les féministes doivent (presque) tout aux spice girls

Stevie Mackenzie-Smith nous explique comment le Girl Power a changé l'histoire du féminisme, à tout jamais.

par Stevie Mackenzie-Smith
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12 Juillet 2016, 11:35am

Girl Power. C'est un mantra frais, beau, hyper contagieux. Le genre de slogan qu'on a envie de répéter, chanter, siffler encore et encore, 20 ans après son apparition dans le monde moderne. Un slogan qui n'a pas pris une ride. Pourquoi la vue soudaine des Spice Girls gravissant les marches du St Pancras Grand Midland Hotel à l'ouverture de Wannabe me file le vertige ? Parce que j'ai un peu plus de 20 ans et que je sais ce que je dois aux Spice Girl aujourd'hui. Je m'explique.

Si le Girl Power traverse les générations, c'est parce qu'il évoque tout et rien : une campagne marketing éponyme ultra-connue, les high kicks, le motto what you really really really want, le gout des Chupa Chups comme le parfum nostalgique de mon enfance, le Impulse des Spice Girls, le signe de paix au bout des doigts et surtout, la bande de meufs de ma cour d'école. Bref, le Girl Power est une philosophie qu'aujourd'hui encore, j'essaie d'appliquer au quotidien.

Je n'ai pourtant pas tant de souvenirs de l'année 1996. J'avais 5 ans quand Wannabe est sorti. Mais je me souviens très bien des Spice Girls. Ces meufs trop cool, à la démarche assurée, au parler franc. Ces meufs qui fermaient le clapet des mecs comme Jamie Theakston en interviews. Les Spice Girls avaient la classe, en toute objectivité.

Avec du recul, on peut aussi voir le Girl Power comme un puissant instrument marketing de la décennie nineties. Les Spice Girls étaient de vrais produits lucratifs aussi désirables que Pepsi. Pas étonnant que les marques comme les produits dérivés se soient succédés à l'appel de la Spice Mania. Du coup, on serait tentés de ranger le Girl Power dans la case marchandising. Ou carrément de l'incriminer d'avoir été à l'origine de la mort du féminisme : "Les Spice Girl ont tout ruiné !" clament les fatalistes. C'est vrai. Gueuler 'Girl Power' face caméra n'a pas grand chose du vrai militantisme. Pourtant, mon petit doigt me dit que le Girl Power est loin, très loin d'être un simple Gimmick. Je me suis même intimement persuadée que beaucoup de filles en ont fait leur mot d'ordre. Un mot d'ordre plus puissant et impactant qu'une simple 'vague' ou qu'une tendance. Un truc mené de front par cinq gonzesses dont l'attitude a eu une influence sans précédent sur la jeunesse et sa manière d'envisager le corps, la féminité et le féminisme.

Cette influence se mesure, en 2016, au quotidien. D'abord par le biais des gangs de filles ou des collectifs d'artistes femmes comme Art Baby ou GRL PWR, The WW Club et Girl Gang Manchester. Avec eux, le Girl Power s'est construit autour de l'idée de communauté, de collaboration et d'entraide. Il rassemble des femmes, mues par un même désir de créer à plusieurs. "Il faut absolument que le féminisme ne soit pas réduit au "Girl Power" ou au port du crop top rose. Mais je pense qu'on a besoin de donner aux filles la confiance et le courage qu'elles acquièrent de plus en plus jeunes plutôt que d'annihiler leur manière d'entrevoir et de comprendre la notion de féminisme." Confiait Grace Miceli de Art Baby à i-D l'année dernière.

"J'étais complètement consciente, quand je les écoutais, que le mantra Girl Power était un outil marketing, confiait pour sa part l'artiste Liz West. "Mais tout en sachant cela, les Spice Girls croyaient en leur mantra." Les installations de Liz, monumentales, ressemblent à d'immenses arc-en-ciel. Lorsque je l'ai rencontré, lors de son exposition personnelle, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la séquence d'ouverture de Spiceworld : le film, où les filles défilent une à une en multicolore à l'écran, formant à elles cinq le spectre de l'arc-en-ciel.

Mais les Spice Girls ont fait encore plus fort. Derrière le slogan marketing se cache souvent une réalité beaucoup plus porteuse : sois-toi même. l'individualité était célébrée sous toutes ses formes. Déjà au sein même de leur groupe : chacune des Girls avait son propre style, son propre accent, son histoire. La maman de Ginger Spice était femme de ménage, Posh Spice se faisait conduire en Rolls-Royce à l'école. Bref, les Spice Girls nous ont enjoint à aimer et accepter nos différences. Dans la vie et dans la cour de récrée. Elles nous ont prouvé que ce sont les petites différences qui rendent la vie si cool. 

Les valeurs des Spice Girls ont été digérées et réinjectées dans le quotidien des fans comme moi. Dans la cour on chantait ça, sans même connaître le réel sens de nos cris : "Giving is good, as long as you're getting!" et "If you want to be my lover, you've got to get with my friends!" jusqu'à ce que nos joues s'enflamment. Sans se douter que ces précieux conseils finiraient par nous rendre service, quelques années plus tard.

Le Girl Power s'est immiscé dans les consciences des fans, ceux qui n'avaient ni l'âge, ni le besoin de se confronter au véritable monde des politiques. Ceux pour qui les Spice Girls étaient des modèles à suivre, dans la vie de tous les jours. Ce gang de meufs a donné aux filles comme moi l'envie et le courage d'être fière de ce que je suis. D'être une fille forte.

Geri, Victoria, Emma et Mel B et C étaient dingues. Ensemble, elles étaient sur-puissantes, sur-cool, sur-guerrières. Contrairement à moi aujourd'hui et à la plupart de mes copines, elles faisaient peur aux mecs tant elles avaient le feu. Les meufs ont quand même réussi à pincer les fesses du Prince Charles, true story. Les starlettes de la pop post-spice Girls ont marché dans leurs pas. En 1999, l'émission Smack the Pony faisait son apparition sur la télé anglaise. Et selon sa co-créatrice, Sally Philips, c'est grâce à l'ascension des Spice Girls qu'une "comédie mettant en scène un trio de filles pouvait enfin marcher à l'écran."

À mi-chemin entre la Troisième vague féministe et l'avènement de la lad culture britannique, les Spice Girls ont marqué une époque où les pop stars avaient du cran et des c*******en interview. Elles se lâchaient, énuméraient les anecdotes les plus dingues devant les journalistes. Comme avouer que le meilleur plan pour plaquer ses cheveux en arrière est un tanga, (c'est signé Mel B), ou lancer une ola lors d'une conférence de presse. Ok. Les Spice Girls ne sont pas les seules à avoir façonné notre définition du Girl Power. Mais elles ont été des symboles d'émancipation féminine aux côtés de nos profs, de nos parents, de nos amis, de Buffy contre les Vampires et de Keira dans Joue la comme Beckham.

C'est vrai, les Spice Girls formaient un groupe de pop et il serait un peu too much de dire qu'elles étaient de ferventes activistes. Leur slogan Girl Power s'est pourtant répandu comme une trainée de poudre partout à travers l'Europe et s'est logé dans les consciences des petites filles comme moi. Je ne me serais jamais inscrite dans le club de foot de mon école si Sporty Spice ne m'enavait pas soufflé l'idée. Leurs slogans improvisés : 'Bats les mecs à leur propre jeu', ("beat boys at their own game!") m'ont encouragé à faire des blagues dans la cour de récrée et à crier encore plus fort que mes camarades masculins.

En 2016, les gens craignent toujours autant que le féminisme passe dans les mains des pop stars et flirte avec l'industrie de l'Entertainment. C'est ce que dénonce Lou Doillon quand elle parle du twerk comme d'une insulte au féminisme ou Annie Lennox qui s'insurge contre le féminisme élitiste de Beyoncé. Pour ma part, je m'insurge plus facilement contre ceux qui voient dans l'indépendance féminine, quelle qu'elle soit, une résultante de l'avènement du capitalisme, mais bon, chacun(e) sa bataille. je suis soulagée de voir que les fondements du féminisme trouvent leur place dans l'industrie de l'Entertainment. Parce que les kids à qui l'on dit que les filles et les garçons sont libres de vivre et de faire les mêmes choses, se souviendront toute leur vie de cette leçon. Et croyez-moi, ils sont loin d'être stupides : ils savent distinguer le fake du real. Lorsqu'une star comme Beyoncé ou Rihanna proclame "sorry, not sorry," leurs mots trouvent un écho dans les consciences collectives de la jeunesse.

Les Spice Girls prêchaient l'amitié, le fun, l'indépendance et la confiance en soi. J'ai grandi, comme beaucoup de filles de ma génération, avec l'idée que le Girl Power allait dicter ma vie d'adulte. Cet idéal est resté gravé dans ma mémoire et il impacte tous les jours mes choix de vie. Comme certains de nos parents hippies semblent être restés perchés sous acide, c'est le rire fort et franc de Mel B à l'ouverture de Wannabe qui me donne la force de débarquer dans une salle pleine d'hommes, de me tenir droite et fière devant eux sans rougir ni m'excuser d'être à ma place. C'est un état d'esprit qui force à la solidarité féminine, à la compassion, l'empathie et l'admiration. C'est l'effet d'une bande. C'est le Girl Power et croyez-moi, il a encore de beaux jours devant lui. 

Credits


Texte : Stevie Mackenzie-Smith

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