à new york, la mode met (enfin) à mort l'americana

Lors de cette première fashion week masculine, la ville se débarrasse de ses fantômes et regarde vers l'avenir (et le reste du monde).

par Jeremy Lewis
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08 Février 2016, 12:05pm

Patrik Ervell fall/winter 16. Photography Andrew Mailliard.

La panoplie typique de la mode new-yorkaise s'est longtemps résumée à des chemises écossaises portées sous des vestes en tweed accompagnées de bretelles et de grosses boots à lacets. Un look que se sont appropriées plusieurs maisons de mode et qui a longtemps colonisé les vitrines des magasins de la ville. Le costume d'un héritage et d'un patrimoine qui a su infuser la mode new-yorkaise pendant plusieurs décennies - jusqu'à l'écoeurement. Aujourd'hui sonne le glas du style Americana (paix à son âme) et les collections homme automne/hiver 2016 en constituent la preuve irréfutable.

Cette saison, la façade pseudo authentique du style Americana s'est effondrée au profit d'un style plus urbain, plus dark et résolument moderne. Pourrions-nous aller jusqu'à dire que l'identité américaine se taille une nouvelle silhouette ? S'agirait-il d'un réflexe presque inconscient face à la montée du traditionalisme républicain porté par Donald Trump et sa mèche infernale ? Où la mode serait-elle juste en train de passer à autre chose ? Quoi qu'on en dise, c'est en explorant ses zones d'ombre que la mode new-yorkaise pour homme a brillé cette saison.

Il y a quelques années maintenant, Patrick Ervell reprenait les rênes de sa marque alors que le style Americana venait de faire irruption dans le paysage de la mode new-yorkaise. À l'inverse d'un grand nombre de marques à l'époque (Band of Outsiders, Loden Dager, Obedient Sons), Patrick Ervell, lui, n'a pas disparu des radars. Comment ? Parce que le designer a su prendre des virages et s'éloigner, lorsqu'il le fallait, d'un style qui auparavant définissait l'identité de sa marque. Son regard minimaliste a su réinterpréter le vestiaire classique américain et le repenser en subtilité grâce à de nouvelles coupes et petits détails - pendant un temps. Aujourd'hui, le créateur, plus direct et sincère que jamais, a puisé l'inspiration de sa nouvelle collection directement dans la rue, influencé par les réminiscences de la culture 90's et de ses silhouettes incontournables composées de pantalons larges, de vestes oversized, de sweatshirt à capuche jonchés de slogans. Un style porté jusqu'aux podiums comme un véritable étendard par d'autres comme Raf Simons et Vetements à l'inverse de maisons (très) américaines comme Brook Brothers ou Ralph Lauren.

Tim Coppens, de son côté, s'impose comme le repère d'une mode stricte et moderne. Anciennement directeur du design RLX Ralph Lauren, Coppens a su créer un langage unique : le sien. Cette saison, sa vision moderniste de la mode flirtait avec des tons underground mais Tim Coppens n'a pour autant pas pu s'empêcher de présenter du tartan - un petit relent que l'on verra plus comme un hommage à dame Vivi qu'un énième signe d'allégeance au style Americana. Ses hoodies flockés d'un simple mot,"Acid", célébraient quant à eux la Newbeat belge et l'acid house au rythme desquelles l'Europe des années 1990 dansait frénétiquement.   

Tim Coppens fall/winter 16. Courtesy Tim Coppens.

Siki Im, lui, a toujours laissé présager un tournant macabre. Cette saison, le créateur s'est inspiré des films de vampires pour penser une collection destinée aux damnés, prenant des airs de Nosferatu. Des pantalons en cuir qui trainent au sol, des sweatshirts façons Bauhaus et des mannequins sanglants, bref, si cette saison se plaçait sous le signe des ténèbres, le défilé de Siki Im en était l'acmé.

On a tendance à croire que le style Americana est la chasse gardée des designers américains et pourtant, ceux qui excellent dans son art ne sont autres que les Japonais. Alors quand les plus grands pourfendeurs nippons de l'héritage Americana, j'ai nommé Daisuke Obana de N.Hoolywood, s'éloigne sans crier gare de ce créneau qu'il chérissait tant, impossible de ne pas se poser de question. Pensée pour des conditions extrêmes tout en restant ancrée dans un contexte urbain, la vision d'Obana faisait écho cette saison à l'univers sombre de Blade Runner. Minimale, futuriste, obscure et voire menaçante, sa collection semblait intervenir en réaction à l'hégémonie du genre Americana - celle que ses collections passées distillaient pourtant.

Dans le sillon de Scott Sternberg chez Band of outsiders, Shimon et Arial Ovadia s'étaient fait remarquer en reprenant la tête d'affiche de l'héritage Americana. Pourtant cette saison, le duo s'est lui aussi laissé porté par une vague morne, une curiosité presque morbide rappelant les errances d'Edgar Allan Poe et laissant pour compte les clichés de l'Americana - une petite révolution en soi. 

Public School fall/winter 16. Courtesy Public School.

Le défilé qu'il ne fallait manquer sous aucun prétexte : Public Shool incontestablement, avec Dao-Yi Chow et Maxwell Osbourne aux manettes, les nouveaux directeurs artistiques de DKNY. Dans le sillon de Shayne Oliver et Hood By Air, le duo a fait fi de l'héritage et du passé. Inspiré du clip prophétique de David Bowie The Man Who Fell to Earth, leur défilé a remis au goût du jour la ruralisation post-moderne des rues de New York, mêlant les robes monastiques des Amish au streetwear. Une vision poétique et résolument tournée vers demain qui est devenue leur marque de fabrique.

Peut-être est-ce dû à son talent et à sa capacité folle de travail. Peut-être encore, est-ce le résultat de son expérience de consultant pour Yeezy. Quoiqu'il en soit, Robert Geller était là où on ne l'attendait pas cette semaine. Pendant des années, le créateur a écumé les références à Weimar, droites, inébranlables, immuables. Et puis cette saison, Robert Geller a emmené son public autre part. Ses pantalons fuselés, son historicité remise au goût du jour, les teintes ambrées, ocres, siennes et brûlées ont renoué avec le présent. Ses collections, puissamment ancrées dans la réalité, savent aussi se détacher de l'histoire et s'émanciper. Et tout le monde peut les porter. La collection de Geller prouve qu'on peut allier l'aisance à l'élégance - à l'image d'une mode masculine américaine qui regarde droit devant.

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Texte : Jeremy Lewis

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