la photo de mode peut-elle être militante ?

En reconstruisant l'imagerie noire, le photographe new-yorkais Justin French repense le vivre-ensemble et nourrit une développe photographique plus politique que jamais.

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nov. 28 2016, 11:15am

Après avoir étudié l'économie à l'université, le photographe new-yorkais Justin French s'est engagé sur la voie d'une pratique photographique politique pour dénoncer les injustices sociales - de Black Lives Matter au « grand mur » de Donald Trump. i-D l'a rencontré pour parler de son engagement, de l'état du monde et d'un futur plus juste. 

Tu es un photographe autodidacte. Qu'est-ce qui t'a mené à la photo après tes études en économie ?
Assez vite à l'université, j'ai appris qu'un cursus, quelque soit sa spécificité, sert d'abord d'opportunité pour apprendre à développer, affiner et maîtriser de nouvelles aptitudes. Partant de ce constat, j'ai toujours su que l'économie ne serait pas mon seul domaine d'action et de pensée. J'ai commencé à contribuer à un nouveau magazine de mode, en tant que rédacteur, mais j'avais du mal à transmettre mes idées aux photographes avec lesquels je travaillais. Ma réaction naturelle a été très DIY : je me suis acheté un appareil photo et j'ai commencé à diriger mes propres shootings, en utilisant mes amis comme modèles et sources d'inspiration. 

Ton travail témoigne du fait que l'on n'est pas obligé d'être diplômé en art pour être un bon photographe. Que penses-tu de l'état actuel du système éducatif ?
Je pense que le système éducatif offre beaucoup de choses mais qu'il est difficile d'y accéder. De mon côté, mes études ont été tout aussi enrichissante que les expériences personnelles que j'ai vécues en marge de mes études. Même si je n'ai pas eu la chance d'étudier l'art, formellement, j'ai été inondé de mode, d'art et de photographie en vivant à Londres et New York. La communauté créative m'a accueilli à bras ouvert en dépit de mon profil plus institutionnel et mon background très académique. Je pense que le grand public se désintéresse de l'éducation supérieure. Les gens sont refroidis par les coûts universitaires et le manque de débouchés. Mais les gens ne devraient pas uniquement aller à l'école dans la perspective de gagner beaucoup d'argent. Ils devraient y aller parce qu'apprendre est la plus belle chose qui soit.

Tu dis chercher à capturer des images avec émotion et intensité. Comme tu y parviens ?
En gardant un esprit ouvert. Ma mère est une fanatique du cinéma classique, une passion qu'elle m'a transmis. J'ai toujours été attiré par l'intensité des personnages et leur manière d'exprimer leurs émotions. Le film Shanghai Express de Josef von Sternbergs m'a particulièrement marqué. La cinématographie est incroyable, presque menaçante, et elle parvient pourtant à merveilleusement bien capter une large palette d'émotions. Pour mes premières photos, j'utilisais les ombres pour amplifier l'émotion et l'intensité. 

Pourquoi l'aspect social prend-il autant d'importance dans ton travail ?
La justice sociale a vraiment été au cœur de presque tout ce que j'ai fait dans ma vie, même l'économie. Ce qui m'intéresse, c'est d'avoir un impact sur la vie des gens. Quand je prends un portrait, je ne m'intéresse pas seulement à satisfaire le client, mais aussi à leur dévoiler la personne qui pose sous l'objectif. D'un point de vue social, c'est certainement l'aspect le plus inspirant de la photographie : immortaliser la créativité et les esprits qui m'entourent.  Mon but est de restituer avec respect ces histoires, pour mener à la conscience, au changement et au progrès.

Tu penses que l'art a le pouvoir de changer les choses ?
Absolument. L'art nous permet de baisser la garde. Il nous invite à découvrir de nouvelles cultures ; nous montre la beauté qui y réside. En tant qu'humains, nous présentons tous des différences culturelles. Mais tous, nous mangeons, nous dormons, nous aimons et aspirons à vivre confortablement avec nos amours. L'art permet d'exposer les différences qui existent et dans le meilleur des cas il nous permet d'accepter ce qui nous est pas familier. Les arts ont une influence majeure et permettent de progresser. Ils peuvent également aider les gens à passer outre leurs différences en mettant la lumière sur des problèmes qui leur auraient été inconnus autrement. 

Quels sont, selon toi, les plus gros problèmes à surmonter aujourd'hui ?
Pour répondre de manière très simple, je pense que l'austérité fait ressortir le pire en nous. Il n'y a pas d'argent, pas d'opportunités. Il ne reste que la survie. Une fois que ces peurs primaires sont soignées, on peut passer aux autres problèmes qui nous assaillent, comme le racisme et la trentaine d'autres -ismes. On ne promeut pas assez les loisirs créatifs. La photographie m'a apporté tellement de paix et de réconfort. Elle m'a offert une nouvelle façon de regarder le monde, de créer ma propre réalité - une réalité que je veux partager avec les autres. Tout le monde devrait être encouragé à embrasser leur créativité. Le chant, la danse, la peinture, la sculpture, tout ce qui peux nous ouvrir l'esprit et affiner notre appréciation du monde.

Récemment, ton travail a été présenté au sein d'une exposition, Pulling Down The Walls, qui questionnait la notion de barrière dans la société, en lien avec les propos de Trump. Comment on fait pour abattre ces barrières ?
C'était vraiment un honneur d'être sélectionné pour cette exposition. Marie Gomis-Trezise m'a énormément soutenu, comme tous les autres supers artistes qui été présentés. Je pense que l'art est un bon début. On a besoin d'un discours créatif pour contrer tous ces canaux par lesquels les gens boivent de l'information fausse ou négative. L'art peut inspirer les gens, les pousser à être plus curieux, à se découvrir eux-mêmes et les autres. 

Pendant sa campagne, Donald Trump a dit des choses vraiment atroces. Qu'il l'ait vraiment voulu ou non, ses paroles ont touché de nombreuses personnes au cœur, ont fait peur et ont alimenté la haine. C'est notre devoir, en tant que citoyens du monde, de nous élever au-dessus de ça et de tout mettre en œuvre pour promouvoir des états d'esprit, des attitudes, des comportements, la créativité de chacun, des représentants politiques honnêtes et des réformes plus saines. Pour améliorer nos vies. Beaucoup ont refusé de voter pour ces dernières élections américaines, parce qu'aucun candidat ne leur correspondait. Mais les votes les plus importants sont ceux qui vont aux candidats locaux qui sont eux aussi sur les listes présidentielles. Ces votes-là comptent. 

Une partie de ton travail touche à Black Lives Matter. Que penses-tu de ce mouvement ?
Black Lives Matter met en lumière de nombreuses réalités, toutes assez douloureuses, notamment liées à une longue histoire de violence et d'esclavage des corps africains. Une histoire dont le monde peine encore à se remettre. L'Amérique n'est pas sortie de l'esclavage en souriant, mais en grinçant des dents, et l'intégration qui a suivi ne s'est pas faite dans le calme non plus. On a encore beaucoup de chemin à parcourir. Les communautés noires réagissent à l'injustice d'un pays qui leur promet les mêmes opportunités, jugements, la même présomption d'innocence et le même droit de vivre qu'aux citoyens non-noirs. Le mouvement a attiré l'attention, mais je pense que nous devons être plus efficace localement, et militant pour une représentation accrue dans nos communautés locales, là où les choses se jouent vraiment. Comprendre et influencer les décisions prises dans notre communauté locale est le meilleur moyen d'améliorer le quotidien de nos quartiers.

Qui sont tes plus grandes influences ?
Je dirais qu'on y trouve Nina Simone, dont l'œuvre m'a forcé à reconsidérer ma manière de percevoir l'émotion ; Irvin Penn, dont les portraits ont cassé l'idée selon laquelle les images ne devraient qu'être plaisantes pour être spectaculaires ; Sade, Edú Lobo et Marcos Valle dont la musique m'aide a avancer dans la vie ; et Egon Schiele dont les peintures ont tordu la nature humaine tout en améliorant notre compréhension et notre capacité à s'identifier à ce qu'il nous montrait. Et puis Lauryn Hill, dont les mots sont une source inépuisable d'inspiration. 

justin-french.com

Credits


Texte : Greg French