en russie, la mode brise les stéréotypes masculins

i-D a rencontré trois figures de la mode moscovite qui se battent pour l'acceptation d'une masculinité moderne, décloisonnée et dégenrée.

par Alex Manatakis
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29 Août 2016, 11:35am

Malgré les 25 ans qui séparent la Russie de la chute de l'Union Soviétique, les notions bien ancrées de genre, et notamment de la masculinité, y ont encore la peau dure et évoluent plutôt lentement. Baignée dans une culture très attachée à la vision traditionnelle de l'homme hétéro, dominant et macho, la vie n'est pas toujours facile pour les russes dont l'apparence, les croyances ou le train de vie s'écartent de la supposée "norme". Dans une société où l'histoire et la politique imposent des structures masculines homogènes et figées, trop souvent la répression suit. Ceci dit, comme dans les villes du monde entier, l'industrie de la mode donne aux jeunes russes l'occasion de s'exprimer de manières différentes et aide à la redéfinition d'une identité culturelle neuve et progressiste.

Pour mieux saisir cette évolution de l'acceptation du genre et de la sexualité en Russie, on a discuté avec certaines des figures les plus emblématiques qui participent de ce dialogue salvateur en présentant dans leur travail une approche de la masculinité diverse et alternative. 

Angel Ulyanov 29 ans, mannequin et photographe

Ça signifiait quoi pour toi, de devenir mannequin en Russie ?
Angel : Au début je ne comprenais pas pourquoi je faisais du mannequinat. Je ne me trouvais pas beau : je suis maigre, je n'ai pas de cheveux et je m'imaginais le mannequin-type comme un gars avec un corps de rêve, des muscles et des beaux cheveux. Les mannequins Armani, quoi.

Et après un moment, plus les photographes voulaient me photographier, plus je m'aimais comme je suis. Le mannequinat m'a permis de comprendre mon corps et mes possibilités. J'ai compris que je pouvais être différent ; que je pouvais être ce gars d'une autre planète, ou même une fille, n'importe qui, n'importe quoi. À chaque fois que j'entreprends quelque chose de nouveau, j'essaye de me trouver un nouveau héros.

Tu trouve qu'il y a plusieurs types de masculinité en Russie ?
Eh bien, l'image la plus répandue de l'homme russe est celle d'un homme bourré avec une chapka sur la tête et des bottes en feutre (rires). Il est impudent et physiquement fort. Un peu moins bien considérés, on a les barbus en skateboard ou les hipsters. On a toujours des Gopniks, des jeunes hommes qui s'habille en sportswear et semblent sortir de prison. Ce sons mes préférés. On m'a souvent comparé à ce style, parce que je suis maigre et rasé. Après il y a les hommes qui bossent en bureaux, des jeunes mecs trendy qui aiment s'habiller en noir. Des gars qui aiment le sport. Mais il y a toujours des exceptions !

C'est difficile en Russie d'évoluer hors de la vision "mainstream" de la masculinité ?
Bien sûr ! Ce fut un travail de longue haleine de me faire repérer, grâce aux gens avec qui je bosse. Pour les gens comme moi, il y a toujours peu de défilés et moins de shoots. On ne m'invite pas à faire des photos pour les magazines russes, parce que je ne suis pas comme les autres. J'ai ce côté très arty, très maigre.

C'est tu n'es pas l'archétype masculin en Russie, la vie est compliquée. Quand t'es gosse, on te tape dessus. Quand t'es ados et que tu grandi, les filles s'en foutent de toi. Et au final, tu dois prouver que t'es toi aussi un humain, vu que tu ne fais pas de sport comme tous les autres… ou vu ta manière d'être, généralement.

C'est un tabou, cette remise en question du paradigme que tu le fais ?
Clairement. Je suis né en Sibérie, c'était dur. Je voulais m'échapper de cette vie. Mais à Moscou, je trouve que c'est plus facile. Ici la plupart des gens s'en foutent de ton allure, ta manière de parler, ce que tu porte et où tu bosses. Questionner la masculinité c'est questionner la société. Et pour y arriver, on doit être préparés à des répercussions pas toujours agréables… parfois très dangereuses. 

Outlaw Moscow, label mode fondée par Maxim Bashkaev et Dilyara Minrakhmanova, Moscou

Selon vous, en tant que label, ça veut dire quoi être un "homme" en Russie aujourd'hui ?
Le concept d'homme est très fort en Russie, un pays conservateur dont la culture l'est tout autant. La Russie est l'un des rares pays du Nord qui n'est pas sujet à des transformations libérales, où les minorités sont encore oppressées et où tout ne fonctionne que par le spectre de la domination. Après, il y a des cultures et des groupes sociaux qui commencent à questionner tout ça. Pour ce qui est du genre, les femmes ont plus de pouvoir et on arrive doucement à plus d'égalité.

Quels sont les standards de la beauté masculine en Russie ?
Il n'y a pas de standards de beauté fixes. L'homme est vu soit comme un guerrier, soit comme un protecteur. De notre point de vue, le combat contre l'individualité du communisme a beaucoup nuit à la capacité des gens à s'exprimer. Pareil pour la masculinité ; se démarquer stylistiquement était considéré comme un acte provocateur, libéral et antipatriotique. La beauté masculine a toujours été spirituelle, et pas visuelle.

L'industrie de la mode russe fait quelque chose pour changer tout ça ?
Eh bien, même s'il y a quelques marques qui explorent la beauté masculine, ça reste assez minoritaire dans la mode russe. Pour Gosha Rubchinskiy, la beauté masculine se reflète dans l'image très réaliste du jeune skateur sorti d'une ville industriel russe. C'est sa vision des choses. La vision d'Outlaw Moscow de la beauté masculine vient du pouvoir de l'homme créatif, beau dans ses actions et fort en charisme. On met toujours la personnalité en premier. 

Lumpen, agence de mannequins fondée par Avdotja Alexandrova, Moscou

En tant qu'agence qui s'attache à la diversité, vous avez remarqué que certains mannequins sont avantagés par rapport à d'autres ?
Oui, les mannequins plein de confiance et très sexy sont avantagés. Quand tu les regarde, tu ne peux pas deviner leur sexualité - ils peuvent marcher en talons hauts, ils voient le mannequinat comme un rôle de composition pour lequel il faut s'adapter, et ils n'ont pas peur de se couvrir de maquillage. Ceux qui ressemblent à des criminels russes sont moins sélectionnés ces temps-ci - le stéréotype du voyou agressif est trop prégnant en Russie. Donc en tant qu'agence on essaye de détruire ce stéréotype masculin qui s'est renforcé au fil du temps.

Donc les mannequins qui questionnent la notion traditionnelle de la masculinité russe sont de plus en plus populaires ?
Ils sont bien vus et célébrés dans le monde de la mode, mais pas dans la société russe. Ils sont constamment critiqués par d'autres hommes russes.

Lumpen peut faire changer les choses en Russie ?
Eh bien les filles et les mecs à Moscou sont tombés en émoi du style Lumpen : les mecs se rasent la tête exprès pour nous envoyer des photos. C'est un peu bizarre mais mon goût est maintenant devenu une référence pour beaucoup de gens ici.

Quels sont tes rêves et tes espoirs pour le futur de la masculinité et du genre en Russie ?
J'aimerais y voir tous les genres. J'aimerais aussi que les hétéros se calment avec les mecs qui se déguisent et se fondent dans des rôles. Pour moi, les mannequins homme sont plus forts, plus cool et plus sexy s'ils sont capables de marcher en talons hauts. J'ai hâte du jour où ils n'auront pas honte de le faire devant d'autres hommes. 

Credits


Texte Alexandra Manatakis

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