denise bidot : "​je ne me rabaisserai jamais aux standards d'une industrie"

La mannequin portoricaine et koweitienne nous prouve qu'il existe plus d'une façon d'être femme. Rencontre.

par Tish Weinstock
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09 Octobre 2015, 5:15pm

Elle a grandi à Miami en Floride. Et rêvait, comme toutes les jeunes filles de son âge, d'être actrice: trop jolie pour jouer la meilleure copine et trop grosse pour tenir le premier rôle, Denise Bidot s'est confrontée très tôt aux stéréotypes qui hantent le cinéma hollywoodien - autant dire que l'idée du mannequinat ne lui avait jamais traversé l'esprit. Mais la vie a voulu qu'elle croise le chemin d'un photographe qui lui donne sa chance, sans lui dire de perdre ses kilos jugés superflus. Aujourd'hui, Denise est l'une des tops les plus désirables au monde. Elle a foulé les podiums des Fashion Weeks partout dans le monde, a ouvert le défilé pour CHROMAT en bustier sculptural et talons hauts, et fermé celui de Serena Williams printemps/été 2015, face à Anna Wintour. Fière de ses poignées d'amour, de ses hanches voluptueuses et même de ses vergetures, Denise Bidot assume son corps de femme et l'affirme haut et fort. Après une campagne engagée à l'initiative de Swimsuits For All contre les diktats du bikini (Beach Body, Not Sorry) et heureuse de célébrer la beauté au naturel et sans fards, Denise nous prouve qu'il existe mille manières d'être femme.

Qu'est-ce qui t'a amené vers le mannequinat?
J'ai grandi en pensant que le mannequinat était hors de ma portée. J'ai déménagé à Hollywood à 18 ans pour poursuivre ma carrière d'actrice. Mais beaucoup de gens me répétaient partout que j'étais trop grosse et que je devais perdre des kilos pour percer et devenir une vedette. C'est terrible d'entendre ce genre de choses, de devoir se plier au changement pour vivre ses rêves. J'ai rencontré une mannequin grande taille, photographe qui m'a demandé pourquoi je n'avais jamais envisagé le mannequinat. La vérité, c'est que je me l'étais toujours interdit - avec une taille 42, difficile d'y croire ! Mais on m'offrait l'opportunité de me montrer telle que j'étais.

Et tu as trouvé ta place tout de suite ?
Quand j'ai commencé, il n'y avait aucune place pour moi. Le marché des mannequins grande taille était noir ou blanc. Soit tu devais être blonde et blanche. Soit black. Et moi j'étais juste entre les deux, moitié portoricaine, moitié koweitienne - personne ne voulait de moi. Et puis au fur et à mesure, j'ai appris à me frayer un chemin. C'est vraiment rafraichissant de voir que l'industrie de la mode évolue. Moi j'adore voir toutes ces formes et toutes ces couleurs sur les pages des magazines.

Qu'est-ce que tu penses du terme "grande taille" ?
Ce terme est tellement controversé ! Mais personnellement ça ne me fait rien. J'ai été acceptée dans une industrie qui m'a tout de suite mis dans la case "grande taille" et je me suis identifiée à travers ce prisme-là. On peut bien m'appeler comme on veut. Moi je suis fière d'être une femme avec des formes.

Est-ce que tu accepterais de transformer ton corps pour la mode ?
Je ne me rabaisserai jamais aux standards d'une industrie, quelle qu'elle soit. C'est hors de question.

C'est quoi l'histoire derrière cette campagne Beach Body, Not Sorry ?
C'était une façon d'engager les femmes à s'accepter et à se sentir libre d'être dans leurs corps - qu'elles arrêtent de devoir s'excuser de ne pas correspondre à un type de canon de beauté. Tellement de publicités vantent, avant l'été, les mérites du "corps parfait pour la plage" ou du "corps-bikini" : mais devinez quoi, ce corps n'existe pas. La meilleure façon d'avoir un corps-bikini, c'est d'acheter un bikini et de le mettre sur son corps. Voilà.

C'était important pour toi, de participer à cette campagne ?
Oui, c'était essentiel à mes yeux. Quand Swimsuits For All est venue me chercher pour la campagne anti-retouches je savais que je voulais le faire à tout prix. J'ai vu tellement d'images retouchées sur les réseaux sociaux, je voulais absolument montrer aux filles que personne n'est parfait.

Montrer des images de vraies femmes, sans retouche, avec de la cellulite et des formes, pourquoi c'est important ?
Il faut continuer à insuffler du changement sur les réseaux sociaux, parce qu'ils véhiculent une certaine image du corps qui nous affecte directement. Il faut montrer aux femmes qu'elles peuvent être belles avec une taille 46, une taille 34 ou avec de la cellulite. C'est un message très fort.

Tu as dit qu'il n'y avait pas une seule manière d'être femme. Qu'est-ce que tu entends par là ?
C'est quelque chose auquel je crois. Je ne veux pas de fausse querelle "ronde vs mince". J'essaie juste d'aider les femmes à se sentir belles. On ne s'en rend pas compte mais je croise tellement de femmes qui voudraient avoir mes fesses ou mes kilos en plus mais qui ne peuvent pas grossir. Les minces aussi ont plein de complexes. C'est pourquoi toutes les femmes sont concernées. Il faut simplement parvenir à faire la paix avec soi-même, quelle que soit sa taille ou son poids. C'est en ce sens qu'il n'y a pas une mais mille manières d'être femme. J'ai compris qu'on est toutes différentes et uniques, la bonne manière, c'est d'être soi. Tout simplement.

En quoi Internet a changé notre perception de la beauté ?
Quand j'ai commencé le mannequinat, les réseaux sociaux commençaient leur fulgurante ascension. J'ai vu leur pouvoir sur l'image et la perception du corps féminin. Aujourd'hui, de plus en plus de femmes prennent la parole et demandent du changement. Les créateurs et les marques se fient aux commentaires des internautes pour faire leurs prochaines compagnes. C'est une révolution. Et les femmes sont en train de gagner. Nous faisons partie d'une génération qui prend le pouvoir et s'empare de sujets restés tabous longtemps. Grâce à ça, nous avons appris à nous accepter et à comprendre la notion de diversité comme jamais auparavant.

C'est quoi la beauté pour toi ?
Pour être belle il faut être heureuse. Nous nous focalisons toujours sur une perte ou prise de poids. C'est du gâchis. Il faut savoir être heureux et s'aimer, sans en avoir honte.

Quel conseil donnerais-tu aux jeunes filles qui veulent marcher dans tes pas ?
Le meilleur conseil que je peux donner serait de se faire confiance et ne pas changer pour plaire. C'est trop facile de se comparer aux autres et de se perdre. Tant qu'on reste sûr de soi, qu'on travaille dur et qu'on fait les choses qui nous importent, tout finira par fonctionner. 

Credits


Texte Tish Weinstock
Photographie Heather Hazzan

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