le futur de la photographie, c'est par ici

En marge de la foire Paris Photo, la galerie FOAM consacre 21 jeunes artistes. Parmi eux, 5 nous ont particulièrement touchés. Les voici.

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12 Novembre 2015, 12:10pm

Paris Photo bat son plein cette semaine. À l'ombre du Grand Palais et à quelques pas de l'Assemblée Nationale, FOAM (le Musée Néerlandais de la Photographie) s'exporte à l'Atelier néerlandais du 10 novembre au 20 décembre. L'exposition réunit 21 photographes, tous plus jeunes et plus doués les uns que les autres - l'occasion de voir tout, sauf de la photographie. Pourquoi ? Parce que la nouvelle génération de photographes s'embarrasse décidément bien peu du cadre. Elle en déborde, joue avec les genres, brouille les pistes, mêle la peinture, le digital et l'archive - ou pille Google Image. La jeune génération réinvente un art qu'on aurait tort de croire figé : le passé s'infiltre dans le présent, les images d'archives côtoient le contemporain, le digital déborde, envahit le portrait et l'auteur disparait derrière l'immensité du web. Comme leur génération qui refuse les étiquettes, aucun de ces jeunes artistes ne tient particulièrement au titre de photographe. Reste que tous cherchent à transcender le réel et rêvent de grandes choses. La photographie n'est plus une fin mais un moyen. 

Nous avons voyagé dans le futur de la photographie - c'est par ici. 

Jean-Vincent Simonet Les Chants de Maldoror

Parle-moi de ces deux femmes sur la photo.
Tous les personnages de mes photos sont des proches, ce sont des amies : je noue des liens intimes avec mon sujet. C'est ce qui me permet de parvenir à une expressivité que je n'aurais jamais eue avec des inconnus. Cette photographie a été faite avec un appareil 20/25, c'est une grosse machine qui met du temps à être montée. Le processus photographique nourrit cette intimité entre le sujet et moi. 

Pourquoi le noir et blanc?
Le noir et blanc seul ne dit rien. Il prend son sens avec d'autres couleurs qui lui coulent dessus. Le contraste m'intéresse. Je brusque le noir et blanc, je le confronte à des couleurs ultra fluo et pixelisées. Le portrait classique devient autre chose, il se transforme. 

Pourquoi ce contraste ?
C'est une question de temporalité. À lui seul, le portrait n'a pas une esthétique ultra contemporaine. Le digital déborde sur l'image et la réinscrit dans notre temps. Ce paradoxe se retrouve dans les Chants de Maldoror : c'est un texte vieux de deux-cents ans sur lequel j'ai choisi de travailler. Mais il prend un autre sens à notre époque, il s'adapte, évolue. Au final, on se sait plus exactement où on se trouve. 

Christian Vium The Wake

Parle-moi de ces deux photos, elles dialoguent entre elles, c'est ça ?
Oui, celle de droite est une image d'archive. Je récupère toujours des images d'archives que je choisis. Je retourne sur les lieux où on été prises ces photos. Je les amène avec moi. Ici c'est en Australie centrale. Je rencontre des aborigènes qui sont des descendants des modèles des anciennes photos. Le garçon de gauche est un descendant de celui de droite. Nous avons discuté ensemble de la manière dont il abordait l'image. Le but est de créer un dialogue entre mes images.

Il y a une vraie violence qui s'échappe de ces clichés ...
Oui, ce qui m'intéresse c'est le contraste entre le passé et maintenant. Sur la photo de droite, le garçon est nu et ne sourit pas : on pense à un acte de violence. Mais mon modèle d'aujourd'hui voit autre chose peut-être... Mes modèles se posent des questions sur leur propre situation aujourd'hui, par rapport au passé. Ils questionnent leur existence et leur passé par le biais de ces images d'archives. C'est un dyptique fort, la ligne entre les deux photos marque la centaine d'années qui les sépare. C'est une échelle de temps. Je réunirai tous ces dyptiques dans un seul et même livre bientôt.

Quel est le message derrière tes photos ? 
C'est une expérience très forte. Parce qu'on parle de politique ensemble, d'aujourd'hui. Mon projet s'inscrit dans une perspective large qui dépasse le cadre : je confronte le passé et le présent avec leur aide. Je les invite à faire de nouvelles photos. Symboliquement, je suis un homme blanc qui va dans le monde exotique photographier des indigènes : je fais comme mes ancêtres ethnologues. Mais je les invite à faire partie du dialogue. Je veux être un intermédiaire entre leur passé et leur présent. Pour ceux qui voient mes images, je veux montrer que la photo est un dialogue, que les gens s'aperçoivent qu'elle est un rencontre entre deux instances : le modèle et le photographe. 

Alessandro Calabrese A Failed Entertainment

Parle-moi de tes images, qu'est-ce qu'elles représentent ?
C'est une série. On peut voir les images séparément, mais elles dialoguent entre elles. C'est une réflexion sur le médium photographique et sur notre soif de l'image sur internet. Je travaille depuis trois ans sur ce projet : je vais sur Google, je recherche dans google images, je fais des recherches associées. Ensuite je collecte les photos qu'il me donne, de manière aléatoire. Je les télécharge, je les imprime sur papier transparent et je les réunit. Ici, il y a environ 80 images qui n'en forment plus qu'une seule. Le trou noir au milieu est créé par les photos en très basse définition que j'ai trouvé sur le net.

Pourquoi ce trou noir ? Qu'est-ce que tu veux nous dire ?
Pour moi le trou noir, c'est l'image de notre frustration quand on surfe sur le net. Tout se perd, se transforme, réapparait comme un pop up. Le trou noir, c'est cette sensation qu'on ressent en surfant sur le web. Et c'est aussi le reflet de ma propre frustration. J'influence le système avec mes photos. Elles sont le fruit de ma recherche. je me base sur cette nouvelle Foster Wallace, "A failed Entertainment" une réflexion sur notre addiction à la télé. Et je la replace dans notre temps, à l'heure d'internet.

Tes images sont éclairées de manière très violente, pourquoi ?
Je voulais retranscrire l'idée d'un écran, comme lorsqu'on est devant notre ordinateur. Et la lumière permet de révéler toutes les couches successives de l'image, formée par des millions d'autres. L'image devient l'écran de notre télévision, ou de notre ordinateur. 

Manon Wertenbroek Tandem 

Qui est ce garçon qu'on voit partout dans ton travail ?
C'est mon frèreTout le travail parle de mon envie de me rapprocher de lui, car on s'était perdus de vue pendant l'enfance. Il a été mon modèle durant tout ce temps, pendant que je le peignais. Cette image parle du double, c'est très important pour moi car c'est aussi mon autoportrait en un sens. On se ressemble beaucoup tous les deux et il est très androgyne. J'avais cette idée de voir différentes facettes de lui apparaître à l'image et elles se confrontent à ma propre personnalité. Il est comme un alter ego pour moi.

Comment est-ce que tu construis tes images ?
Je fais tout en même temps. je construis le décor avant qu'il arrive : ce sont de morceaux de papier que je peins, des boites de la poste que je recouvre de couches de peinture. Je l'ai peins en une heure. Et je travaille de manière très instinctive.

Tes couleurs sont très expressives, presque violentes. Pourquoi ?
Les couleurs sont extrêmes car elles reflètent cette envie très forte que j'avais de me rapprocher de lui. Elles sont expressives et reflètent ma manière de le voir et de le comprendre. Cette image me fait penser aux couleurs des jeux vidéos: mon frère est très geek, il a étudié la physique, les maths. Elles rappellent les ambiances des jeux dont il est passionné. Je suis inspirée par la peinture expressionniste aussi. Et je mixe les références plus ou moins nobles : le jeu vidéo et l'expressionnisme. 

Dominic Hawgood, Under The Influence

Tes oeuvres sont exposées sous une lumière très sombre et froide, qu'est-ce que cela signifie pour toi ?
La lumière rassemble toutes les pièces de mon travail et crée une atmosphère. Je mixe la photographie à la conception lumière: je designe les écrans devant lesquelles se meuvent les images et les installations. 

Tu te considères comme un photographe ?
J'utilise le medium photographique mais je me considère plus comme un artiste. La photographie n'est qu'un élément de mon travail : les objets, la lumière, les images de synthèse, tout s'assemble pour recréer une atmosphère théâtrale et iréelle. 

Tes images, que nous disent-elles ? 
Beaucoup. Je voulais recréer cette impression de vertige dans mon accrochage : on ne sait plus ce qui est réel, ce qui est mis en scène; je brouille les frontières. Les portraits, la publicité, le documentaire, tout m'intéresse. Je laisse les spectateurs se faire leur propre idée de ce qui se présente à eux. Est-ce du documentaire ? Une série pour un magazine ? D'où viennent ces images ? C'est à vous de trouver la réponse - l'interprétation est très libre !

FOAM Talents 2015 à l'Atelier Néerlandais du 10 novembre au 20 décembre

http://www.atelierneerlandais.com/

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Dominic Hawgood