Angelo Penetta

le ras-du-cou, de robespierre à vivienne westwood

De la guillotine au punk, comment le ras-du-cou est devenu un instrument d'émancipation.

par Alice Newell-Hanson
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09 Septembre 2016, 8:45am

Angelo Penetta

En France, après le règne de la Terreur et la mort de Robespierre en 1795, s'organisaient les « Bals des victimes ». La seule condition pour participer à ses fêtes orgiaques : avoir eu un parent proche guillotiné pendant la Révolution, être prêt à noyer collectivement son traumatisme, en danse et décadence. C'est en tout cas ce qu'en racontaient les journaux. L'authenticité de ces bals est remise en doute par nombre d'historiens. Le concept même de ces fêtes et tellement fou et compréhensible à la fois, que j'aime à croire en leur véracité de cette réponse, logiquement cathartique, à la mort des familles aristos.

Ces Bals des victimes fondent aussi l'origine de cet accessoire qui rythme la mode en 2016 : le collier ras-du-cou. Selon certains témoignages, les jeunes femmes à ces bals s'attachaient des rubans autour du cou, en hommage à leurs aïeux décapités.

Gardez cette histoire morbide à l'esprit, et jetez un œil à votre fil Instagram. Le mien est rempli de fille portant une bande noire autour du cou. Avec quelques variations à l'occasion : un petit ruban tenu par un petit nœud, une épaisse bande de velours, un collier de chien en cuir avec une boucle en argent... Chaque version à quelque chose de provocateur, même quand elle enserre le cou d'une star des réseaux sociaux comme Lily-Rose Depp ou Gigi Hadid (toutes deux grandes adeptes du ras-du-cou). Coïncidence ou pas, Depp avait intégré une guillotine au décor de son « Sour Sixteen » inspiré de la Révolution Française l'année dernière. On y avait repéré au moins dix ras-du-cou. 

Mais l'association faite entre l'accessoire de mode et les gorges tranchées remonte encore à plus loin. Dans son portrait le plus connu, Anne Boleyn (reine consort d'Angleterre de 1533 à 1536) est représentée avec un collier de perle très serré au cou la lettre B en descendant comme une fière affirmation de son identité. Peu de temps après cette peinture, elle était décapitée sur des charges de sorcellerie et d'adultère. 

Plus de 450 ans plus tard, sur la face B « Old Age » du groupe Hole, Courtney Love chantait « Someone please tell Anne Boleyn, chokers are back in again » (« Prévenez Anne Boleyn, les ras-du-cou sont de retour »). Une reprise d'une chanson de Nirvana du même nom, réécrite par Courtney Love avec des paroles pleurant ses partenaires oubliées. Elle est également le reflet de la tendance ras-du-cou de 1993. (Comme beaucoup d'héroïnes grunge, la bassiste de Hole de l'époque, Melissa Auf der Maur, avait l'habitude d'accompagner ses crop tops d'un délicat ruban noir autour de son cou). Les paroles de Courtney Love imaginaient également le retour du collier de Boleyn comme un symbole infini de résistance féminine. 

Le collier ras-du-cou a toujours signifié à la fois la persécution et le pouvoir. Sur l'Olympia d'Édouart Manet, l'une des représentations de la femme les plus controversées de l'histoire de l'art, la modèle du peintre Victorine Meurent est nue, avec un unique ruban noir autour du cou, le regard évocateur et assuré. Dès son apparition à Paris au Salon de 1865, le tableau fit scandale et les critiques furent dévastatrices. Elles ne portaient pas sur la nudité d'Olympia (quelque chose de très commun dans la peinture de l'époque) mais sur l'humanité de la chair de Meurent et sur son regard puissant, direct. Conscient. En Europe au 19ème siècle, les ras-du-cou représentaient la prostitution, et Manet offrait le portrait d'une femme qui portait fièrement sa sexualité autour de son cou. 

D'autres femmes, outsiders, ont fait de ce bijou un symbole de rébellion : les sorcières lycéennes de The Craft, l'assassin de Léon, Mia Wallace,incandescente et insaisissable dans Pulp Fiction. Mais rien à voir avec une folie passagère des nineties. Le ras-du-cou était déjà là dans les années 1970. Vivienne Westwood et Malcolm McLaren, dans leur shop légendaire sur Kings Road, étaient les premiers à célébrer ce collier, en cuir et aux effluves BDSM, pour mieux l'immiscer dans la culture pop et jeune. En hommage à ses années punk et folles, la créatrice anglaise a ressorti, tout récemment un ras-du-cou en or, estampillé des lettres : "S-E-X" en capitales. Aucun mot n'aurait pu résumer, à lui seul, l'irrésistible et sulfureuse aura du ras-du-cou. 

Qu'il s'infiltre aujourd'hui sur le podium des défilés Céline avec Phoebe Philo ou qu'il s'affiche au cou de Kim Kardashian, le "choker" évoquera et incarnera toujours ces deux mots, en apparence contradictoires : soumission et prise de pouvoir, sensualité crue et résistance face à la réification. Y'a-t-il un accessoire plus ouvertement puissant dans notre garde-robe ? J'en doute.

Credits


Texte Alice Newell-Hanson
Photographie Angelo Penetta

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