et sinon, quand est-ce qu'on arrête les réseaux sociaux ?

Nous sommes devenus accros, obsédés par la quête de popularité, les likes, les vues et les commentaires que nous générons. Alors que les détox numériques se multiplient, on s'est demandé s'il n'était pas temps de se détacher un peu des réseaux sociaux.

par Dean Kissick
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03 Mai 2016, 11:20am

L'été dernier, la journaliste Eileen Curran publiait dans les colonnes du journal étudiant The Odyssey un article enlevé, titré Why We Need To Start Dating Again. Article partagé des milliers de fois sur Twitter, notamment par des comptes dont les jeunes femmes sont le cœur de cible. "Les 'likes' Snapchat et Instagram sont devenus des formes de flirts acceptables," écrivait alors Curran. "Un 'like' sur Instagram est devenu bien plus commun qu'un compliment dans la vie, la vraie… Je pense que nous devons revenir aux rencards. Les rencards honnêtes et authentiques, sur le mode 'je passe te chercher à 19 heures'. Plutôt que d'envoyer un Snapchat à cette personne qui t'as tapé dans l'œil, pourquoi ne pas lui proposer un vrai rencard ?"

En 2014, le Telegraph racontait que les refuges pour animaux britanniques étaient pleins à craquer de chats noirs, abandonnés puisqu'ils ne rendaient pas bien sur les selfies.

C'est une bonne question et seulement une des nombreuses que soulève notre dépendance aux smartphones. Sur votre moteur de recherche tapez "[insérez ici le nom du réseau social de votre choix] a détruit…". Vous tomberez sur une tonne de suggestions, une liste de tout ce que les réseaux sociaux auraient détruit, le tout agrémenté d'articles expliquant comment et pourquoi. Twitter a détruit le journalisme. Snapchat a détruit les relations amoureuses. Facebook a détruit le monde, la société, la vie même ! Instagram a détruit l'originalité culinaire des restaurants, Internet, la créativité, notre estime de soi, la photographie, la mode et bien plus. En 2014, le Telegraph racontait que les refuges pour animaux britanniques étaient pleins à craquer de chats noirs, abandonnés puisqu'ils ne rendaient pas bien sur les selfies. Dans le même temps, ont été compromis par notre ardent désir de prendre des selfies devant : les mémoriaux de l'Holocauste, le Tour de France ou ce pauvre dauphin échoué sur les côtes argentines.

Paradoxalement, si ces réseaux sont super quand il s'agit de nous connecter les uns aux autres autant qu'au monde, ils nous poussent aussi à nous distancier physiquement de la vraie vie. Aujourd'hui, beaucoup d'entre nous vivent en recul de cette réalité. Tout le monde est toujours sur son téléphone, même en société, même en rencards. J'ai du mal à regarder de longs films ou un match de foot. Je suis toujours terriblement tenté de regarder mon téléphone - c'est une notion tellement attrayante qu'elle me détourne des divertissements que j'aime depuis toujours. Nos vies se résument à consommer du contenu. Dès qu'il se passe quelque chose d'intéressant, un concert de rap ou un arc-en-ciel, le réflexe premier c'est sortir son téléphone et filmer. On est devenus nuls quand il s'agit d'interagir entre nous. Et tout aussi nuls quand il s'agit d'expérimenter la réalité, la vie. Souvent, quand quelque chose d'excitant arrive, ou lorsque je rencontre quelqu'un de connu, plutôt que de savourer ce moment précieux je m'inquiète de la meilleure manière dont je vais pouvoir l'immortaliser et le partager. Je me mets à imaginer tous les likes potentiellement récoltés. Ce raisonnement est fou. Nous sommes, en tant que génération, en train de passer à côté de notre réalité, pour s'enfermer à la place dans les logiques des réseaux sociaux - même quand nous ne les utilisons pas.

Les réseaux sociaux doivent-ils s'attendre à un retour de flamme ? Ils tournent tout en une compétition géante. Pas étonnant que les gens y pensent à deux fois avant de s'y engager. De notre tête sur telle ou telle photo, au nombre de likes, d'amis ou de followeurs accumulés, on en veut toujours plus, plus et plus. Je suis triste quand je vois mon nombre de followeurs chuter. Qui ne l'est pas ? La popularité posera peut-être toujours des problèmes, mais la technologie a sacrément élevé sa présence néfaste. La popularité est une donne qui intervient maintenant partout autour de nous - dans le cloud, tout le temps et partout où nous allons. C'est très addictif, sans aucun doute. Une étude récente de l'Université de Californie a révélé que les gens souffrant d'une forte compulsion à constamment sortir leur téléphone pour vérifier leur pouls sur les réseaux sociaux présentaient les mêmes schémas cérébraux que les toxicos. Ce n'est pas une surprise. Vous devez bien connaître cette sensation, quand vous êtes en vacances et que vous tombez soudainement sur une borne Wi-Fi. Votre téléphone se remet à marcher et vous pouvez enfin checker vos notifications ! Le pied.

À cause de cette addiction aux réseaux sociaux, il est maintenant possible de s'engager dans une cure de désintox numérique et des spas où il est obligatoire d'abandonner son téléphone à l'entrée. Sinon, certains s'organisent leur propre cure en laissant simplement leur téléphone à la maison - c'est plus rentable. Les plus investis d'entre nous suppriment toutes leurs applications. Je peux comprendre que l'on se débarrasse de Facebook. Son algorithme génère un flux beaucoup trop long, qui me fait descendre, descendre et encore descendre mon fil d'actualités, même si ça me saoule, même si je suis tendu et fatigué et que j'ai envie d'arrêter. Juste au cas où il y aurait quelque chose, un peu plus bas, pour me divertir ou me surprendre - ce n'est jamais le cas. Cette peur de rater quelque chose n'existait pas de manière aussi prononcée avant les réseaux sociaux. Aujourd'hui, cette peur est tellement prégnante qu'elle nous envahit même pour des événements relatifs aux réseaux sociaux. Et si je rate un post important ? Et s'il y avait une chanson cool, un commentaire marrant, un truc à liker à l'horizon ? On est accros aux structures de ces réseaux. Plus qu'à ceux, nos amis, qui les utilisent.

Le dernier numéro d'i-D s'intitule "The New Luxury Issue", et l'un des luxes les plus enviés aujourd'hui, c'est le temps. Le temps, les réseaux sociaux l'aspire comme un trou noir. C'est tellement facile de perdre une journée sur les trois mêmes applications de son téléphone, sans que rien ne se passe vraiment. Les Millenials sont vus comme la génération YOLO (un autre terme issu des réseaux sociaux), mais si l'on ne vit qu'une fois et si le temps est si précieux, pourquoi le gâcher en répétant à l'infini les mêmes gestes sur nos téléphones ? Une étude publiée par Common Sense Media en novembre a révélé que les ados américains passaient 9 heures par jours sur les réseaux sociaux - plus d'heures passées online que d'heures à dormir. Il faut retrouver notre temps, avec ça reviendront nos vies. Ce serait pas ça, l'idée première du YOLO ? Sortir, se foutre le nez dans les roses, chasser les papillons sous un soleil couchant, tomber amoureux ? En mars dernier, un article du Guardian a mis en lumière le fait que le nombre de grossesses adolescentes en Angleterre a chuté de moitié depuis 1998. Elles sont au niveau le plus bas depuis que l'on a commencé à les recenser. L'auteur de l'article s'est permis de spéculer sur les raisons de cette chute : la technologie et les réseaux sociaux ? Nous passerions tellement de temps dans ce royaume de virtuel qu'on en aurait même arrêté le sexe. Désormais dans nos chambres, nous nous allongeons sur le dos, seuls dans le noir, le visage éclairé par la lumière blafarde de notre écran de portable. L'espoir le plus salvateur étant peut-être de tomber sur un selfie à poil.

À propos de ces selfies, dans cette ère du partage à l'excès et de la surveillance de masse, voilà un nouveau luxe : l'intimité. Être au service d'un réseau social, y étaler toute votre vie par tous les canaux possibles, ça n'a rien de cool. Les gens veulent de la dignité et un brin d'inaccessibilité. J'adore Kanye West, mais quand je le vois chialer sur Twitter et mendier de la thune à Mark Zuckerberg, je vois du désespoir et une démarche assez triste. Adieu l'aura déifiée qu'il cultive pourtant méticuleusement. Quand je regarde mon fil d'actualité, je suis jaloux de mes amis les plus populaires, mais ils m'ennuient aussi de plus en plus. Tout le monde a soif d'attention aujourd'hui. C'en est aliénant. Tout le mystère de la découverte d'une personne est détruit.

Bien sûr il n'y a rien de mal à apprécier les montées de dopamine qui vont de paire avec chaque notification, mais il est bon de se rappeler que ceux qui façonnent ces réseaux sociaux et les rendent si additifs ne le font que pour vendre une tonne de publicité. Il n'y a qu'à voir l'impressionnante et rebutante augmentation de la pub sur les réseaux sociaux ces dernières années. Un exemple probant de cette intrusion de l'impersonnel dans la sphère hautement personnelle : le stream du défilé homme de J.W Anderson sur Grindr, qui causa la grogne de la communauté gay londonienne. Les gens ne vont pas sur Grindr pour faire leur shopping, ils y vont pour baiser.

Avant, la pression qui poussait à se conformer à des standards de beauté totalement irréalistes venait principalement de la mode, du divertissement et de la pub. Aujourd'hui, cela vient de plus en plus de nous-mêmes.

Il semblerait que nous vivions dans une époque de théâtralisation à outrance, d'artifices. Pensez à l'utilisation du maquillage par Kim Kardashian ; comme si elle se peignait un nouveau visage sur son vrai visage. Pensez à 50 Cent, qui emprunte toutes ces montres de luxes et ces voitures pour faire des photos Instagram et qui doit les rendre ensuite parce qu'en vrai, il est ruiné. Les réseaux sociaux ont changé notre manière de nous présenter. Beaucoup d'entre nous cherchent à se créer un avatar idéalisé, réellement inatteignable. Plus inquiétant, le langage publicitaire a déteint sur notre façon de visualiser et d'appréhender nos corps et nos vies - souvent très superficiellement.

Avant, la pression qui poussait à se conformer à des standards de beauté totalement irréalistes venait principalement de la mode, du divertissement et de la pub. Aujourd'hui, cela vient de plus en plus de nous-mêmes. Bien sûr, les selfies peuvent être stimulants, mais ils peuvent aussi être regrettables et destructeurs. Toute histoire a deux versions.

Alors bien sûr, les réseaux sociaux ont un potentiel positif infini et s'en plaindre n'a pas plus de sens que se plaindre de l'invention de l'imprimerie, en Allemagne au 15ème siècle. Mais c'est à nous d'utiliser ces réseaux de manière plus responsable et surtout plus inventive. Les réseaux sociaux devraient nous aider à faire ce que l'on aime. Moins les utiliser nous pousserait à vivre plus. Je veux dire, vraiment vivre. 

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Texte Dean Kissick
image via Instagram 

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