derek ridgers a photographié la naissance du punk comme personne

Blondie, Vivienne Westwood et Malcom McLaren – ils sont tous passés sous son objectif. Aujourd'hui, Ridgers exhume des photos de 1977 et nous explique que le punk, au delà d'un genre, est un héritage. Rencontre.

par Felix Petty
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31 Août 2016, 8:20am

Entamer un article sur le punk en évitant tous les clichés qui collent à cette contre-culture s'apparente à un véritable périple, un casse-tête monumental pour tout fan et journaliste qui se respecte. Lui rendre hommage, retranscrire avec le plus de justesse possible la rage, l'énergie et la philosophie nihiliste de l'époque en quelques mots, est presque impossible. Comment peut-on comprendre, sans l'avoir vécu, l'atmosphère apocalyptique qui régnait dans les salles de concert et la tête des kids de l'époque ? Le punk a tout détruit sur son passage. À l'instar de Dada, il a fait tabula rasa pour tout recommencer.

Le punk est né en réaction à l'état d'un monde en friches, divisé par la pauvreté, la récession et la politique anxiogène de Margaret Tatcher. Aujourd'hui qu'en reste-t-il ? Une attitude ? Un état d'esprit vindicatif et marginal ? Un mal nécessaire ? Parce qu'on le veuille ou non, la société d'hier a beaucoup à voir avec le monde d'aujourd'hui. Le punk est-il immortel ? Est-il tombé en désuétude en 2016 ? C'est justement le dilemme qui fait l'essence irrévérencieuse du punk. Et c'est la question que Derek Ridgers, le photographe à qui l'on doit le nouvel ouvrage, Punk London 1977, pose à ses lecteurs. 

Les clichés de Derek Ridger forment, dans leur ensemble, un incontestable testament de l'esprit iconoclaste qui dominait les contre-cultures anglaises, il y a 40 ans de ça : le photographe a capturé l'explosion esthétique et vestimentaire qui a suivi le big bang punk de 1977. Armé de son appareil photo, il est parti à la rencontre des skinheads, des nouveaux romantiques, des mods et des rockeurs, des kids aux coins des rues et des nouvelles icones de la scène punk. Il a immortalisé et transposé en image, l'aura d'une génération en guerre contre son monde.

Le punk a tout chamboulé et Derek en a été le premier touché. En 1977, il portait des cardigans et bossait dans une agence de pub, comme directeur artistique. Et puis un jour, il s'est rendu à l'ouverture du Roxy, comme la plupart des kids qui tuaient leur temps et leur énergie face à la scène. De son ouverture le jour de l'an 1977 à sa fermeture officielle en avril 1978, le Roxy a accueilli sous son toit et sur scène, les plus grandes figures de la scène punk : les Clash, les Sex Pistols, The Buzzcocks, The Damned, Wire, Siouxie Sioux… Derek Ridgers était là. Son objectif braqué sur le public en transe avant que le punk ne devienne ce qu'il est devenu : une farce médiatique. Afin de célébrer cette énergie comme il se doit et pour le 40ème anniversaire de sa naissance, Derek a rassemblé les images qui ont fait et font encore ce qui fut le punk. I-D s'est entretenu avec le photographe pour en savoir plus.

Pas trop épuisé de parler toujours et encore du punk ?
Non, pas du tout. Tu sais, j'en n'ai pas parlé tant que ça, en vrai. J'étais vraiment un spectateur extérieur à la scène, à l'époque où je l'ai immortalisée. Getty a réussi à obtenir une photo de moi au Roxy. Je suis habillé comme à mon habitude, avec mon éternel cardigan anachronique et complètement hors de propos. Toute ma vie, j'ai été dans la perspective de quelqu'un qui porte un cardigan à un concert de punk. Complètement inapproprié, en somme.

Tu penses qu'on attache trop d'importance à cette contre-culture musicale, encore aujourd'hui ?
Je pense qu'une certaine génération le fait, oui. Après tout, c'est normal, non ? Le punk a défini l'état d'esprit de toute une génération, c'était un vrai boom et un grand tournant dans l'histoire de la musique. Les cool kids de ma génération, en amont de cette révolution, avaient eu droit au Summer of Love, les Pink Floyd et Jefferson Airplane. Tout ce que le punk abhorrait, donc.

Peut-on réellement appréhender l'impact qu'a eu le punk sur la pop culture lorsqu'on ne l'a pas vécu de plein fouet ?
Non, je ne pense pas qu'on en soit capables mais pourquoi le devrait-on ? Chaque nouvelle génération a ses propres obsessions et nourrit son appréhension du monde. 

Quel était selon toi, le groupe le plus emblématique de la scène punk à l'époque ?
Trop facile. The Sex Pistols. Sans eux, rien n'aurait été possible. Musicalement parlant, les Clash en 1977 : probablement le meilleur groupe qu'il m'ait été de voir sur scène. Ils avaient une énergie contagieuse remarquable et entrainaient tout le monde avec eux.

Pourquoi le punk a tant choqué en 1977 ?
Son but même était de choquer. Les sapes de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood dans leur boutique Seditionaries étaient hyper provocantes et tentaient constamment de choquer les classes moyennes anglaises. On peut dire qu'ils ont réussi.

L'esthétique punk avait-elle une vraie revendication politique, d'après toi ?
À mon sens, le message nihiliste ne portait en lui aucune autre revendication que celle d'aller contre la doxa. En ce sens, il a choqué pas mal de politiciens de l'époque. Et particulièrement Bernard Brook Partridge, du parti conservateur de l'époque, qui s'est exprimé très clairement à ce sujet en déclarant que : "Les Sex Pistols devraient se faire frapper par la foudre. Je rêve de voir quelqu'un creuser un trou très profond pour y enterrer le groupe." Classe, non ?

Joe Corre, le fils de Malcom McLaren, a récemment brulé publiquement sa collection de vinyles punk. Quelle est ton opinion à ce sujet ?
Ça m'a fait beaucoup rire. Je ne sais pas si mon opinion changerait quoique ce soit, cela étant. Les hommes sont libres d'agir comme ils le souhaitent. À l'époque où je shootais, j'étais un spectateur discret, je me contentais d'observer. Rien n'a vraiment changé depuis. Le punk avait du sens, bien sûr, dans un contexte et une époque donnés. Sauf qu'à mes yeux, il est inutile de chercher à le ressusciter aujourd'hui. Le punk existe toujours, il s'est juste distillé un peu partout, à l'état gazeux. C'est ce que je dirais probablement à Joe Corre si je le croisais un jour : le punk est toujours vivant, tu sais. Ce n'est juste plus le punk qu'il était. Aujourd'hui, il appartient au monde entier de le faire sien.

Tu penses vraiment que le punk s'est infiltré dans la culture contemporaine ?
En Angleterre et si on fait abstraction des quelques groupes revivalistes qui jouent fort et mal pour se faire entendre comme à l'époque, je dirais que le punk est devenu une tendance. Je ne vois pas où est le problème, c'est un phénomène humain et naturel contre lequel il me semble parfaitement vain de lutter. 

Et pour le reste du monde ?
Pour le reste du monde, c'est différent. Le punk est un état d'esprit. On le retrouve chez les Japonais et L.A. C'est un phénomène globalisé, mondialisé. La plupart de ceux qui se revendiquent punk aujourd'hui ne connaissent probablement pas McLaren ni Vivienne Westwood. Certains portent l'iroquoise alors qu'à l'époque, c'était, quoiqu'on en croie, peu courant. Mais c'est cool, pourquoi pas. C'était pas l'idée même du punk, de se débarrasser des lois, des diktats et des règles ? Bon, alors je ne vois pas pourquoi ceux qui se revendiquent de la vieille école montent sur leurs grands chevaux pour essayer de préserver l'esthétique d'avant. Tout change, il faut s'y faire. Si le punk veut encore dire quelque chose aux kids en 2016 et que cet état d'esprit les pousse à faire quelque chose, à créer, à gueuler, à vivre, où est le problème ? 

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Credits


Texte Felix Petty
Photographie Derek Ridgers

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