Photography Laura El-Tantawy, In The Shadow of the Pyramids

à quoi ressemble la révolution égyptienne, dans les yeux d'une femme ?

Alors que la jeunesse d'Égypte doit faire face à la répression brutale du gouvernement, i-D s'est entretenu avec la photographe Laura El-Tantawy, dont le dernier ouvrage retrace le combat mené par le peuple (et les femmes) lors de la Révolution de 2011.

par Edward Siddons
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23 Août 2016, 3:00pm

Photography Laura El-Tantawy, In The Shadow of the Pyramids

Cinq ans après la Révolution Egyptienne de 2011, tout reste à faire et rien ou presque n'a changé. Un récent reportage de l'Economist soulignait à ce propos que le chômage, en Egypte, touche en premier lieu les jeunes, qu'ils soient diplômés ou non. Ils sont ainsi 40% à ne pas avoir d'emploi fixe. "Même le rêve est devenu un luxe en Egypte aujourd'hui", s'exclame Laura El-Tantawy, photographe à l'origine du livre In The Shadow of the Pyramids

Selon elle, le printemps arabe égyptien est à l'origine de trois requêtes, demandées par le peuple : "Du pain, la justice sociale et la liberté". Une demie décennie et deux mandats plus tard, force est de constater que le peuple n'a pas eu gain de cause. "Les manifestants, surtout les jeunes, étaient venus de partout pour prendre part à la révolte, en sachant pertinemment qu'ils pouvaient y laisser leur vie. Rien n'avait plus d'importance que la lutte," insiste Laura. Mais aujourd'hui, cette jeunesse se fait kidnapper et disparait des radars. Des centaines de familles cherchent à savoir où sont passés leurs enfants. Lorsqu'on lui demande si une nouvelle révolution est en marche, la photographe s'empresse de répondre : "C'est une révolte silencieuse mais l'émotion commune nous guidera bien quelque part. Et ce quelque part n'a rien de bon." 

C'est sans doute dû à l'engagement politique et social de sa créatrice, Laura El-Tantawy. Mais les photos qu'on retrouve dans le livre, In the Shadows, défient les codes affiliés au genre photographique et rejette les étiquettes. La photographie objective, Laura n'y a jamais cru et c'est tant mieux pour celle qui juge sa photographie politique. "J'ai toujours eu des opinions très fortes et j'ai toujours été pro-révolution - ma photographie est le medium qui me sert à les exprimer."

Du même coup, Laura n'hésite pas à dénoncer le traitement médiatique européen de la Révolution égyptienne. Et ose soutenir que le rôle des femmes a été minoré. "Les femmes étaient au premier rang; j'ai vu des femmes se battre corps et âme contre la police et contre les opposants à la révolution, à essuyer les insultes dans les rues," explique-t-elle. Les femmes ont été là, depuis le début." Leur combat révolutionnaire a été estompé, pour mieux mettre en lumière le harcèlement sexuel dont les femmes ont été victimes sur la place Tahrir. "La couverture médiatique de la révolution, dans les médias occidentaux, a fait passer les femmes pour des victimes", note-t-elle, sans prendre en compte le combat quotidien qu'elles ont mené de front. Encore une fois, ce traitement médiatique a diabolisé les hommes arabes pour mieux servir une audience occidentale très à l'aise avec ce prisme."

Dans ce contexte, le livre d'El-Tantawy est plus manifeste que jamais. La photographe a en effet documenté les conflits et la lutte d'un peuple pendant la révolution, dans toute son énergie et sa hargne. L'espoir, la peur, le chagrin d'une nation déstabilisée se lit à travers une série d'images plus impressionnistes que réalistes, qui, du portrait en gros plan aux panoramas fiévreux, mettent à l'honneur hommes et femmes. 

L'idée du livre est venue à Laura El-Tantawy lorsqu'elle s'est décidée à devenir photographe indépendante. Le cadre de la Révolution est apparu, comme une évidence à son propre parcours et sa quête. En tant qu'Égyptienne, c'est une histoire à laquelle elle a pris part, presque instinctivement. Le projet professionnel est devenu un prétexte et les événements de 2011, un pèlerinage personnel à travers son objectif. Avec In the Shadows, Laura est parvenue à retracer en images, les émotions traversant les générations, les sexes et les genres pour en faire ressortir toute l'universalité. 

Les médias ont pour leur part présenté tous les travers que comporte le traitement visuel d'un événement. Aujourd'hui, l'histoire se réécrit avec le Président actuellement au pouvoir, Sisi. Le rôle que pourrait jouer la jeunesse actuelle est clairement minimisé pour des raisons politiques, le pouvoir étant assez bien au fait de l'importance que sa génération a eu, lors des grands bouleversements : "La jeunesse a joué un rôle clé dans la révolution : ils s'emparaient de Facebook, Twitter et de la toile pour protester à l'unisson, pour faire bouger les lignes et les gens. Aujourd'hui, le gouvernement regarde cette jeunesse avec inquiétude et mépris. Les plus militants sont enfermés, arrêtés, privés d'école ou interdits des bancs de l'université car considérés comme des traitres au régime en place." Si la jeunesse est le futur de la nation, les yeux du gouvernement préfèrent regarder loin derrière. 

Le livre de Laura tente de rendre hommage à ceux qui ont fait bouger les choses, et s'active comme une critique virulente de l'historicisation de ces événements à l'oeuvre. Les livres d'école sont réécrits par le gouvernement et les "noms sont effacés, changés lorsqu'ils ont joué un rôle clé dans la révolution", explique-t-elle. "Ils manipulent et occultent l'histoire à dessein."

Pour empêcher l'histoire de disparaitre et de s'effondrer sous les coups des politiques, le gouvernement devrait reconnaître l'impact qu'a eu cette révolution dans l'histoire moderne du pays. C'est à l'appui de ses photographies et du livre qui les rassemble qu'on peut lire et comprendre que l'histoire a été, même brièvement, entre les mains du peuple. Auto-publié, ce livre n'aurait pu sortir plus tôt : la censure du gouvernement à l'oeuvre, autant que la récession, ne lui a pas permis. Notre conversation se termine et je ne peux pas m'empêcher de lui demander comment elle entrevoit le futur de son pays et celui de sa jeunesse. "Si on perd espoir, tout ce qu'il nous reste à faire c'est nous morfondre. Et c'est injuste : injuste pour ceux qui ont perdu leurs proches et leurs enfants pendant la Révolution, ceux qui se sont battus pour le peuple, pour sa dignité et sa liberté. Pour eux, et pour nous tous, nous devons continuer de croire que l'Égypte que nous avons entrevue, un jour, un soir de 2011, finisse par exister." 

intheshadowofthepyramids.com

Credits


Texte : Edward Siddons
Photographie : Laura El-Tantawy

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