la mode éthique peut-elle sauver le monde ?

C'est la semaine de la Fashion Revolution, l'occasion de repenser les conditions de production de la mode pour les rendre plus étiques et plus durables. L'industrie va-t-elle seulement dans la bonne direction ?

par Tom Rasmussen
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26 Avril 2016, 8:45am

Le 24 avril dernier marquait les 3 ans de l'effondrement du Rana Plaza à Dacca, capitale du Bengladesh. Une tragédie qui a causé la mort de 1134 ouvriers du textile. En chœur, les œuvres de charités, les journalistes et entreprises avaient décrit l'événement comme un désastre et une injustice, une éventualité malheureusement attendue. Les gens au fait de la situation pouvaient bien être tristes d'une telle perte, ils savaient tous au fond qu'une telle catastrophe était devenue inévitable (compte tenu des conditions de construction des usines de prêt-à-porter au Bengladesh) mais aucun d'entre eux l'avait anticipé ou tenté de détourner le déroulement tragique de l'histoire. 

La mode rapide et l'industrie en général ne constituent pas un secteur où la morale fait loi, on le sait. Mais quelle tristesse de considérer qu'il faille attendre la mort de centaines de travailleurs pour engager un débat autour de la transparence de la production et l'esclavage moderne dans la mode. Aujourd'hui, 3 ans après l'effondrement du Rana Plaza, les travailleurs du textile subissent encore trop d'injustices, beaucoup desquelles forment la colonne vertébrale du fonctionnement de nombreuses marques. 71% des plus grandes enseignes estiment que l'esclavage moderne constitue une étape de leur chaîne de production. Et beaucoup d'entre elles - près de 50% - sont incapables de nommer les usines dans lesquelles sont conçus leurs vêtements. Si H&M, plutôt bien classée dans l'index de transparence, est capable de générer 1000 tonnes de vêtements toutes les 48 heures, il semble légitime de se questionner sur la manière dont ces pièces sont produites mondialement et quelle part l'est de manière injuste et inhumaine. 

On ne peut pas s'attaquer au problème de l'exploitation tant qu'il n'est pas visible.

Un changement est en marche. #WhoMadeMyClothes représente un appel aux consciences, simple et communautaire, mené par le groupe Fashion Revolution en réponse à la tragédie du Rana Plaza. Chaque année, les consommateurs sont sommés de prendre d'assaut les réseaux sociaux, de photographier les étiquettes de leurs vêtements et de les taguer avec ce hashtag, demandant directement aux marques qui a confectionné ces pièces. L'objectif étant finalement une transparence ultime et l'avènement d'une chaîne de production plus juste au sein de toutes les enseignes de mode.

La fondatrice et directrice de Fashion Revolution a expliqué à i-D : "On espère voir de plus en plus de marques introduire davantage de transparence dans leur production, parce qu'on ne peut pas s'attaquer au problème de l'exploitation tant qu'il n'est pas visible. Toutes les parties prenantes dans les chaînes de production de mode doivent prendre leurs responsabilités et répondre de leurs actions et de leur impact. Cela ne concerne pas seulement les marques et les distributeurs… Mais aussi la myriade d'acteurs s'articulant autour de cette chaîne."

"Les manufactures privées et marques blanches représentent une quantité immense de ce que l'on achète en magasin. Li & Fung, par exemple, produisent 40% des vêtements vendus aux États-Unis, et pourtant la plupart des gens ne sont même pas au courant de leur existence. Alors comment exercer sur eux une quelconque pression publique ? Aucune de ces compagnies ne présente de liste de leurs fournisseurs ou de leur vendeurs, et encore moins de rapports sur leur situation sociale ou environnementale," conclut Somers.

De l'honnêteté et de la responsabilité. Voilà ce qu'exige Fashion Revolution des pontes de l'habillement. Et ils encouragent les consommateurs à prendre le même chemin. La campagne #WhoMadeMyClothes a de révolutionnaire sa simplicité ; une seule phrase frontalement dirigée vers la cause du problème - en demandant qui, des fermiers aux couturiers, a participé à la fabrication des vêtements exposés dans les rayons de nos boutiques préférées.

Si certaines marques sont réceptives, et si beaucoup d'entre elles tiennent la promesse d'un commerce éthique et équitable (Rapanui, Zady, The Revolution People Tree, Mat and Nat, Veja, Birdsong, Patagonia ou Stella McCartney en sont de brillants exemples), la course aux vêtements nouveaux et bon marché reste plus redoutable que jamais. "Le comportement du consommateur n'évolue en rien," nous a expliqué Rachel Manns, photographe de mode éthique. "Nous sommes minés par la mode rapide, et cette culture qui veut que les vêtements soient jetés aussi vite qu'ils sont portés ne va pas ralentir de sitôt. Le but de Fashion Revolution, c'est autant de pousser les marques à se refaire une conduite que de pousser le consommateur à faire les meilleurs choix possible pour les gens et la planète."

La vraie révolution adviendra quand la mode éthique ne sera plus un marché de niche. 

Un acheteur qui travaille avec des grandes marques a expliqué à i-D sous l'anonymat que le besoin du consommateur (qui réclame une mode peu chère et rapide) est l'élément premier pris en compte dans la production et le fonctionnement des usines. "Les grandes chaînes de prêt-à-porter doivent faire face à une très forte compétition sur les prix ; plus ils sont bas, plus elles vendront. Les produits qui se vendaient entre 30€ et 50€ il y a cinq ans coûtent aujourd'hui entre 20€ et 30€. Cette chute des prix se ressent directement au niveau de la production et des usines. Les consommateurs exigent des pièces de qualité le moins cher possible ! Les usines peuvent bien baisser leurs coûts de production autant que possible, mais elles arrivent inéluctablement à un point où elles sont forcées d'arrondir les angles. Les acheteurs, au final, ne cherchent qu'à entrer dans leurs limites de prix…" Un triste diagnostic, contrastant particulièrement avec le regain de positivité de ceux qui se battent pour plus de justice. On peut cependant relever que ce sont les producteurs, et certainement pas les marques, qui sont contraints d'absorber cette baisse des prix et cette demande croissante qui dicte le fonctionnement actuel de la mode.

La vraie révolution de la mode adviendra quand la "mode éthique" cessera d'être un simple marché de niche. Il faudra, dans le futur, pousser le consommateur à choisir autrement et opter pour une mode et une consommation conscientes. Tous les aspects de la production, pour toutes les compagnies, doivent être régulés et transparents, et la justice pour les travailleurs et l'environnement doit être privilégiée par rapport au design, aux prix et aux profits. Les entreprises éthiques et #WhoMadeMyClothes génèrent du changement petit à petit, d'année en année, en éveillant la conscience du consommateur, en augmentant la pression sur les marques ou en poussant les hommes et femmes de pouvoir à modifier la législation concernée et sanctionner ceux coupables d'injustices dans leur chaîne de production. Mais pour que ces injustices - qui font les vêtements que nous achetons avec tant de liberté - s'arrêtent efficacement, nous devons prendre conscience, en tant que consommateurs, des hommes et femmes qui se cachent derrière nos garde-robes. Et nous devons penser à eux chaque fois que nous jetons notre dévolu sur un habit dont nous avons absolument "besoin". 

Credits


Texte Tom Rasmussen
Photographie via WikiCommons

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