grandir au kosovo en 2016

À Pristina, une jeunesse s'érige sur les cendres d'un passé tourmenté. La guerre, l'éclatement territorial et ethnique du pays pèsent comme un fardeau sur les nouvelles générations qui tentent de trouver leur place entre les décombres de l'Histoire. Le...

par i-D Staff
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13 Octobre 2016, 10:50am

Tu as étudié la géographie et a pas mal voyagé. Qu'est-ce que tu as fait ces dernières années ?
J'ai fait une fac de géographie. Je me suis spécialisé en géographie humaine parce que je voulais voyager et rencontrer d'autres peuples que le mien. Voir le monde. Je suis parti voyager, du Canada au Costa Rica. J'ai bossé dans une coopérative de café au Mexique un petit temps. J'ai pris pas mal de photo là-bas. Puis en rentrant en France je me suis spécialisé dans l'humanitaire avant de partir en Irak avec la Croix Rouge.

Qu'est ce que tu as appris en Irak ?
Je suis resté un peu moins de deux mois. C'est la première fois que je suis parti dans un pays en conflit, de cette intensité-là. Je me suis vite rendu compte que les choses étaient hyper différentes de ce que j'avais pu lire ou voir dans les médias, en France. J'étais chez les Kurdes, dans une zone plus calme et sécurisée que certaines régions du pays. J'ai repris la photo doucement là-bas.

Comment as-tu atterri au Kosovo ?
J'y ai suivi une formation d'un mois de "Construction de la paix et Résolution de conflit." Je voulais comprendre comment on peut pacifier une société et instaurer un vivre ensemble dans un pays traumatisé par la guerre civile et les conflits. À côté de ça, j'avais ma vie de jeune touriste là-bas. J'ai halluciné du nombre de jeunes dans la capitale. J'étais été aussi hyper surpris par la nuit, la fête, les bars. J'ai rencontré une bande de jeune. Ils venaient tous d'horizons assez différents, étaient soit fils d'immigrés soit enfants d'exilés ou tout simplement kosovares. Certains d'entre eux s'étaient exilés et été revenus. Ils ramenaient avec eux une certaine idée de la jeunesse et la fête propre à leurs villes d'exil comme Berlin, Londres ou Zurich.

Comment ces exilés vivent-ils leur retour au Kosovo ?
Il y a un mélange avec les influences locales. Mais il s'agit quand même d'une jeunesse qui tente de surmonter le poids du passé. Elle essaye de revivre dans un territoire médiatisé comme super hostile donc dénigré. Et de vivre avec les relents de la guerre avec la Serbie, l'éclatement de la Yougoslavie et aujourd'hui un mouvement de radicalisation qui touche surtout les rangs albanais-kosovares.

La religion reste un élément liant là-bas ?
Ça dépend de quelle jeunesse on parle. Celle que j'ai rencontrée à Pristina se fout de la religion. Il y a une tradition musulmane mais ils ne pratiquent pas. Par contre l'ethnicité tient une place très particulière. Les jeunes que j'ai rencontrés se présentaient tous comme, Kosovares-Albanais ou Kosovares-Serbes, Ashkalis, etc. Ce qui implique différents statuts sociaux, différentes formes de mise à l'écart aussi. Les Roms sont extrêmement marginalisés, on les accuse d'avoir soutenu les Serbes durant la guerre par exemple. Il y a un éclatement pas seulement territorial mais ethnique aussi. Chaque communauté a son drapeau.

Ces divisions préexistaient à la guerre, non ? 
Oui complètement. Aujourd'hui tu le perçois dans la présence physique ou non de certaines ethnies. À Pristina, il y a peu de Roms ou d'Ashkalis dans les cafés ou dans le centre-ville. Et puis tu le ressens dans la représentation politique à échelle variable qui s'applique à chaque communauté.

C'est comment d'être jeune là-bas ?
Il y a quelque chose de très existant, les gens font la fête, sortent, il y a une vie culturelle hyper forte. Mais il règne un poids qui vient de problématiques comme l'emploi, le futur, l'exil. Beaucoup de jeunes veulent partir. Il y a un taux de chômage énorme chez les jeunes et une énorme partie de l'économie nationale vient de ceux qui ont quitté le pays.

Il y a le fardeau du passé aussi, non ?
Oui. Les gens sont très nostalgiques de la période yougoslave et extrêmement haineux à l'évocation de la période Milosevic, lorsque le pays a intégré la Serbie. Très peu de jeunes kosovares-albanais traînent avec de jeunes kosovares-serbes. C'est aussi sur ces jeunes que repose l'idée d'une éventuelle union. Ils sont tiraillés entre un ressenti hérité et la projection, le désir d'un futur plus uni, d'une société multiconfessionnelle.

Tu dirais qu'elle rêve de quoi la jeunesse kosovare ?
Elle rêve de choses simples. Du travail. Voyager dans le monde - leur passeport n'est pas reconnu partout. Il y a encore peu de temps, les Kosovares ne pouvaient se déplacer librement que dans des pays limitrophes. Ils ont envie d'Europe.

Qui t'a le plus marqué durant ton voyage ?
C'est un jeune homme transsexuel. Le premier transgenre officiel au Kosovo. Il est obligé de prendre ses médicaments en Serbie par contre. C'est encore un peu compliqué d'être trans dans un pays paternaliste et religieux. Son regard sur le Kosovo était à la fois pessimiste et hyper ambitieux. Il voulait rester au Kosovo pour faire bouger les choses en créant une association LGBT avec ses ami(e)s, alors qu'une large partie de la jeunesse fuit. Les parents des nouvelles générations ont beaucoup participé au désir d'exil de la jeunesse. Ils portent un discours très négatif sur le pays. Les jeunes l'intériorisent.

Qu'est ce qu'il reste du passé communiste ?
Des bâtiments. C'est bien tout. Il y a encore une certaine fascination pour Tito qui est vue comme une phase d'entente communautaire. Ce qui n'est pas nécessairement entièrement vrai étant donné que tout marchait par quotas. Mais la période Milosevic était vraiment un enfer pour la population. Un tournant sombre. Aujourd'hui il y a un énorme fantasme de l'Occident qui est perçu comme libérateur. C'est étrange, il y a des statues de Bill Clinton dans les rues, des enfants sont baptisés Tony Blair… Les forces internationales qui se sont opposées à la Serbie sont vues comme des héros. Nous, en tant qu'étrangers, on peut le percevoir comme de l'ingérence mais eux y projettent leur liberté et elle n'a pas de prix. Il y a une certaine schizophrénie par rapport à ça. Mais comme tous les peuples au fond. C'est comme si tu interrogeais le rapport des Français à de Gaulle. C'est hyper complexe. 

Credits


Photographie : Sylvain Da Fonseca 
Texte : Micha Barban-Dangerfield

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