à qui appartiennent les dreadlocks ?

Les créateurs et les plus grandes icônes de la mode les placent aujourd'hui sous les feux de projecteurs. Retour sur les racines de style capillaire et sur les raisons pour lesquelles sa réappropriation peut parfois poser problème.

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13 Avril 2017, 10:15am

Marc Jacobs spring/summer 17. Photography Mitchell Sams.

Lorsque les mannequins de Marc Jacobs défilaient sur la scène du Hammerstein Ballroom à New York le mois dernier, la foule se pressait pour apercevoir les moindres détails. Chaque femme, du haut de ses deux mètres de chaussures à talons compensés, de paillettes et de satin, était surplombée d'un amas de dreadlocks multicolores. Bien que le défilé ait largement été encensé, certains ont parlé de réappropriation culturelle. Et lorsque Rihanna postait une photo d'elle arborant de longues dreadlocks accompagnée de la légende « buffalo $oldier » sur Instagram, certains ont suggéré que c'était le signe d'une approbation. Mais quelle était la victime de cette réappropriation ? Aucun groupe ethnique ne peut se targuer d'être à l'origine des dreadlocks. Ce dialogue a révélé d'une part la hiérarchie culturelle qui place certaines voix et perspectives au-dessus des autres et d'autre part les divergences de compréhension de l'histoire et de l'importance des cultures étrangères.

Orin Saunders, styliste New-Yorkais d'origine guyanaise et américaine, est un expert des coupes afro. Il s'est occupé de célébrités comme Whoopi Goldberg et a inventé les termes « Bantu Knots » (Nœuds Bantu) et « African Locs » (Dreadlocks Africaines). A l'opposé des dreadlocks de Bob Marley, il explique que les dreadlocks africaines - aussi appelées « cultivated locs » - sont délibérément créées en tordant ou nouant les cheveux ensemble. Il affirme pouvoir coiffer de cette manière tout type de personne car « les dreadlocks sont universelles car tous les cheveux en forment lorsqu'ils ne sont pas coiffés. Elles sont plus communes chez les personnes noires car leurs cheveux les forment plus rapidement, mais tous les cheveux peuvent faire des locks s'ils ne sont pas peignés. »Et il dit vrai. Les dreadlocks existent depuis des siècles partout dans le monde, dans des proportions multiples - des moines éthiopiens aux pharaons égyptiens en passant par les guerriers Maasaï au Kenya. Des variations ont existé dans les communautés aborigènes d'Australie, les tribus de Nouvelle-Guinée, les yogis et les sâdhus indiens et les guerriers celtes. Enfin, il y a plusieurs siècles, les dreadlocks symbolisaient la chance chez les nobles et les ascètes chinois.

Marc Jacobs et son styliste Guido Palau expliquaient que leurs looks étaient inspirés par la culture rave, Boy George et la réalisatrice trans et égérie de la campagne Marc Jacobs, Lana Wachowski - et non pas par Bob Marley. Mais cette logique pose problème ; Bob Marley a introduit les dreadlocks dans le lexique de la culture populaire lors de son avènement dans les années 1970. Il a d'ailleurs inspiré les autres (notamment Boy George et Wachowski) à créer de nouveaux styles à partir du sien. Ce qui semble normal : nombres de bonnes idées sont empruntés à d'autres bonnes idées. Mais le manque de compréhension, lui, n'est pas normal. 

Les longs cheveux associés à Bob Marley sont connus sous le nom de « dreadlocks ». Ils sont caractérisés par leur formation naturelle et sont un outil spirituel pour les adeptes du Rastafarisme. Une grande partie des Rastas font le même vœu décrit dans les lois canoniques originales des Israelites. Un vœu qui empêchait Samson de se couper les cheveux pour préserver sa force spirituelle.

La Jamaïque a un riche héritage juif qui reste cependant assez méconnu. Et comme le journaliste Ross Kenneth Urken disait récemment, « Le Rastafarisme est inextricablement lié au judaïsme : le messie, l'empereur éthiopien Haile Selassie, affirmait descendre du roi Salomon et partage des symboles comme le Lion de Juda et la cacheroute (loi hébraïque concernant la nourriture kascher). La religion Rasta s'est développée dans les bidonvilles jamaïcains dans les années 1930, qui accueillaient des personnes très différentes, notamment les descendants des juifs séfarades qui avaient fuit l'Espagne lors de l'Inquisition plusieurs siècles auparavant. Et alors qu'l existe beaucoup de pensées différentes dans la communauté Rasta - parce qu'il n'y a pas d'Église ou de livre sacré - Bob Marley a été le premier artiste à exposer les principes de la religion à travers ses chansons.

Les Rastas - et leur dreads - ont d'abord été évité par les Indiens occidentaux puis par le monde entier. Un très vieux proverbe, cité par Don Taylor - l'associé de Bob Marley - dans un documentaire datant de 1979, disait : « Tu peux être pauvre et respectable - mais pas Rasta. » Lorsque le reggae est devenu un véritable business dans les années 1970, quand Bob Marley remplissait des stades entiers partout dans le monde, cette foi et ce mode de vie se sont propagé aux classes moyennes. Soudainement, les noirs ont laissé pousser leur dreads. Les blancs et les asiatiques se sont mis à chanter du reggae. Et, en 2016, voir Rihanna porter les dreads est une belle preuve de l'acceptation générale de ce type de cheveux. (Le terme « dreadlocks » a d'ailleurs été créé par les autres habitants de l'île qui utilisait le terme dreadful (épouvantable) pour les décrire.)

L'esthétique Rasta a aussi été adoptée par d'autres sous-cultures entre le milieu et la fin du 20ème siècle - des raveurs, skateurs et hippies jusqu'aux membres des gangs de Miami. L'artiste New Yorkais Bradley Theodore, qui est né dans les îles Turks-et-Caïcos, porte des dreadlocks assez particulières depuis le lycée. Il appelle cette coiffure « de la soul » car elle a été popularisée par le groupe hip-hop De La Soul dans les années 1990. Il parle aussi de l'influence de Jean-Michel Basquiat et des nombreuses coupes de Lisa Bonet. Comme bien d'autres, il apprécie l'esthétique liée à la communauté Rasta : une esthétique marquée par son pacifisme, son pragmatisme, son progressisme et son panafricanisme.

Sasha Lane, la star du dernier film d'Andrea Arnold American Honey, s'est laissé pousser les dreadlocks en signe de protestation contre une société qui la forçait à dompter ses cheveux bouclés. Elle explique que c'est « un état d'esprit qui représente physiquement ma personnalité et mon mode de vie, cela symbolise la liberté, la culture et la beauté. » Elle préfère un style moins « entretenu » et se déplace dans un salon spécialisé plutôt que de le faire elle-même. Cela fait aujourd'hui trois ans qu'elle a commencé à laisser pousser ses dreadlocks et elle en est aujourd'hui très fière. Fini les problèmes de lissage ou de cheveux gras. « Cela m'a permis de vivre naturellement. Je me réveille, je les démêle et c'est bon, » dit-elle.

La Jamaïque est un petit pays et la communauté Rasta ne représente que cinq pourcent de sa population (Les Rastas sont environs 2 à 3 millions dans le monde entier). Mais, comme beaucoup l'affirme, c'est un petit pays avec une grande culture à partager avec le monde. La petite-fille de Bob Marley, Kaia Marley remarque toujours l'influence de son grand-père et de la communauté Rasta. « Je la vois partout et ce n'est pas seulement dans l'usage de Marijuana, dit-elle. Entre les musiques et la façon dont les gens s'habillent, je vois le mode de vie Rasta. Je pense que c'est une bonne chose que les communautés soient influencées par les principes écologiques. Cela aide tout le monde à vivre mieux et de manière plus saine. »

Reggae artist Protoje. Photography Yannick Reid.

Ce dont elle est la plus fière, c'est la mentalité. Pour utiliser l'expression de Bob Marley, c'est le sentiment. Marley disait dans ce même documentaire de 1979 que tout le monde pouvait copier sa musique - les structures et les mélodies - mais qu'ils devaient y apporter leurs sentiments. « Je pense que, comme Malcolm X et Martin Luther King, il a inspiré des gens à changer leur manière de penser. Il les a poussés à se battre pour ce en quoi ils croient. Utiliser les ressources que nous avons entre nos mains, pour changer des vies - et pas seulement la notre, » explique Kaia.

Les jeunes de l'île ont aujourd'hui un intérêt nouveau pour le mouvement Rasta originel. Désormais, peu importe le jour de la semaine, vous pouvez entendre cette musique partout dans les Caraïbes : le reggae roots. Vogue s'est récemment emparé de cette renaissance dans un court documentaire auquel ont participé des stars du reggae comme Chronixx et Protoje, qui portaient tous les deux les dreadlocks de leurs prédécesseurs. Finalement, on se réapproprie et on emprunte tous, donc l'offense n'est pas dans l'action mais dans l'état d'esprit. Lorsque Jessica Williams a partagé un selfie - sur lequel elle arborait des fausses dreadlocks - avec ses 100 000 abonnés Instagram, ma première interrogation n'était pas de savoir si elle avait remercié Marc Jacobs pour cette idée. Mais plutôt de savoir si elle célébrait vraiment la beauté du style et de tout ce qu'il symbolise.

J'ai parlé à Derrick Scurry, le fameux visagiste afro-américain qui a créé le look dreadlocks inspiré par le dance hall à l'occasion de la collection printemps/été 2000 de Christian Dior. Lorsqu'il a décrit l'expérience son visage s'est mis à rayonner : « Nous avons pris des cheveux lisses et de la colle en spray que nous avons appliqué dessus, avant de laisser sécher une nuit entière ; au final on a obtenu de longues dreadlocks. Il y avait cent mannequins, il fallait que l'on fasse au moins 10 000 dreadlocks sur tous les mannequins, continue-t-il avec excitation, Naomi Campbell, Christy Turlington… je les faisait connaître aux yeux de tous parce que j'avais eu cette idée. Tout le monde a adoré. Nous avons fait la couverture de Women's Wear Daily. »

Derrick admet que mettre des dreadlocks sur des mannequins blancs n'était pas chose facile, mais son idée n'a pas été aussi controversée que le défilé de Marc Jacobs. Le choc était à l'époque principalement lié au fait de voir quelque chose de « jamais vu auparavant. » Comme il le dit, « Les vêtements étaient fabuleux, les photos étaient fabuleuses, c'était une superbe journée. » Comme pour Marc, Derrick ajoute, « Les dreadlocks ont toujours mauvaises réputations. Pour moi, c'est comme un fils roux. Je fais beaucoup de coupes Afro, mais peu de gens veulent des dreadlocks. On voit rarement cela sur les podiums et il doit y avoir environ trois actrices avec des dreadlocks. Donc, plus on va les exposer au grand jour mieux ce sera. »

Peut-être que la chose la plus importante n'est pas de savoir qui se réapproprie quelque chose, mais plutôt de continuer, en tant que communauté globale, à considérer avec joie les racines de notre style. 

Credits


Texte Kristin Huggins
Photo : Marc Jacobs spring/summer 17. Photography Mitchell Sams.