la mode sera féministe ou ne sera pas

Sarah Mower, l'une des journalistes mode les plus brillantes de ces trente dernières années revient sur la prise de pouvoir des femmes dans une industrie éminemment masculine – pour elle, la révolution est en marche.

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nov. 29 2015, 4:50pm

On m'a demandé d'écrire sur la mode et le féminisme. Grosse responsabilité. Je pense qu'il faut commencer par le défilé Chanel printemps/été 2016. La métaphore des manifestations dans les rues de Paris par Karl Lagerfeld au Grand Palais, plus précisément. Quoiqu'il ait été dit au moment du défilé, il y a une chose que nous ne pouvons nier : M. Lagerfeld ne pouvait pas pointer de ses doigts gantés dans une direction plus politique et culturelle. Pour comprendre le pourquoi du comment, il nous faut revenir en arrière et faire entendre le progrès en l'inscrivant dans une perspective plus large et historique. C'est ce que je me propose de faire. 

La notion de féminisme refait enfin surface. Le vaste sujet dont tout le monde parle, le mot que tout le monde a sur la bouche, ce concept qui nous inspire, nous exalte, nous rassemble, nous élève moralement, intellectuellement et physiquement… Et aujourd'hui, qu'a-t-il à nous dire sur le monde ? Les Femen et les Pussy Riot se dressent contre le sexisme, le capitalisme et la corruption, Beyoncé peut danser devant un immense signe "'FEMINISM', Emma Watson peut se lever à l'ONU et faire entendre sa voix, parler au nom des femmes pour l'égalité et les droits de l'Homme, Angelina peut militer contre le viol et les crimes de guerres et Jennifer Lawrence se sent libre d'attaquer le hacker de son compte en prenant parti contre les violences sexuelles faites aux femmes.

J'aime qu'il y ait encore des manifestes signés par celles qu'on nommait encore il n'y a pas si longtemps ''salopes''. J'admire voir les femmes victimes de viols se rassembler et lever le voile de l'anonymat sur les réseaux sociaux en partageant leurs histoires. Je ne peux me réjouir en revanche de vivre dans un monde où il reste encore beaucoup à dire et à faire - où la parole, quoiqu'on en dise, n'est pas toujours libre. Je suis horrifiée de vivre tout près des territoires où les femmes et les petites filles sont esclaves. Dans un État où les enfants sont systématiquement exploités sexuellement par des hommes et où personne ne les emprisonne pour ces actes inhumains. L'excision se pratique, près de chez nous. Et plus j'y pense, plus ça me bouleverse et plus je me regarde le nombril. Dire que je suis féministe ? C'est un grand mot pour moi. Qu'ai-je fait dans ma vie qui mérite ce titre ? Pas grand chose à vrai dire. Et je me dénigre moi-même en me répétant que je ne suis pas assez féministe. Et voilà que je m'énerve : pourquoi quelque chose dans ma tête n'arrête pas de penser le féminisme comme un club avec des dizaines de videuses taillées comme des armories à glace, prêtes à me juger et à me refuser l'entrée ?

Je suis assez grande pour me rendre compte de l'absurdité de cette pensée. Je suis féministe à mon échelle et mon front de bataille doit être à mon échelle : je peux juste essayer d'être compréhensive, à l'écoute, solidaire, maternelle à ma manière et avec mes propres moyens envers mes semblables, les femmes. Ce qui n'est pas si simple, en réalité.

L'ironie du sort, c'est que nous sommes toutes conscientes du poids qui pèse sur nos épaules et nous empêche parfois d'avancer - notre look, nos bourrelets, notre âge, notre comportement, notre je ne sais quoi, tout est passé au peigne fin. Bref, nous sommes contaminées. Chaque remarque nous fait redescendre en nous-même, nous fait reconsidérer la taille de notre jupe, jusqu'à dévisager les autres, voire à les juger. En fait, aucune de nos journées ne se passe sans que l'on soit contraintes de se poser la question de notre légitimité à marcher dans le monde.

C'est une bien longue préface pour expliquer les choses très positives que je vois tous les jours dans mes voyages et dans mon travail de journaliste. J'ai été assez longtemps dans ce milieu pour assister à la victoire que les femmes ont remporté depuis quelques années dans l'industrie de la mode. Plus personne ne remet en question la place ni le talent d'un designer qui est une femme - d'ailleurs, les points de vue féminins sont même acclamés et célébrés. Quoi ? Qu'est-ce que vous dites ? Qu'ils étaient questionnés avant ? Pardon ? Mais oui, ma petite, parfaitement. Si tu as la vingtaine sache que tout ça se passait encore lorsque tu es née.

J'ai commencé ma carrière de fashion editor au Guardian. C'était à la fin des années 1980. Dans la mode, peu de femmes à la tête des grandes maisons se faisaient entendre : il y avait Miuccia Prada et Jil Sander à Milan, Donna Karan à New York, Rei Kawabuko à Tokyo et Paris, Vivienne Westwood à Londres. Point. C'est tout. Je collectionnais leurs vêtements avidement comme des objets inestimables (ils l'étaient, le sont toujours, d'ailleurs). En tant que jeune journaliste mode, j'en ai entendu des belles. La palme d'or de l'absurdité revient à un journaliste réputé, un homme évidemment, qui m'a dit un jour en se caressant la barbe : ''Chérie, la différence entre les hommes et les femmes designers c'est que les femmes ne sont capables de créer que pour elles.'' En gros, seuls les hommes pourraient être de vrais 'visionnaires'. Ah bon ?

Au-delà de cette critique, ce qu'il fallait comprendre entre les lignes des hommes en costume, c'était que les femmes font des enfants. Hé oui, elles enfantent ! Engager à ses côtés une personne de sexe féminin, c'est prendre le risque qu'elle ne vous quitte un jour. Et donc, qu'elle ne tienne pas la course, évidemment. "Cons". C'était le seul adjectif qui me permettait à l'époque de mettre des mots sur ces terribles raccourcis envers la gent féminine et sa capacité à "bien" travailler. Revenons maintenant à 2015 et voyons comme les femmes s'en sont sorties : je parle de Miuccia, Rei, Donna et Vivienne, toujours dans la course. Mais je parle également de tout un tas de femmes qui se sont taillées une place de choix dans le paysage de la mode. Directrices artistiques ou entrepreneuses fraichement débarquées dans l'industrie se distinguent par leur courage et leur indépendance. Et oui, elles sont de plus en plus nombreuses à se faire connaître. S'il faut mettre quelques noms sur cette liste non-exhaustive, citons Phoebe Philo, Stella McCartney, Sarah Burton, Clare Waight Keller, Roksanda Ilincic, Mary Katrantzou, Simone Rocha, Victoria Beckham, Les Olsen chez The Row et Luella Bartley et Katie Hillier pour feu Marc by Marc Jacobs.

Londres a sans doute été ces dernières années la ville qui a vu le plus grand nombre de femmes s'emparer d'une industrie encore très masculine. "Newgen commitee", la plateforme d'aide et de financement pour les créateurs créée en 1993 a été un levier puissant de la reconnaissance d'une nouvelle génération de designers. On compte Faustine Steinmetz, Ashley Williams, Claire Barrow, Sadie Williams, Molly Goddard, Marta Jakubowski, Caitlin Price, Sophia Webster. Il faut aussi noter la présence de Hannah Weiland pour Shrimps, Samantha McCoach pour Le Kilt et Charlie May, des filles à la tête de leurs enseignes et qui marchent dans le sillon de la brillante Anya Hindmarch. Ha ! Des femmes qui créent pour elles-mêmes pour nous, les femmes - ça n'a pas l'air de générer de terribles catastrophes, si ? La peur d'être dirigé par une femme, la peur de devoir s'adapter à ses humeurs réputées fluctuantes, à l'idée qu'elles peuvent tout plaquer pour mettre au monde le lendemain (coucou le congé maternité) bref, tous ces clichés sont petit à petit en train de disparaître de l'industrie de la mode. Et pour illustrer mon propos, l'histoire d'une femme et d'abord d'une étudiante, diplômée de l'excellentissime Saint Martins School, devenue assistante puis directrice artistique, femme qui a depuis remporté de cette expérience un franc succès et qui s'est battue pour devenir mère doit être entendue.

Cette histoire, c'est celle de Phoebe Philo, la révolutionnaire discrète, celle qui est parvenue à faire savoir à la terre entière qu'elle ne pouvait être créative sans être épanouie dans sa vie privée et personnelle. La manière dont elle l'a exprimé doit, je crois, servir d'exemple : en parvenant à rassembler toute une génération à ses côtés en commençant par son prestigieux passage chez Chloé au tournant du 21ème siècle, Phoebe s'est détachée de ses obligations mondaines pour se construire, à l'ombre de la célébrité, sa vie de famille, pour finalement se hisser de nouveau à la direction de Céline en y insufflant une vision éminemment féminine. Une vision que nous attendions toutes depuis longtemps.

Phoebe, ainsi que d'autres à présent, révolutionnent silencieusement mais avec force et témérité le paysage de la mode et son industrie - mieux, leur force engage une nouvelle génération de femmes à les rejoindre. Penser la mode en terme de genre ou de sexe aujourd'hui me semble bien désuet. Le talent, c'est le talent et seuls les imbéciles peuvent encore douter de la qualité d'un vêtement pensé et conçu par une femme.

Devinez quoi ? Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se battre sur le front de la mode. De mon point de vue et de par mon expérience, je remarque avec un plaisir non feint qu'une génération de jeunes femmes est prête à se hisser au panthéon de la création artistique et prête à porter une identité, une histoire, un patrimoine et une maison avec une confiance et une audace qu'aucune de nous n'avait dans les années 1980. C'est ce que je nomme progrès. Ça n'a rien à voir avec le fait de manifester dans les rues, pancartes et slogans féministes à la main. Mais vous savez quoi, Mesdames, peu importe : c'est une révolution est elle est déjà en marche.  

Sarah Mower MBE est journaliste et contributrice pour le Vogue américain, Ambassadrice des talents émergents du British Fashion Council, et membre du Fashion Week's NEWGEN committee de Londres. 

Credits


Texte Sarah Mower