle le dit et comment elle le dit. Oulaya a 20 ans et n'a peur de rien. Sans doute parce qu'elle sait. Elle sait que son pays a besoin d'artistes comme elles qui, justement, croient en leur propre destin et travaillent sans compter pour aller là où la vie doit les mener. Héroïque et sublime dans le film d'Houda Benyamina, Divines, elle vient d'entrer au Conservatoire, rêve de tourner avec Scorsese et d'intégrer la Comédie-Française. Rencontre.

Je t'ai croisée à la sortie d'une séance de Divines un dimanche soir à Jaurès, tu donnais des "free hug". Comment t'est venue cette idée ?
J'étais avec des potes dans Paris... Déjà je m'étais dit que j'allais aller dans des salles quand le film sortirait, pour regarder un peu incognito la réaction des gens. Et là on cherchait des idées : comment aller à la rencontre de ce public ? On passe à côté de ce Mk2, Quai de Loire, et le monsieur me dit que les séances ont été complètes toute la journée, qu'il y a 350 personnes dans la salle en ce moment. Là je me dis qu'il y a 350 personnes qui vont sortir, plutôt tristes ! Je me suis dit que j'allais leur faire un câlin, parce que le câlin, c'est prouvé, ça fait vraiment du bien. Du coup on a demandé au cinéma qu'ils nous filent des papiers pour faire des pancartes. On a écrit "free hug" et on s'est mis devant.

Qu'est-ce que tu as ressenti ?
C'était fou, c'était hyper émouvant. J'ai tout reçu en pleine tête, plein de positif, plein d'amour.

On voit rarement des gens aussi bouleversés en salle et même après. Tu as conscience de l'impact du film ?
Non je ne m'attendais pas à ça. Je pense que je ne m'en rends pas bien compte. Déjà Cannes on ne s'y attendait pas. On était un premier film, il n'y avait personne de connu, et moi personnellement je ne croyais pas à la Caméra d'Or, même si je savais qu'on avait travaillé dur. C'était une belle surprise.

Tu as toujours voulu être actrice ?
J'ai commencé le théâtre à l'âge de douze ans avec Uda. C'était ma prof de théâtre, dans une MJC de quartier, la MJC Jean Mermoz. On préparait des pièces qu'on revisitait, on s'appelait la troupe des "Revisiteurs". On revisitait tous les classiques, Shakespeare, Molière, etc, mais comme chez nous : il y avait un bledard, une racaille, etc. Je trouve que Molière est moderne, c'est d'ailleurs ce que j'ai proposé au Conservatoire. Du Molière revisité, comme moi je sais faire. Avec tout le texte classique, mais une approche différente dans l'attitude. Donc très jeune, elle m'a obligée à participer à ses cours, parce qu'elle n'avait personne. Elle m'a fait découvrir le théâtre et elle m'a emmenée à la Comédie Française à douze ans, voir Le Malade Imaginaire de Molière et ça a été la révélation. D'ailleurs c'est toujours mon rêve, la Comédie Française. Le cinéma, c'est venu bien après.

Comment le cinéma est arrivé dans ta vie ?
Ouda a créé l'association 1000 visages, dont le but est de démocratiser le cinéma. J'ai fait un stage qui s'appelait Ciné Talent, en immersion, on est partis en Vendée avec des professionnels du cinéma, qui nous faisaient passer à tous les postes. Je suis passée derrière, devant la caméra, etc. On a fait le court-métrage Le Commencement, et on était à Cannes dans une sélection qui s'appelle "banlieusards"... Super, la sélection. Mais en tout cas c'était une première. Le cinéma c'était tellement loin, tellement pas accessible pour moi. À partir de là je me suis dit "c'est possible", donc j'ai commencé à passer des castings par le biais du réseau de 1000 visages. J'ai passé un casting pour 3xManon, un 3 x 52 minutes. J'ai été prise avec Jisca, qui joue Rebecca dans Divines. On est meilleures amies dans la vie, on était dans la même MJC, etc.

Uda t'a fait démarrer le théâtre à 12 ans, un peu malgré toi. Quand as-tu su que ce métier était vraiment pour toi ?
C'est venu quand j'ai été prise pour Divines. Quand j'ai voulu convaincre Uda, que je me mettais dans la peau de Dounia. Tout ce travail de recherche, tous les films que je regardais. Je ne les regardais pas comme je les regardais avant, j'analysais le jeu, celui de De Niro dans Taxi Driver, Mean Streets... Et je savais que c'est ce que je voulais faire, toute ma vie. Même là, au conservatoire aujourd'hui je me disais que je ne pourrais peut-être plus vivre sans jouer. Je n'ai pas de mots, mais c'est vraiment ça que je veux faire. J'ai besoin de cette drogue au quotidien.

Ça te saoule, qu'on catalogue parfois Divines de"film de banlieue" ?
Oui, parce que si vous retenez que ça dans le film, c'est triste. Il y a tellement d'autres choses... C'est à la fois un polar, une comédie, une tragédie. On ne peut pas résumer ça à un "film de banlieue". Oui elle décrit la réalité, mais avec des humains qui ont juste des sentiments, et ça peut se passer n'importe où. "Film de banlieue" ça ne veut pas dire grand-chose. La banlieue c'est juste une toile de fond. Récemment Uda a dit qu'elle en avait marre de se justifier : "Si vous voulez que ce soit un film de banlieue, c'est un film de banlieue." Peu importe en fait.

Ce qui est marquant dans Divines, c'est que c'est un film de femmes. C'est rare de voir de la violence de femmes au cinéma.
Uda a toujours voulu être de ce côté. Elle n'a rien inventé. Le rôle de Rebecca existe vraiment. Uda s'est inspirée d'une vraie meuf, qui tenait un terrain, qui avait beaucoup de pouvoir. Uda a voulu faire des guerrières, montrer que la violence n'était pas que masculine, et qu'au contraire, la grâce n'était pas que féminine. C'est le danseur qui incarne la grâce, la beauté et la féminité dans le film. C'est lui "l'amoureuse" ! Elle redéfinit les codes. C'est un seul film, il faut qu'il y en ait encore plein qui suivent.

Tu as tourné dans un univers très familial, avec ta soeur, des amis… Tu te vois travailler dans d'autres cadres ?
Oui ! J'ai envie de faire tout ce qui ne me ressemble pas. Des choses très différentes, qui me font passer par plein d'états. Je sais que dans Divines on m'a vu dans presque toutes mes émotions. J'ai envie de travailler avec de grands metteurs en scène : Haneke, Scorsese, Maïwenn... J'ai envie de travailler aux Etats-Unis, aussi. C'est pour ça que je tiens à faire le conservatoire. J'adorerais faire la Comédie Française, aussi.

Pourquoi c'est aussi important pour toi, les institutions comme le conservatoire et la Comédie-Française ?
C'est important pour moi d'avoir les bases. Moi je fais de la danse classique, mais j'aime bien d'autres danses. Je trouve que la base de toutes les danses, c'est la danse classique. C'est mon raisonnement. Je pense que pour bien maîtriser quelque chose il faut passer par les bases. Il faut que je sois confrontée aux grands metteurs en scène, aux grands textes. Il faut que je travaille les alexandrins, que je sois à l'aise avec ma diction, ma respiration, mon corps. Ce qui est magique au conservatoire, c'est qu'on te fait tout travailler. On va faire de l'escrime, du chant, de la danse, du tai-chi... Le corps c'est un outil de travail. Plus je vais le travailler plus je vais réussir à le maîtriser. C'est pour ça que les bases sont importantes.

Tu penses que c'est aussi important de défendre des choses à travers ton métier d'actrice ?
Bien sûr. On touche les gens donc forcément on les fait réfléchir. C'est ce qu'il y a de magique dans le cinéma. Après je ne suis pas réalisatrice donc je ne sais pas si je peux, moi, changer les choses. Si j'avais été réal j'aurais pu développer mon point de vue en écrivant. Après, moi, en tant qu'actrice, ça va se faire dans le choix des projets. J'essaie de voir l'image, l'émotion, ce que les gens peuvent comprendre du point de vue du réalisateur sur la société.

Tu penses quoi du cinéma français aujourd'hui ?
Je pense qu'on est loin. Si un film comme Divines "choque", parce qu'il y a de la couleur, des femmes... C'est qu'on est loin. On se met trop de codes. Il faut qu'on dépasse tout ça. Les Américains s'en fichent, ils sont dans la vérité. Tu peux avoir 30 ans et jouer un mec de 16 ans, ça ne choque personne. Nous, on est encore trop dans un truc très réaliste, avec peu de place pour le cinéma, pour l'imaginaire. Oui l'amoureuse ça peut être un garçon, et alors ?

Est-ce que tu penses que Divines peut faire du bien à la France ?
Oui. Je pense que les gens peuvent comprendre des choses via l'émotion. Et ça peut faire du bien aux gens qui peuvent fantasmer sur la banlieue. Mais il en faut plein des films comme ça. Ce n'est pas un seul film qui va changer les choses. Il faut oser, et j'espère que Divines va donner envie à d'autres réalisateurs d'oser, de s'ouvrir des portes. Je pense qu'il y a plein de timides. Ce qui a impressionné c'est qu'Uda, pour son premier film, n'a pas été timide. Elle a dit non, je pose mon clito sur la table.

Comment ça se fait, que vous ne soyez pas timides toutes les deux ?
On n'a pas le temps d'être timides je trouve ! On a qu'une vie. Si tu te dis que le premier film va choquer, ça sert à rien. La vie est trop courte, il y a beaucoup de gens qui se posent trop de questions. Il faut foncer. Uda a travaillé dix ans gratuitement... Bien sûr que quand elle a eu l'opportunité d'ouvrir sa bouche, elle l'a fait. On nous l'a tellement peu donnée. Comme quand elle a reçu le prix, tout le monde lui en a voulu parce qu'elle a exprimé tout ce qu'elle avait, de beau, de moche, mais c'est un être humain. On gagne la Coupe du Monde, on est heureux, on crie. C'est pareil pour la Caméra d'Or, on a envie de dire tout ce qu'on pense.

Si tu pouvais faire un vœu, souhaiter quelque chose au monde ?
Que tout le monde puisse dire et faire ce qu'il a envie de dire et faire, sans que ça gêne autrui.

Credits


Photographie : Erick Faulkner
Stylisme : James Valentine Thomas
Grooming : Celine Martin

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