il faut écouter le nouvel album de petite noir avec les yeux

Après trois ans d’absence, Petite Noir revient avec « La Maison Noir / The Black House », un mini-album qui s’écoute autant qu’il se regarde. i-D est allé lui demander d’expliquer cet étrange concept.

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08 Octobre 2018, 2:59pm

On n’avait plus vraiment de nouvelles de Petite Noir depuis la sortie de son premier album en 2015 et, honnêtement ça commençait à nous inquiéter. Ce que l’on ne savait pas, c’est que Yannick Ilunga préparait alors un retour ambitieux, encore plus profond et réfléchi que ce à quoi il nous avait habitué. Plus qu’un simple mini-album au casting séduisant (Danny Brown, Saul Williams, Nukubi Nukubi), La Maison Noir / The Black House est avant tout un album visuel, soit la déclinaison en courts-métrages de ses six nouvelles compositions et des différents thèmes qu’il y aborde - en gros, les quatre éléments : le feu, la terre, l’eau et l’air.

Très spirituelle, cette vidéo réalisée aux côtés de Rochelle Nembhard (directrice artistique), Manthe Ribane (chorégraphe) et Gabrielle Kannemeyer (styliste) n’a toutefois d’autres buts que de populariser et étendre l’importance de la noirwave, ce genre inventé à travers son premier EP ( Till We Ghosts, en 2012) et mariant l’héritage du post-punk anglais à celui des musiques sud-africaines. C’est du moins ce que Petite Noir affirme, entre deux ou trois considérations sur sa propre vie, le rôle des politiques et celui des artistes en 2018.

On n’avait plus eu vraiment de nouvelles de toi depuis La vie est belle en 2015… Que s’est-il passé pour toi durant ces trois années ?
Disons que j’ai surtout cherché à grandir, à murir et à créer de nouvelles musiques. Ce processus a pris pas mal de temps parce que j’étais sur la route en permanence. À chaque nouvelle ville, j’en ai profité pour travailler de nouveaux morceaux avec différents producteurs et musiciens - Blood Orange par exemple - mais il a fallu du temps pour tout finaliser. Je devais gérer les tournées en Afrique du Sud, les moments de réflexions, les fausses pistes, etc.

Tu n’as pas eu besoin de prendre un peu de recul après ces trois années plutôt intenses ?
Si, bien sûr. J’ai parfois ralenti le processus de production de mon nouveau projet parce que je voulais prendre le temps de bien y réfléchir. Tout est allé très vite pour moi entre 2013 e 2016, donc ça m’a fait du bien de cesser d'être exposé et de pouvoir travailler tranquillement sur de nouveaux projets. Se retirer m'était nécessaire, mais ça ne m’empêche pas d’être de retour et de m’en réjouir. L’album avait été plutôt bien reçu, mais j’ai vite senti après l’avoir enregistré que j’avais besoin de trouver ma propre voix, que je ne pouvais pas me contenter de ce que j’avais entrepris sur mes EP’s et mon premier album. Je me devais de voir plus loin pour le deuxième.

Justement, celui-ci s’appelle La maison noire. Qu’est-ce qui te plaît tant dans les titres en français ?
Il faut préciser que j’ai également donné un titre en anglais à ces deux albums. Tout simplement parce que j’ai l’impression que ça donne une meilleure définition de qui je suis : je parle français, je parle anglais, donc autant le rappeler et jouer sur ces deux aspects. Aussi, j’aime la façon dont les expressions ne s’interprètent pas forcément de la même façon selon la langue utilisée, ça crée un mystère que j’aime bien. Et puis, il y a aussi l’aspect purement marketing : j’ai envie que ma musique touche le plus de monde possible, donc je tente de séduire différents publics.

La maison noire paraît assez réfléchi, presque conceptuel parfois. Comment l'as-tu construit ?
J’avais surtout envie de dire que, quoi qu’il arrive dans ce monde ou chez soi, il faut se trouver un but et continuer d’avancer. Ça peut paraître naïf dit comme ça, mais toutes mes nouvelles chansons traitent finalement de ce sujet, à partir de ma propre expérience.

Tu parles aussi d’immigration et de droits des femmes sur La maison noire. Tu avais envie de t'inscrire dans l'actualité ?
Ce n’était pas volontaire. C’est juste que l’on en parle beaucoup, que le sexisme est partout autour de moi et que ce sont des situations que j’ai pu expérimenter, personnellement ou non. Pour ce projet, je ne me voyais donc pas parler d’amour, j’avais besoin d’évoquer ce qu’il se passe au Congo ou des sujets peut-être plus sérieux.

Quitte à passer pour un artiste politique ?
Je ne me vois pas ainsi. Honnêtement, je ne pense être rien d’autre qu’un homme qui s’exprime dans une démarche artistique. Je ne m’adresse pas directement à la population, je ne donne pas de directives et ne cherche pas à diriger les gens. Si j’étais dans cette posture, là, je serais politique. Mais La maison noire, je pense, représente quelque chose de plus grand et de plus universel. D’où les parallèles avec les quatre éléments : la terre, l’eau, le feu et l’air.

Tu es assez entouré sur ce disque - notamment par Saul Williams et Danny Brown. Qu’est-ce qui te plaît chez eux ?
Danny est un très bon ami, on se parle souvent et j’ai déjà eu l’occasion de bosser avec lui sur son album, Atrocity Exhibition. Il a parfois été critiqué sur le web, mais je peux te dire que c’est un incroyable bosseur et qu’il est très talentueux. Quant à Saul Williams, il a lui aussi permis à ce projet d’accéder à un autre niveau. Beaucoup ne seront pas d’accord, mais je pense qu'il fait partie des grands artistes de notre époque. Il a une vision tellement progressiste de la musique et du monde qui nous entoure !

Tu aurais pu aisément te contenter de ces morceaux. Pourquoi avoir décidé de les décliner dans un album visuel ?
Parce que je me représente toujours ma musique visuellement et parce que je pense qu'aujourd'hui, on ne peut plus se contenter d’un simple album. Les gens ont envie d’autre chose et on a tout un tas d’outils qui nous permettent d’explorer de nouvelles pistes. Pour moi, c’était aussi l’occasion d’interpréter visuellement mes morceaux. Et je pense que ce n’est qu’une première étape : j’ai envie d’explorer toutes les possibilités visuelles offertes par la noir wave. J’ai besoin de proposer aux gens des choses qu’ils n’ont jamais vues ou entendues.

Tu as tourné toutes ces images en Namibie. Pourquoi ?
L’idée, à l’origine, était de les tourner au Congo, mais ce n’était pas forcément évident à mettre en place. En plus, en Namibie, il y avait tout le décor auquel on pensait avec Rochelle Nembhard, une grande amie à moi : les grands espaces, la présence de l’océan et du désert, des paysages brûlés par la chaleur.

Tu abordes la musique de manière totale. Est-ce frustrant de faire partie d’une industrie qui préfère généralement ranger les artistes dans une case bien précise ?
Si, et je pense que c’est une grosse erreur de leur part de vouloir enfermer les artistes dans des catégories. Il suffit de regarder ce que peuvent produire des artistes comme Kanye West ou Solange pour comprendre que l’on est dans une ère où un artiste ne peut plus se contenter de ses albums. Il faut avoir une vision plus large, tenter d’insérer plusieurs formes artistiques dans ses morceaux, s’essayer à d’autres pratiques… D'après moi, pour avoir une longue et vraie influence dans ce monde, il faut avoir une vision multidimensionnelle.